Écologie, gauche et complexité

En l’an 2000, Jean-François Revel s’interrogeait dans La Grande parade sur les raisons de la survie de l’utopie socialiste. La parade ici, c’était « à la fois l'action de parer un coup et l'étalage que l'on fait de ses ornements pour attirer l'attention sur soi » (p. 10). Alors que la grande leçon historique du début des années 1990 était l’échec définitif des diverses expériences socialistes, de nombreux politiques et intellectuels de gauche s’employèrent tout au long de la dernière décennie du 20e siècle à le faire oublier. Bien sûr, la plupart d’entre eux n’allaient pas jusqu’à dire, comme pouvait encore le faire Georges Marchais en 1979, que le bilan de l’URSS était « globalement positif ». Cela n’aurait guère été crédible. Ils choisissaient simplement de ne plus en parler. Seuls des naïfs, à les entendre, pouvaient « tirer de l’observation des faits la vague impression que le vingtième siècle avait plutôt vu la faillite des économies administrées » (p. 44). Les expériences socialistes avaient toutes échoué mais ce qu’était supposé montrer cette fin de siècle, c’était l’échec du libéralisme et de son corollaire, la mondialisation.

« Vingt ans après le ralliement de la Chine au marché, dix ans après la chute du Mur de Berlin, huit ans après la fin de l’URSS, l’enseignement majeur à tirer de l’histoire du vingtième siècle [était] la condamnation non pas du collectivisme, mais du libéralisme ! » (p. 45-46).

Une profusion d’articles et d’ouvrages, qui, en France tout au moins, constituent presque un genre littéraire à part entière, allaient ainsi s’attacher, dans la lignée de celui de Viviane Forrester (1996), à dénoncer « l’horreur économique ». Continuer la lecture

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Appel à contribution: pour un renouveau des sciences de l’art

Le n° 23 de la revue Tétralogiques qui paraîtra en 2018 aura pour thème : Le Modèle médiationniste de la technique, pour un renouveau des sciences de l’art.

L'appel à contribution est publié depuis fin janvier sur le site de la revue.

La direction scientifique du numéro sera assurée par Pierre-Yves Balut, maître de conférences émérite à l'université de Paris-Sorbonne.

Autres liens utiles à ce sujet :

- le site internet du Centre d'archéologie générale

- la chaîne You Tube de l'institut Philippe Bruneau

- le compte Twitter @anthropart

Par ailleurs, la parution du n° 22 (2017) sur les troubles de la personne et la clinique du social, dirigé par Jean-Luc Brackelaire, n'est plus qu'une question de semaines.

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Lecture de Soljénitsyne (2)

En 1980, dans un article publié dans Foreign Affairs et traduit en français sous le titre L’erreur de l’Occident, Soljénitsyne reprochait aux Occidentaux de se faire des illusions, et cela depuis 1918, sur la nature du communisme en croyant qu’il est possible de composer avec lui. Or le communisme, selon l’écrivain, représentait et représentera toujours une menace mortelle pour l’humanité. L’article était adressé en priorité à ceux qui, sans être communistes, ne comprenaient pas pour autant le danger de cette idéologie. Soljénitsyne s’en prenait tout particulièrement à l’incompréhension des spécialistes et engageait une controverse avec quelques universitaires américains dont Richard Pipes et Robert Tucker1. Il leur reprochait de chercher à expliquer les événements survenus en Russie au cours du 20e siècle à partir des spécificités de l’histoire russe ancienne, en recourant le plus souvent « à des analogies superficielles et sans fondement », plutôt que « par la spécificité du phénomène communiste, inédit dans l’histoire de l’humanité ». Ce type d’explication, poursuivait-il, présentait l’avantage, aux yeux des Occidentaux, d’épargner le communisme. Si les crimes commis en URSS au nom du communisme étaient des déviations qui s’expliquent par l’histoire russe, ils ne remettaient pas en cause l’idéologie communiste elle-même. Mais la question n'était pas seulement celle de la spécificité du phénomène communiste. Elle était plus largement celle de l'identité et de la continuité historique, et par conséquent aussi celle de l'explication et de la causalité en histoire. Soljénitsyne défendait la thèse d'une rupture à peu près complète entre la Russie ancienne et l'URSS alors que l'objectif d'un historien tel que Pipes « était de montrer que la nature totalitaire du régime soviétique [...] n'était pas imputable au marxisme-léninisme, mais remontait à un lointain passé russe, et que, pour cette même raison, ce régime n'était pas près de s'effondrer » (préface de Pipes à l'édition française de La Russie sous l'ancien régime, 2011). Dans cette même préface de 2011, Pipes, qui n'a rien lui-même d'un marxiste-léniniste, écrivait avoir été inspiré par Tocqueville montrant dans L'Ancien régime et la révolution la façon dont les révolutionnaires français, « sans le vouloir, s'étaient servis [des débris de l'Ancien régime] pour construire l'édifice de la société nouvelle » (Tocqueville, ARR, avant-propos). On pourrait lui faire remarquer qu'il s'est trompé au sujet de l'effondrement du régime soviétique qui s'est produit moins de vingt ans après la première édition de son livre. Sa réponse reprendrait sans doute les idées exprimées dans le dernier paragraphe de la préface de l'édition française :

« Il me semble que l'échec de la Russie à mettre en place un régime véritablement démocratique après la chute du communisme, si l'on compare son destin à celui d'autres pays d'Europe de l'Est, confirme ma thèse de départ. La Russie n'est pas condamnée à vivre éternellement sous un régime despotique ou semi-despotique, mais son héritage historique rend la rupture définitive d'avec ce dernier particulièrement difficile ».

Il pourrait être intéressant à partir de là de se livrer à une étude approfondie de l'historiographie de la Russie : comment les différents spécialistes de la Russie et de l'URSS ont-ils abordé cette question de la rupture et de la continuité dans leur domaine de recherche particulier ? Mon sujet dans ce billet ne peut être que beaucoup plus modeste. Ce qui m'intéresse, c'est ce que l'on peut appeler la version vulgaire de la thèse d'une continuité historique de la Russie des tsars à la Russie soviétique. Cette version vulgaire apparaissait à l'époque dans certaines des réactions des lecteurs de Foreign Affairs à l'article de Soljénitsyne (la revue publia, outre l'article initial de l'écrivain, quelques lettres de lecteurs au sujet de cet article ainsi que la réponse de Soljénitsyne à ces lettres). Parmi ces réactions de lecteurs, on trouvait celle d'Eugen Loebl, ancien dirigeant tchécoslovaque, victime des purges staliniennes du début des années 1950 (il faisait partie des condamnés du procès de Prague de 1952), qui avait émigré aux États-Unis après l'invasion de la Tchécoslovaquie par les soviétiques en 1968. Loebl soutenait que « le rêve tsariste de domination mondiale s'empara de l'âme de la nation russe et, malheureusement, survécut pour se renforcer encore sous le régime du communisme russe, qui lui aussi possède des traits typiquement russes ». Dans sa propre réponse à ces lettres, Soljénitsyne ne manquait pas d'interroger Loebl au sujet des moyens dont il disposait pour prétendre connaître ainsi « l'âme du peuple russe ». La valeur scientifique, sociologique et historique, de concepts comme celui de l'« âme » des peuples ou des nations est de fait plus que douteuse (voir ce que j'en disais en 1999 à partir de l'exemple de l'identité bretonne). Or cette version vulgaire est réactualisée aujourd'hui au sujet de ce qu'il semble convenu d'appeler la « Russie de Poutine ». Beaucoup de commentateurs, contrairement à Pipes, semblent croire que la Russie en raison d'on ne sait quel atavisme serait « condamnée à vivre éternellement sous un régime despotique ou semi-despotique ». Dans ce contexte, la lecture ou la relecture de Soljénitsyne me paraît salutaire. Continuer la lecture

  1. Soljénitsyne visait plus particulièrement un des livres de Pipes, Russia under the Old Regime, publié en 1974, ainsi qu’un article de Tucker publié dans le New York Times à l’occasion du centenaire de la naissance de Staline. Le livre de Pipes n'a été traduit en français que très récemment, en 2013. []
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Cosmos de Michel Onfray – note de lecture

Je n’écoute la radio qu’en voiture et ce sont donc mes déplacements sur les routes qui décident des émissions qu’il peut m’arriver d’entendre. En août dernier, le jour et l’heure de mon départ pour un trajet d’un peu moins d’une heure ont fait que j’ai allumé la radio peu après le début de la retransmission par France Culture d’une des séances du séminaire de Michel Onfray sur le Cosmos, dans la série intitulée Brève encyclopédie du monde. Il s’agissait plus précisément de la séance traitant de l’agriculture biodynamique, qui avait pour titre Théorie du fumier spirituel. Mais cela, je ne l’ai su qu’après. J’ai écouté l’émission pendant une vingtaine de minutes, de plus en plus séduit par la justesse du propos, avant de chercher à deviner qui parlait si bien d’un tel sujet. C’est alors seulement que j’ai fait attention à la voix du conférencier et que le nom de Michel Onfray s’est imposé. Il n’est pas mauvais, parfois, d’écouter parler quelqu’un sans savoir qui parle. Dans le cas présent, cela m’a permis de découvrir – ce qui n’aurait peut-être pas été le cas si j’avais su ou cherché à deviner d’emblée qui parlait – que je pouvais être d’accord, presque dans les moindres détail, avec la façon qu’a Onfray d’analyser certains sujets. J’ai voulu depuis lire le livre dont était tiré cette conférence.

Cosmos, premier et seul tome paru à ce jour de la Brève encyclopédie du monde, qui en comportera trois au total, se compose de cinq parties qui comprennent chacune cinq chapitres. Vingt-cinq chapitres donc, qui peuvent très bien se lire dans le désordre, indépendamment les uns des autres. Quelques pages au début de chaque partie donnent une idée du contenu des chapitres et permettent de choisir ceux que l’on souhaite lire en priorité. Onfray nous explique en introduction que bien qu’il ait publié plus de quatre vingt livres avant Cosmos, il a l’impression que ce dernier est son premier livre. Il l’écrit en effet après la mort de son père, comme un témoignage de fidélité à ce dernier. C’est ainsi que le premier chapitre traite du temps virgilien, qui fut selon l’auteur celui de son père, ouvrier agricole.

Je ne parlerai pas ici de chacun des chapitres. J’en ai lu certains plus rapidement que d’autres. Mais après avoir publié sur ce blog il y a quelques années un compte-rendu très critique du livre d’Onfray sur Freud – et je n’ai pas changé d’avis sur ce point – il me paraît utile de tenter de mettre par écrit quelques-unes des réflexions que je me suis faites à la lecture de Cosmos, qui, parce qu’il présente une philosophie de la nature qui se veut chez Onfray « ontologie matérialiste », fait partie des matériaux à ajouter au dossier de l’écologie humaine. Certaines de mes réflexions, comme on le verra, sont de nouveau très critiques. D’autres beaucoup moins. Continuer la lecture

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Le Nobel de littérature à Bob Dylan

Quand j'ai appris jeudi, au tout début de l'après-midi, l'attribution à Bob Dylan du Nobel de littérature, j'ai d'abord cru à une blague. Il m'a fallu consulter plusieurs sites d'information avant d'y croire tout à fait. Je connaissais la rumeur bien sûr, déjà ancienne, qui faisait de lui un nobélisable. Mais justement, ce n'était qu'une rumeur, qui me semblait déjà appartenir au passé. Le choix du jury de Stockholm pour moi, comme pour à peu près tout le monde, a donc été une vraie surprise. Une surprise, mais aussi une coïncidence. Car il se trouve que la veille, sur la route, j'écoutais justement un de ses albums. Le quatrième. Another Side of Bob Dylan. Je ne l'avais plus écouté depuis longtemps. Prêtant attention aux paroles autant qu'il est possible quand on est au volant, je me disais justement qu'il faudrait que je note celles qui m'accrochent plus particulièrement, dans une sorte d'association libre. Alors voilà.

All I Really Want to Do avec le yodel du refrain et le couplet final où Dylan, cela s'entend dans l'enregistrement, est sur le point d'éclater de rire.

La fin de Black Crow Blues

Black crows in the meadow
Across a broad highway
Black crows in the meadow
Across a broad highway
Though it’s funny, honey
I just don’t feel much like a
Scarecrow today

Ces deux vers de Spanish Harlem Incident

Your temperature’s too hot for taming
Your flaming feet burn up the street

D'autres de Chimes of Freedom

Seeming to be the chimes of freedom flashing
Flashing for the warriors whose strength is not to fight
Flashing for the refugees on the unarmed road of flight
An' for each an' ev'ry underdog soldier in the night
An' we gazed upon the chimes of freedom flashing.

Et là comment ne pas penser aux guerres et aux réfugiés d'aujourd'hui ? À ces généraux qui évoquent le risque d'une guerre nucléaire ? Et à cette autre chanson que Dylan a dit avoir écrite en pleine crise de Cuba (mais il est attesté, nous dit François Bon, qu'il l'a chantée trois semaine avant et Dylan lui-même a déclaré dans une interview de 1963 par Studs Terkel qu'elle ne parlait pas de guerre nucléaire : «No, no, it's not atomic rain. It's just a hard rain. It's not atomic rain, no ! [...] I'm not a topical songwriter.») :

I saw guns and sharp swords in the hands of young children
And it’s a hard, and it’s a hard, it’s a hard, it’s a hard
And it’s a hard rain’s a-gonna fall

(Il y a toute une séquence dans No Direction Home de Scorsese à son sujet.)

Mais pour en revenir à Another Side, il y a aussi I Shall be Free n° 10, dans le genre humoristique cette fois (le jeune Dylan, les films et les enregistrements le montrent, est très souvent en train de rire, même l'harmonica se marre). Je devrais citer toute la chanson, mais je ne garderai ici pour finir que ces vers prophétiques (!) :

Yippee! I'm a poet, and I know it.
Hope I don't blow it.

Rire et jouer avec les mots (Londres, angle de Gloucester Road et de Queen's Gate Mews - clic) :

Personnellement, je ne me plaindrai pas de cette attribution, qui me réjouit plutôt. Mais je peux comprendre que ça ne plaise pas à tout le monde. Je n'entrerai pas dans le débat sur les mérites de Dylan, ni dans celui sur la définition de la littérature1. Je constate seulement que certains en ont une vision très arrêtée. Mais est-ce que la poésie médiévale était de la littérature ? Par manque de temps, je n'ébaucherai pas non plus d'analyse sociologique de ce débat, analyse qui devrait raisonner au minimum en termes de champ littéraire mais s'intéresser aussi à ces passions éminemment sociales que sont l'envie, l'orgueil et la jalousie. Comme dans le paragraphe de conclusion de cet article du New York Times, je me dis seulement que les prix Nobel sont rares et que Dylan n'est sans doute pas celui qui en avait le plus besoin. Peut-être que ça le gêne un peu d'ailleurs, lui, Dylan.

I put down my robe, picked up my diploma,
Took hold of my sweetheart and away we did drive,
Straight for the hills, the black hills of Dakota,
Sure was glad to get out of there alive.
And the locusts sang, well, it give me a chill,
Yeah, the locusts sang such a sweet melody.
And the locusts sang with a high whinin' trill,
Yeah, the locusts sang and they was singing for me,
Singing for me, well, singing for me.

PS. du 15/10. Les journalistes musicaux recopieurs de dépêches AFP semblent toujours aussi fâchés avec la vérification des informations et des setlists.

  1. On peut trouver ici, dans les Huit leçons, p. 190 à 193, une ébauche de définition ou plutôt d'analyse que je préfère nettement à la définition des actuels gardiens du temple. []
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