Combien de personnes consomment cela

C'est de Nietzsche, dans Aurore, recueil publié en 1881:

Idée fondamentale d’une culture de commerçants. — On voit maintenant se former, de différents côtés, la culture d’une société dont le commerce est l’âme tout aussi bien que le combat singulier était l’âme de la culture chez les anciens Grecs, la guerre, la victoire et le droit chez les Romains. Celui qui s’adonne au commerce s’entend à tout taxer sans le produire, à le taxer d’après le besoin du consommateur et non d’après son besoin personnel ; chez lui la question des questions c’est de savoir « quelles personnes et combien de personnes consomment cela ? » Il emploie donc dès lors, instinctivement et sans cesse, ce type de la taxation : à propos de tout, donc aussi à propos des productions des arts et des sciences, des penseurs, des savants, des artistes, des hommes d’État, des peuples, des partis et même d’époques tout entières : il s’informe à propos de tout ce qui se crée, de l’offre et de la demande, afin de fixer, pour lui-même, la valeur d’une chose. Ceci, érigé en principe de toute une culture, étudié depuis l’illimité jusqu’au plus subtil et imposé à toute espèce de vouloir et de savoir, sera la fierté de vous autres hommes du prochain siècle : si les prophètes de la classe commerçante ont raison de le mettre en votre possession ! Mais j’ai peu de foi en ces prophètes. Credat Judœus Apella, — pour parler avec Horace. (Aurore, Livre 3e, §. 175, trad. Henri Albert)

D'accord, c'est de la philosophie, donc de la morale, et Nietzsche lui-même fait mine de ne pas trop y croire, mais il est évident qu'il avait assez bien vu vers quoi le monde se dirigeait. Car cela a bien été érigé en principe de toute une culture et ne cesse, près d'un siècle et demi plus tard, d'étendre son empire, non sans contribuer un peu quand même à nos problèmes : une dissolution de toutes les valeurs, de toutes les identités, de toutes les solidarités locales, dans l'acide de la marchandise, un matraquage permanent et sans cesse croissant pour pousser à la consommation (le système ne peut vivre sans cela et vous êtes «déclassé» si vous ne consommez pas à hauteur des injonctions1 ) mais un «pouvoir d'achat» qui au mieux stagne (car les 30 dernières années, toutes les études le montrent, ont bénéficié aux plus riches). Injonction à la consommation et (en même temps) stagnation voire réduction du «pouvoir d'achat» : il y a de quoi rendre les gens littéralement fous...

Le texte original, pour les germanistes:

Grundgedanke einer Kultur der Handeltreibenden. – Man sieht jetzt mehrfach die Kultur einer Gesellschaft im Entstehen, für welche das Handeltreiben ebensosehr die Seele ist, als der persönliche Wettkampf es für die ältern Griechen und als Krieg, Sieg und Recht es für die Römer waren. Der Handeltreibende versteht alles zu taxieren, ohne es zu machen, und zwar zu taxieren nach dem Bedürfnisse der Konsumenten, nicht nach seinem eigenen persönlichsten Bedürfnisse; »wer und wie viele konsumieren dies?« ist seine Frage der Fragen. Diesen Typus der Taxation wendet er nun instinktiv und immerwährend an: auf alles, und so auch auf die Hervorbringungen der Künste und Wissenschaften, der Denker, Gelehrten, Künstler, Staatsmänner, der Völker und Parteien, der ganzen Zeitalter: er fragt bei allem, was geschaffen wird, nach Angebot und Nachfrage, um für sich den Wert einer Sache festzusetzen. Dies zum Charakter einer ganzen Kultur gemacht, bis ins Unbegrenzte und Feinste durchgedacht und allem Wollen und Können aufgeformt: das ist es, worauf ihr Menschen des nächsten Jahrhunderts stolz sein werdet: wenn die Propheten der handeltreibenden Klasse Recht haben dieses in euren Besitz zu geben! Aber ich habe wenig Glauben an diese Propheten. Credat Judaeus Apella – mit Horaz zu reden.

  1. Dernière invention - ou plutôt importation - en date : le bien nommé «vendredi noir» de novembre. []
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Gilets jaunes : observation sociologique impromptue et interrogations

Ce samedi, peu après midi, je me rends comme d'habitude en voiture au supermarché du coin pour faire quelques courses. Mon itinéraire passe par un pont qui surplombe la rocade. Chose inhabituelle : les rives du pont sont peuplées de personnes en gilets jaunes qui observent d'en haut le fort ralentissement que d'autres «gilets jaunes» ont causé sur la rocade en contrebas. J'avais bien entendu suivi dans ses grandes lignes l'actualité de la semaine et je ne suis donc pas complètement surpris. Mais je ne m'attendais pas non plus à une telle mobilisation. Je poursuis ma route en me disant que le mouvement annoncé a un impact bien réel et que les grands axes sont bloqués. Las, en arrivant au rond point juste avant le supermarché, me voici bloqué à mon tour. Une voiture a pu passer devant moi, mais à peine était-elle passée qu'une femme en gilet jaune s'est positionnée au beau milieu de la chaussée pour m'interdire le passage. Un rapide coup d'œil au parking me permet de constater qu'il est plus qu'aux trois quarts vide, alors qu'il est habituellement plein le samedi. Comme je suis au premier rang de la file de voitures bloquées, je m'attends à ce que quelqu'un vienne me donner quelques explications. Les manifestants me semblent assez nombreux pour cela. Mais non, rien. Ce qui me donne le désagréable sentiment d'être rangé d'emblée au nombre de leurs adversaires, alors que je suis seulement là par habitude hebdomadaire («par coutume invétérée» - durch eingelebte Gewohnheit - comme le dit Weber en définissant l'action traditionnelle). Mais je n'ai guère le temps, dans l'immédiat, d'analyser ma réaction. Continuer la lecture

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« Système zoophage » (2)

Deux semaines après les actions de militants antispécistes devant les boucheries, je découvre l'existence du collectif L113 via cet article du Télégramme qui revient sur le témoignage largement relayé par la presse régionale fin septembre d'un membre de l'Observatoire du loup qui aurait observé un de ces animaux début septembre dans le secteur du lac de Guerlédan (lire par exemple Le Télégramme du 23 septembre).

L'insertion dans l'article de cette vidéo (âmes sensibles, s'abstenir) émanant du collectif L113 vient étayer les explications du journaliste qui précise que

«ce mouvement [L113] essentiellement composé d’éleveurs ovins, ainsi que de quelques élus ruraux, a décidé de reprendre les méthodes de communication d’associations antispécistes type L214 à son compte. Le but : sensibiliser la population aux dangers représentés par les loups».

Les deux mouvements tirent leur nom d'un article du Code rural :

  • l'article L214 qui dit que «tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce» pour l'association végane et antispéciste,
  • l'article L113 qui dit que «par leur contribution à la production, à l'emploi, à l'entretien des sols, à la protection des paysages, à la gestion et au développement de la biodiversité, l'agriculture, le pastoralisme et la forêt de montagne sont reconnus d'intérêt général comme activités de base de la vie montagnarde et comme gestionnaires centraux de l'espace montagnard» pour l'association contre la «surprotection» des loups (selon ses propres termes).

Je ne vais pas me lancer dans une analyse détaillée des arguments de L113 que je viens juste de découvrir. Ce pourrait être le sujet d'un autre billet. J'observe seulement que le collectif, dans cette vidéo qui date de plusieurs mois, accusait Nicolas Hulot de «participer au massacre des animaux d'élevage, pousser les éleveurs à la désespérance, signer la disparition du pastoralisme et de la biodiversité». J'observe aussi que le collectif reprend non seulement le mode de communication de L214 et d'autres, basé sur la diffusion d'images destinées à heurter la sensibilité du public, mais qu'il reprend aussi (habilement?) l'argument utilitariste des antispécistes héritiers de Bentham (via notamment Peter Singer) : œuvrer à diminuer la souffrance (L113 affirme que les prédations par le loup «entraînent une souffrance animale» dont les protecteurs du canidé, selon ce collectif, se rendraient donc complices). On peut y voir une convergence volontaire ou involontaire (cela resterait à déterminer) avec les thèses de certains continuateurs de Singer, tels qu'Eze Paez, que je citait dans mon précédent billet (thèses qui affirment qu'il faut, dans la mesure du possible, intervenir non seulement dans les élevages - ou contre les élevages - mais aussi dans la nature pour augmenter partout le «bien être positif net»). Ce qui est clair, c'est que les loups sont des animaux zoophages et qu'ils ne risquent guère d'être réceptifs aux éventuelles leçons de morale que l'on pourrait leur donner pour les inviter à sortir de ce «système» alimentaire (à moins bien sûr qu'un nouveau François d'Assise ne réussisse ce que le poverello avait réussi, selon les Fioretti, chap. 21, avec le loup de Gubbio). Pour dire les choses autrement: s'il est une philosophie qui présente des faiblesses, à mon avis, c'est bien l'utilitarisme.

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« Système zoophage »

La presse quotidienne nous apprend une nouvelle fois que « des actions pacifiques de militants antispécistes ont eu lieu dans plusieurs villes de France ce samedi [22 septembre], pour dénoncer le commerce et la consommation de viande » (Le Télégramme, 22 septembre 2018). Par ces actions devant des commerces de boucherie, ces militants qui «s’opposent à toute hiérarchie entre espèces, notamment entre l’être humain et les animaux» entendent dénoncer un « système zoophage » dont la vitrine dans nos villes est celle des artisans bouchers.

Dans ce billet très court, je me contenterai de pointer une certaine contradiction dans ces actions et dans la philosophie qui les motive. Continuer la lecture

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Vladimir Vernadski, quelques notes à partir de ses séjours en Bretagne

NB. Une version beaucoup plus développée de cet article a été publiée en décembre 2018 dans le n° 230 de la revue Les cahiers de l'Iroise.

Minéralogiste de formation, avec une thèse de doctorat soutenue à l'université de Saint-Pétersbourg en 1897, Vladimir Ivanovitch Vernadski (1863-1945) est mondialement connu comme l'inventeur du concept de «biosphère». Il expose sa conception dans un livre, La biosphère, d'abord publié en russe en 1926 puis dans une traduction française en 1928. Mais c'est dans un article ultérieur publié par la revue American Scientist en janvier 1945 sous le titre «The Biosphere and the Noösphere» que Vernadski expose l'idée, dans laquelle on peut voir une préfiguration de celle d'anthropocène, selon laquelle « la noosphère est un nouveau phénomène géologique sur notre planète. Avec elle, l'homme est devenu pour la première fois un phénomène géologique à une grande échelle» (Ноосфера есть новое геологические явление на нашей планете. В ней впервые человек становится крупнейшей геологической силой). En 1989, sous le titre La biosphère et la noosphère (Биосфера и ноосфера), l'Académie des sciences d'URSS a publié une réédition du livre de 1926 accompagné de la version russe de l'article de 1945, publié pour la première fois dans sa langue d'origine. En France, c'est à Jean-Paul Deléage, historien de l'écologie, que nous devons une réédition en 1997 du livre de 1926 (sans l'article de 1945). Depuis 2002, elle est disponible aux éditions du Seuil (points sciences, n° 147). Dans la préface à cette édition française, Jean-Paul Deléage souligne le caractère prémonitoire de la «vision» de Vernadski. Ce dernier commence en effet par nous proposer de contempler la Terre depuis le Cosmos :

La face de la Terre, son image dans le Cosmos, perçue du dehors, du lointain des espaces célestes infinis, nous paraît unique, spécifique, distincte des images de tous les autres corps célestes. La face de la Terre révèle la surface de notre planète, sa biosphère, ses régions externes, régions qui la séparent du milieu cosmique. Cette face terrestre devient visible grâce aux rayons lumineux des astres célestes qui la pénètrent, du Soleil en premier lieu.

Своеобразным, единственным в своем роде, отличным и неповторяемым в других небесных телах представляется нам лик Земли — ее изображение в космосе, вырисовывающееся извне, со стороны, из дали бесконечных небесных пространств.
В лике Земли выявляется поверхность нашей планеты, ее биосфера, ее наружная область, отграничивающая ее от космической среды. Лик Земли становится видным, благодаря проникающим в него световым излучениям небесных светил, главным образом Солнца.

Pour nous qui écrivons après le programme Apollo et les nombreux programmes ultérieurs, cette vision de la Terre depuis l'espace est devenue familière.  Continuer la lecture

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