Cosmos de Michel Onfray – note de lecture

Je n’écoute la radio qu’en voiture et ce sont donc mes déplacements sur les routes qui décident des émissions qu’il peut m’arriver d’entendre. En août dernier, le jour et l’heure de mon départ pour un trajet d’un peu moins d’une heure ont fait que j’ai allumé la radio peu après le début de la retransmission par France Culture d’une des séances du séminaire de Michel Onfray sur le Cosmos, dans la série intitulée Brève encyclopédie du monde. Il s’agissait plus précisément de la séance traitant de l’agriculture biodynamique, qui avait pour titre Théorie du fumier spirituel. Mais cela, je ne l’ai su qu’après. J’ai écouté l’émission pendant une vingtaine de minutes, de plus en plus séduit par la justesse du propos, avant de chercher à deviner qui parlait si bien d’un tel sujet. C’est alors seulement que j’ai fait attention à la voix du conférencier et que le nom de Michel Onfray s’est imposé. Il n’est pas mauvais, parfois, d’écouter parler quelqu’un sans savoir qui parle. Dans le cas présent, cela m’a permis de découvrir – ce qui n’aurait peut-être pas été le cas si j’avais su ou cherché à deviner d’emblée qui parlait – que je pouvais être d’accord, presque dans les moindres détail, avec la façon qu’a Onfray d’analyser certains sujets. J’ai voulu depuis lire le livre dont était tiré cette conférence.

Cosmos, premier et seul tome paru à ce jour de la Brève encyclopédie du monde, qui en comportera trois au total, se compose de cinq parties qui comprennent chacune cinq chapitres. Vingt-cinq chapitres donc, qui peuvent très bien se lire dans le désordre, indépendamment les uns des autres. Quelques pages au début de chaque partie donnent une idée du contenu des chapitres et permettent de choisir ceux que l’on souhaite lire en priorité. Onfray nous explique en introduction que bien qu’il ait publié plus de quatre vingt livres avant Cosmos, il a l’impression que ce dernier est son premier livre. Il l’écrit en effet après la mort de son père, comme un témoignage de fidélité à ce dernier. C’est ainsi que le premier chapitre traite du temps virgilien, qui fut selon l’auteur celui de son père, ouvrier agricole.

Je ne parlerai pas ici de chacun des chapitres. J’en ai lu certains plus rapidement que d’autres. Mais après avoir publié sur ce blog il y a quelques années un compte-rendu très critique du livre d’Onfray sur Freud – et je n’ai pas changé d’avis sur ce point – il me paraît utile de tenter de mettre par écrit quelques-unes des réflexions que je me suis faites à la lecture de Cosmos, qui, parce qu’il présente une philosophie de la nature qui se veut chez Onfray « ontologie matérialiste », fait partie des matériaux à ajouter au dossier de l’écologie humaine. Certaines de mes réflexions, comme on le verra, sont de nouveau très critiques. D’autres beaucoup moins. Continuer la lecture

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Le Nobel de littérature à Bob Dylan

Quand j'ai appris jeudi, au tout début de l'après-midi, l'attribution à Bob Dylan du Nobel de littérature, j'ai d'abord cru à une blague. Il m'a fallu consulter plusieurs sites d'information avant d'y croire tout à fait. Je connaissais la rumeur bien sûr, déjà ancienne, qui faisait de lui un nobélisable. Mais justement, ce n'était qu'une rumeur, qui me semblait déjà appartenir au passé. Le choix du jury de Stockholm pour moi, comme pour à peu près tout le monde, a donc été une vraie surprise. Une surprise, mais aussi une coïncidence. Car il se trouve que la veille, sur la route, j'écoutais justement un de ses albums. Le quatrième. Another Side of Bob Dylan. Je ne l'avais plus écouté depuis longtemps. Prêtant attention aux paroles autant qu'il est possible quand on est au volant, je me disais justement qu'il faudrait que je note celles qui m'accrochent plus particulièrement, dans une sorte d'association libre. Alors voilà.

All I Really Want to Do avec le yodel du refrain et le couplet final où Dylan, cela s'entend dans l'enregistrement, est sur le point d'éclater de rire.

La fin de Black Crow Blues

Black crows in the meadow
Across a broad highway
Black crows in the meadow
Across a broad highway
Though it’s funny, honey
I just don’t feel much like a
Scarecrow today

Ces deux vers de Spanish Harlem Incident

Your temperature’s too hot for taming
Your flaming feet burn up the street

D'autres de Chimes of Freedom

Seeming to be the chimes of freedom flashing
Flashing for the warriors whose strength is not to fight
Flashing for the refugees on the unarmed road of flight
An' for each an' ev'ry underdog soldier in the night
An' we gazed upon the chimes of freedom flashing.

Et là comment ne pas penser aux guerres et aux réfugiés d'aujourd'hui ? À ces généraux qui évoquent le risque d'une guerre nucléaire ? Et à cette autre chanson que Dylan a dit avoir écrite en pleine crise de Cuba (mais il est attesté, nous dit François Bon, qu'il l'a chantée trois semaine avant et Dylan lui-même a déclaré dans une interview de 1963 par Studs Terkel qu'elle ne parlait pas de guerre nucléaire : «No, no, it's not atomic rain. It's just a hard rain. It's not atomic rain, no ! [...] I'm not a topical songwriter.») :

I saw guns and sharp swords in the hands of young children
And it’s a hard, and it’s a hard, it’s a hard, it’s a hard
And it’s a hard rain’s a-gonna fall

(Il y a toute une séquence dans No Direction Home de Scorsese à son sujet.)

Mais pour en revenir à Another Side, il y a aussi I Shall be Free n° 10, dans le genre humoristique cette fois (le jeune Dylan, les films et les enregistrements le montrent, est très souvent en train de rire, même l'harmonica se marre). Je devrais citer toute la chanson, mais je ne garderai ici pour finir que ces vers prophétiques (!) :

Yippee! I'm a poet, and I know it.
Hope I don't blow it.

Rire et jouer avec les mots (Londres, angle de Gloucester Road et de Queen's Gate Mews - clic) :

Personnellement, je ne me plaindrai pas de cette attribution, qui me réjouit plutôt. Mais je peux comprendre que ça ne plaise pas à tout le monde. Je n'entrerai pas dans le débat sur les mérites de Dylan, ni dans celui sur la définition de la littérature1. Je constate seulement que certains en ont une vision très arrêtée. Mais est-ce que la poésie médiévale était de la littérature ? Par manque de temps, je n'ébaucherai pas non plus d'analyse sociologique de ce débat, analyse qui devrait raisonner au minimum en termes de champ littéraire mais s'intéresser aussi à ces passions éminemment sociales que sont l'envie, l'orgueil et la jalousie. Comme dans le paragraphe de conclusion de cet article du New York Times, je me dis seulement que les prix Nobel sont rares et que Dylan n'est sans doute pas celui qui en avait le plus besoin. Peut-être que ça le gêne un peu d'ailleurs, lui, Dylan.

I put down my robe, picked up my diploma,
Took hold of my sweetheart and away we did drive,
Straight for the hills, the black hills of Dakota,
Sure was glad to get out of there alive.
And the locusts sang, well, it give me a chill,
Yeah, the locusts sang such a sweet melody.
And the locusts sang with a high whinin' trill,
Yeah, the locusts sang and they was singing for me,
Singing for me, well, singing for me.

PS. du 15/10. Les journalistes musicaux recopieurs de dépêches AFP semblent toujours aussi fâchés avec la vérification des informations et des setlists.

  1. On peut trouver ici, dans les Huit leçons, p. 190 à 193, une ébauche de définition ou plutôt d'analyse que je préfère nettement à la définition des actuels gardiens du temple. []
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Lecture de Soljénitsyne

L'un des attraits des romans de Soljénitsyne tient au style particulier de l'écrivain, bien décrit par Georges Nivat au sujet du Premier Cercle : « il présente chaque personnage de l'intérieur, dans une sorte de monologue intime présenté au style indirect »1. À ce procédé, conscient et réfléchi, qui combine, sans exiger d'effort particulier de la part du lecteur, les interventions du narrateur, les dialogues en style direct et ces transcriptions en style indirect de ce que Soljénitsyne lui-même appelait le « dialogue intérieur »2, vient s'ajouter tout le travail sur ce que l'écrivain désignait comme le « fonds linguistique » des personnages (leur vocabulaire, leur syntaxe, chaque « personnage dict[ant] lui-même son propre fonds »). Il y a là sans doute l'un des secrets de la réussite soulignée par Georges Nivat à propos d'Une journée d'Ivan Denissovitch : « Soljénitsyne a ici réussi ce dont rêvait Tolstoï, mais que Tolstoï n’a pas vraiment réussi : donner la parole à un personnage qui ne soit pas de sa classe sociale, de son éducation. Dostoïevski également avait eu cette ambition, et y était sans doute mieux parvenu que Tolstoï » (ibid., p. 33-34). L'autre secret vient peut-être de cette kénose, de cet «anéantissement» ou «dépouillement» de soi, pour mieux épouser la condition humaine, qui joue un grand rôle dans la foi orthodoxe, mais dans laquelle Jean Gagnepain voyait la définition même de la personne, son « absence ». Plusieurs passages de L'Archipel, cet « essai d'investigation littéraire », m'ont toujours frappés à cet égard à commencer par celui dans lequel l'auteur raconte son propre examen de conscience après son arrestation. Que se serait-il passé si j'avais porté, au moment de la guerre, « des carrés sur pattes de col bleues3. Que serais-je devenu ? [...] sur le châlit de la prison, je me suis mis à examiner mon passé réel d'officier et j'ai été saisi d'effroi ». Et de conclure, comme souvent, par un proverbe: « le cœur s'empâte d'orgueil comme le cochon de lard »4. Нарастает гордость на сердце, как сало на свинье.

En attendant un éventuel développement de ces quelques réflexions, il reste à poursuivre la lecture de La Rouge rouge en appréciant la façon dont les traducteurs ont réussi à faire passer tout cela dans la version française. Un exemple, pour terminer. Tiré du chapitre 44 de Novembre seize, dans lequel nous accompagnons Lénine à la bibliothèque centrale de Zurich, Zähringerplatz. Le chapitre accorde une large place au monologue intérieur :

On ne réussit jamais à parfaitement polariser son effort ; il se découvre toujours quelque adversaire sur une voie latérale qui semble négligeable (toutes n'ont-elles pas leur importance ?), mais qui le moment venu deviendra l'avenue principale: aussi convient-il dès aujourd'hui de faire front en montrant les dents à ses attaques latérales. Il n'y avait pas que les « Japonais » (Piatokov et sa Bosch, depuis qu'ils s'étaient enfuis de Sibérie par le Japon), il y avait aussi Boukharine. N'ayant pas un grain de cervelle, ils en arrivaient, Radek et lui, à la sottise groupusculaire, au comble de l'idiotie - c'était tantôt l'« économisme impérialiste », tantôt l'autodétermination des nationalités, tantôt la démocratie. À l'intérieur du parti, toute cette génération de jeunes gorets était très imbue d'elle-même, pleine d'assurance et prête à tout moment à prendre la relève de la direction. Alors qu'au moindre changement de ligne, ils se flanquaient dans le décor, aucun n'ayant la souplesse assez prompte pour prendre instantanément ou parfois négocier prospectivement les virages, ici à droite et là à gauche, en devinant à l'avance à quel endroit de sa route flexueuse la révolution risquait de décliner. Certes, les marxistes ont toujours dit que les nations doivent dépérir, et qu'il ne saurait être question d'« autodétermination ». Pourtant, l'état de fait dans lequel nous venons d'entrer est fort complexe. Aussi devons-nous, pour le moment, admettre l'autodétermination afin de nous faire des alliés. Mais ces jeunes gorets, comment réussiraient-ils à prendre le virage ?

Никогда не удаётся все усилия собрать только в одном главном направлении, всегда открываются противники на побочных, сейчас как будто бы совсем неважных, но неважных не бывает, наступит момент, когда и эти побочные направления станут главными, — и приходится теперь же оборачиваться и с полной энергией огрызаться на эти побочные укусы. Не «японцы» одни (Пятаков со своей Бошихой, с тех пор как бежали из Сибири через Японию), с ними и Бухарин. Не имея ни капли мозгов, доводили себя вместе с Радеком до групповой глупости, до верха глупизма — то на «империалистическом экономизме», то на самоопределении наций, то на демократии. Все эти молодые поросята, новое партийное поколение, очень самодовольны, самоуверенны и готовы брать руководство хоть сегодня, а срываются и срываются на любом повороте любого вопроса, ни у кого нет готовной гибкости — на этих поворотах мгновенно, предусмотрительно тормозить, иногда брать где влево, а где вправо, заранее предвидя, куда угрожает ссунуть извилистая дорога революции. Да! Вообще всегда говорили марксисты, что нациям предстоит отмереть и не надо никаких «самоопределений». Но! — сейчас мы вошли в сложную обстановку. И! надо пока допустить «самоопределение», чтоб иметь союзников. А поросята — не успевают повернуться.

  1. Georges Nivat, Sur Soljénitsyne. Essais, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1974, p. 102. []
  2. extrait du livre de Claude Durand, Agent de Soljénitsyne, dans G. Nivat (dir)., Soljénitsyne. Le courage d'écrire, Paris, Édition des Syrtes, 2011, p. 491. []
  3. insignes d'officier subalterne du NKVD []
  4. L'Archipel du Goulag, I, Paris, Seuil, 1974, p. 123-124 []
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Publications

tetralogiques21 La revue Tétralogiques, créée par Jean Gagnepain, est devenue numérique depuis son numéro 20 (mars 2015) qui traitait du thème «Politique et morale».

Le n° 21 vient de paraître. Il traite de la question du seuil de l'humain.

Deux des articles publiés dans ce numéro 21 (celui de Camille Chamois et le mien) doivent leur existence à la journée d'étude «Ethologie et anthropologie : Des mondes sensibles aux mondes de la représentation» organisée à Nanterre le 10 octobre 2014 par Florent Kohler.

rehabiliter_nature C'est donc aussi l'occasion de signaler ici la parution, aux Presses Universitaires de Rennes, fin 2015, d'un livre dirigé par Florent Kohler, Chloé Thierry, Guillaume Marchand et Philippe Léna : Réhabiliter la nature ordinaire. Une approche participative (pour plus d'informations, cliquer sur l'image de droite).

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Citation

Énième relecture des Mémoires d'Outre-Tombe, ce passage ne me paraît pas complètement inactuel :

J’ai peur que la Restauration ne se perde par les idées contraires à celles que j’exprime ici ; la manie de s’en tenir au passé, manie que je ne cesse de combattre, n’aurait rien de funeste si elle ne renversait que moi en me retirant la faveur du prince1 ; mais elle pourrait bien renverser le trône. L’immobilité politique est impossible ; force est d’avancer avec l’intelligence humaine. Respectons la majesté du temps ; contemplons avec vénération les siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos pères ; toutefois n’essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n’ont plus rien de notre nature réelle, et, si nous prétendions les saisir, ils s’évanouiraient. [...]

Nous possédions outre mer de vastes contrées : elles offraient un asile à l’excédent de notre population, un marché à notre commerce, un aliment à notre marine. Nous sommes exclus du nouvel univers où le genre humain recommence : les langues anglaise, portugaise, espagnole, servent en Afrique, en Asie, dans l’Océanie, dans les îles de la mer du Sud, sur le continent des deux Amériques, à l’interprétation de la pensée de plusieurs millions d’hommes ; et nous, déshérités des conquêtes de notre courage et de notre génie, à peine entendons-nous parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une domination étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV : elle n’y reste que comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de notre politique.

(Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, livre septième, chapitre 11, édition de Jean-Claude Berchet)

  1. «Allusion, précise Jean-Claude Berchet, à sa disgrâce personnelle de 1824.» []
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