Gilets jaunes : observation sociologique impromptue et interrogations

Ce samedi, peu après midi, je me rends comme d'habitude en voiture au supermarché du coin pour faire quelques courses. Mon itinéraire passe par un pont qui surplombe la rocade. Chose inhabituelle : les rives du pont sont peuplées de personnes en gilets jaunes qui observent d'en haut le fort ralentissement que d'autres «gilets jaunes» ont causé sur la rocade en contrebas. J'avais bien entendu suivi dans ses grandes lignes l'actualité de la semaine et je ne suis donc pas complètement surpris. Mais je ne m'attendais pas non plus à une telle mobilisation. Je poursuis ma route en me disant que le mouvement annoncé a un impact bien réel et que les grands axes sont bloqués. Las, en arrivant au rond point juste avant le supermarché, me voici bloqué à mon tour. Une voiture a pu passer devant moi, mais à peine était-elle passée qu'une femme en gilet jaune s'est positionnée au beau milieu de la chaussée pour m'interdire le passage. Un rapide coup d'œil au parking me permet de constater qu'il est plus qu'aux trois quarts vide, alors qu'il est habituellement plein le samedi. Comme je suis au premier rang de la file de voitures bloquées, je m'attends à ce que quelqu'un vienne me donner quelques explications. Les manifestants me semblent assez nombreux pour cela. Mais non, rien. Ce qui me donne le désagréable sentiment d'être rangé d'emblée au nombre de leurs adversaires, alors que je suis seulement là par habitude hebdomadaire («par coutume invétérée» - durch eingelebte Gewohnheit - comme le dit Weber en définissant l'action traditionnelle). Mais je n'ai guère le temps, dans l'immédiat, d'analyser ma réaction. Continuer la lecture

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Consommation énergétique du numérique

Excellent numéro de l'émission La méthode scientifique cet après-midi sur France Culture au sujet de la consommation énergétique du numérique et de ses usages, avec comme invités Anne-Cécile Orgerie de l'IRISA (en duplex de Rennes) et Jean-Marc Jancovici, du think tank The Shift Project, qui vient de publier un rapport sur la sobriété numérique.

L'émission était l'occasion de prendre conscience de la consommation énergétique que représentent nos usages du numérique.

Parmi les chiffres ou indications de volume donnés à cette occasion, j'ai plus particulièrement retenu les suivants :

  • la consommation d'énergie du numérique augmente actuellement de 9 % par an,
  • l'intensité énergétique du numérique (c'est-à-dire la quantité d'énergie qu'il faut consommer pour gagner un dollar ou un euro supplémentaire dans le domaine du numérique) augmente de 4 % par an, alors qu'elle baisse de 1,8 % pour le PIB mondial dans son ensemble,
  • le trafic vidéo représente à lui seul 80 % du trafic mondial,
  • la consommation énergétique de Netflix à elle seule est égale à celle du plus gros cimentier mondial,
  • la consommation énergétique de la fabrication des appareillages est nettement supérieure à celle de leur usage annuel (les chiffres donnés, de mémoire, étaient de 2000 kWh en moyenne pour la fabrication d'un ordinateur portable contre 40 kWh pour son utilisation annuelle).

Compte tenu de tout cela, les conseils en matière de sobriété numérique donnés aux auditeurs étaient :

  1. se passer d'autant d'équipements numériques que possible et utiliser au maximum de leur durée de vie ceux que l'on possède,
  2. limiter les usages les plus gourmands en énergie, à commencer par le visionnage de vidéos.

Je n'ai pas pris le temps de vérifier ces chiffres ni de me pencher sur les méthodes de calcul utilisées (ce qui mériterait d'être fait). Cela débouche néanmoins sur quelques réflexions, dont certaines étaient faites par les intervenants dans l'émission, tandis que d'autres me sont venues en complément :

  • dans la mesure où une très grande partie des contenus qui circulent sur les réseaux pourraient disparaître entièrement ou n'avoir jamais existé sans que le niveau scientifique et culturel de l'humanité ne diminue d'un iota (je pense par exemple à tel «clip» d'un vociférateur du «rap» qui a fait le «buzz» il y a quelques semaines, mais ce n'est qu'un exemple), il est très facile de contribuer aux économies d'énergies en se désintéressant et se déconnectant totalement de ces sources de «divertissement» (entertainment) ; le problème est que ce n'est sans doute pas dans ce sens que va le courant;
  • la course est à la vitesse et à la multiplication des connexions : de plus en plus d'appareils «connectés», présentés comme de plus en plus smart (le numérique, depuis qu'il existe, nous a toujours été vendu comme de plus en plus smart, ce qui est sans doute plus vendeur, je l'admets, que s'il était présenté comme de plus en plus stupid), avec des vitesses de circulation des données dans les réseaux de plus en plus importantes : après la 3G et la 4G, on nous annonce la 5G, tandis que les collectivités s'activent pour «accélérer» le déploiement de la fibre optique ; il n'est pas certain du tout en revanche que l'augmentation de l'intelligence des contenus soit proportionnelle à l'augmentation de la vitesse de circulation des gigabits ou à celle du nombre d'appareils connectés,
  • localement, Rennes Métropole a beaucoup communiqué sur le fait que nous bénéficions désormais de la 4G dans le métro (à peu près au même moment d'ailleurs où la maire de Rennes se définissait comme une écologiste) ; cette possibilité de connexion en 4G - mais on nous précise que ce n'est qu'en attendant la 5G, rassurons-nous! - est évidemment présentée comme un progrès majeur, mais était-elle si nécessaire que cela ? Était-ce un drame par exemple - une terrible «fracture numérique» ? - s'il n'était pas possible de «bénéficier» de la 4G pendant les 7 minutes, montre en main, que prend le trajet en métro entre la station Villejean Université et la gare de Rennes (pardon : le «pôle d'échange multimodal» - clic)1 ?
  • beaucoup d'organisations, au nom notamment d'arguments écologiques, sont passées, au moins pour certains usages, au «zéro papier» ou à ce qui est parfois appelé une «dématérialisation» (c'est le cas dans mon université des réunions du Conseil académique et de sa Commission formation et vie universitaire) : il ne nous est plus remis de photocopies des documents qui doivent être discutés, mais uniquement une version numérique envoyée en pièce jointe ou à télécharger sur un serveur ; outre le fait que le terme «dématérialisation» est ici parfaitement inadéquat - si vous enlevez toutes les composantes matérielles, métalliques ou plastiques, des machines et des connexions qui permettent d'accéder à ces contenus et de les lire, je vous garantis, comme aurait dit Bourvil, que «ça va marcher beaucoup moins bien forcément» ! - outre ce fait donc, il n'est pas certain du tout, compte tenu de la consommation d'énergie que représente un email accompagné d'une pièce jointe ou la connexion à un serveur, que le remplacement du papier par cette soi-disant «dématérialisation» soit synonyme d'économie d'énergie et donc de moindre impact environnemental (les quelques sources d'information que j'ai pu consulter sont d'accord en général pour dire que la réponse est très variable selon les cas et demanderait à chaque fois une étude globale précise).

Évidemment, l'écriture de ce billet et sa lecture n'ont pas non plus été neutres en termes énergétiques et ont ajouté leur petite part à la consommation énergétique globale. À vous, chers lecteurs, de juger si cela en valait la peine.

  1. Nous avions déjà dans chaque station, depuis l'origine, c'est-à-dire depuis la mise en service de la ligne A en mars 2002, de mauvais haut-parleurs qui crachotent plutôt qu'ils ne diffusent une mauvaise musique d'ambiance couverte de toutes façons une grande partie du temps par de multiples autres bruits. C'est toute la question des choses fausses et laides auxquelles nous avons dû prendre l'habitude de nous soumettre dans les villes modernes. Il y a un chapitre très intéressant, le chapitre 7, dans le dernier livre de Serge Audier, La société écologique et ses ennemis, sur le traitement de ce sujet par les perdants de l'histoire que furent certains courants pré-écologistes du XIXe siècle. Mais ce serait le sujet d'un autre billet. []
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« Système zoophage » (2)

Deux semaines après les actions de militants antispécistes devant les boucheries, je découvre l'existence du collectif L113 via cet article du Télégramme qui revient sur le témoignage largement relayé par la presse régionale fin septembre d'un membre de l'Observatoire du loup qui aurait observé un de ces animaux début septembre dans le secteur du lac de Guerlédan (lire par exemple Le Télégramme du 23 septembre).

L'insertion dans l'article de cette vidéo (âmes sensibles, s'abstenir) émanant du collectif L113 vient étayer les explications du journaliste qui précise que

«ce mouvement [L113] essentiellement composé d’éleveurs ovins, ainsi que de quelques élus ruraux, a décidé de reprendre les méthodes de communication d’associations antispécistes type L214 à son compte. Le but : sensibiliser la population aux dangers représentés par les loups».

Les deux mouvements tirent leur nom d'un article du Code rural :

  • l'article L214 qui dit que «tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce» pour l'association végane et antispéciste,
  • l'article L113 qui dit que «par leur contribution à la production, à l'emploi, à l'entretien des sols, à la protection des paysages, à la gestion et au développement de la biodiversité, l'agriculture, le pastoralisme et la forêt de montagne sont reconnus d'intérêt général comme activités de base de la vie montagnarde et comme gestionnaires centraux de l'espace montagnard» pour l'association contre la «surprotection» des loups (selon ses propres termes).

Je ne vais pas me lancer dans une analyse détaillée des arguments de L113 que je viens juste de découvrir. Ce pourrait être le sujet d'un autre billet. J'observe seulement que le collectif, dans cette vidéo qui date de plusieurs mois, accusait Nicolas Hulot de «participer au massacre des animaux d'élevage, pousser les éleveurs à la désespérance, signer la disparition du pastoralisme et de la biodiversité». J'observe aussi que le collectif reprend non seulement le mode de communication de L214 et d'autres, basé sur la diffusion d'images destinées à heurter la sensibilité du public, mais qu'il reprend aussi (habilement?) l'argument utilitariste des antispécistes héritiers de Bentham (via notamment Peter Singer) : œuvrer à diminuer la souffrance (L113 affirme que les prédations par le loup «entraînent une souffrance animale» dont les protecteurs du canidé, selon ce collectif, se rendraient donc complices). On peut y voir une convergence volontaire ou involontaire (cela resterait à déterminer) avec les thèses de certains continuateurs de Singer, tels qu'Eze Paez, que je citait dans mon précédent billet (thèses qui affirment qu'il faut, dans la mesure du possible, intervenir non seulement dans les élevages - ou contre les élevages - mais aussi dans la nature pour augmenter partout le «bien être positif net»). Ce qui est clair, c'est que les loups sont des animaux zoophages et qu'ils ne risquent guère d'être réceptifs aux éventuelles leçons de morale que l'on pourrait leur donner pour les inviter à sortir de ce «système» alimentaire (à moins bien sûr qu'un nouveau François d'Assise ne réussisse ce que le poverello avait réussi, selon les Fioretti, chap. 21, avec le loup de Gubbio). Pour dire les choses autrement: s'il est une philosophie qui présente des faiblesses, à mon avis, c'est bien l'utilitarisme.

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« Système zoophage »

La presse quotidienne nous apprend une nouvelle fois que « des actions pacifiques de militants antispécistes ont eu lieu dans plusieurs villes de France ce samedi [22 septembre], pour dénoncer le commerce et la consommation de viande » (Le Télégramme, 22 septembre 2018). Par ces actions devant des commerces de boucherie, ces militants qui «s’opposent à toute hiérarchie entre espèces, notamment entre l’être humain et les animaux» entendent dénoncer un « système zoophage » dont la vitrine dans nos villes est celle des artisans bouchers.

Dans ce billet très court, je me contenterai de pointer une certaine contradiction dans ces actions et dans la philosophie qui les motive. Continuer la lecture

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Vladimir Vernadski, quelques notes à partir de ses séjours en Bretagne

Minéralogiste de formation, avec une thèse de doctorat soutenue à l'université de Saint-Pétersbourg en 1897, Vladimir Ivanovitch Vernadski (1863-1945) est mondialement connu comme l'inventeur du concept de «biosphère». Il expose sa conception dans un livre, La biosphère, d'abord publié en russe en 1926 puis dans une traduction française en 1928. Mais c'est dans un article ultérieur, rédigé en russe en 1943, traduit en anglais par son fils Georges Vernadski, de l'université de Yale, et publié par la revue American Scientist en janvier 1945 sous le titre «The Biosphere and the Noösphere» que Vernadski expose l'idée, dans laquelle on peut voir une préfiguration de celle d'anthropocène, selon laquelle « la noosphère est un nouveau phénomène géologique sur notre planète. Avec elle, l'homme est devenu pour la première fois un phénomène géologique à une grande échelle» (Ноосфера есть новое геологические явление на нашей планете. В ней впервые человек становится крупнейшей геологической силой.). En 1989, sous le titre La biosphère et la noosphère (Биосфера и ноосфера), l'Académie des sciences d'URSS a publié une réédition du livre de 1926 accompagné de la version russe de l'article de 1945, publié pour la première fois dans sa langue d'origine. En France, c'est à Jean-Paul Deléage, historien de l'écologie, que nous devons une réédition en 1997 du livre de 1926 (sans l'article de 1945). Une première traduction complète en langue anglaise a été publiée la même année avec une introduction par Jacques Grinevald. Depuis 2002, la version française est disponible aux éditions du Seuil (points sciences, n° 147). Dans la préface à cette édition française, Jean-Paul Deléage souligne le caractère prémonitoire de la «vision» de Vernadski. Ce dernier commence en effet par nous proposer de contempler la Terre depuis le Cosmos :

La face de la Terre, son image dans le Cosmos, perçue du dehors, du lointain des espaces célestes infinis, nous paraît unique, spécifique, distincte des images de tous les autres corps célestes. La face de la Terre révèle la surface de notre planète, sa biosphère, ses régions externes, régions qui la séparent du milieu cosmique. Cette face terrestre devient visible grâce aux rayons lumineux des astres célestes qui la pénètrent, du Soleil en premier lieu.

Своеобразным, единственным в своем роде, отличным и неповторяемым в других небесных телах представляется нам лик Земли — ее изображение в космосе, вырисовывающееся извне, со стороны, из дали бесконечных небесных пространств.
В лике Земли выявляется поверхность нашей планеты, ее биосфера, ее наружная область, отграничивающая ее от космической среды. Лик Земли становится видным, благодаря проникающим в него световым излучениям небесных светил, главным образом Солнца.

Pour nous qui écrivons après le programme Apollo et les nombreux programmes ultérieurs, cette vision de la Terre depuis l'espace est devenue familière. En une seule mission, de novembre 2016 à juin 2017, Thomas Pesquet a partagé des milliers de photos via les réseaux sociaux. Continuer la lecture

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