Négligence

« Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité », écrivait Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques en 1955.

Il n’est pas nécessaire de voyager très loin en fait. Une des conséquences de la pandémie, ce sont les masques chirurgicaux jetés un peu partout. Impossible désormais de faire le moindre trajet, à pied, à vélo ou en voiture, sans voir une de ces saletés sur les trottoirs, sur la rue, dans les caniveaux, sur les parkings, dans les bois, dans les fossés des routes de campagne, sur les sentiers côtiers, sur les plages, sur les pelouses ou les escaliers des campus, aux abords des écoles, etc. etc. Continuer la lecture

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Essentiel ou pas ?

Je gardais ce livre depuis la fin du collège mais je ne l’avais jamais lu. Le confinement et un dimanche après-midi pluvieux ont été une occasion de bien avancer dans sa lecture. Quelques passages m’ont paru tout particulièrement actuels :

Cependant ayant appris avec une évidence souveraine de ma vie de tous les jours que produire et consommer est, comme les cuisines du palais, non le plus important mais seulement le plus urgent, j’en veux le reflet dans mon principe. Car l’urgence ne me sert de rien et je pourrais dire tout aussi bien : « L’homme est celui qui ne vaut qu’en bonne santé… », et en déduire une civilisation où, sous le prétexte de de cette urgence, j’installe le médecin comme juge des actions et des pensées de l’homme. Mais là encore, ayant appris de moi-même que la santé n’était qu’un moyen et non un but, je veux, de cette hiérarchie, le reflet aussi dans mon principe. Car si ton principe n’est point absurde, il est probable qu’il entraînera la nécessité de favoriser production et consommation, ou le souhait de la discipline pour la santé.

Ou encore :

Et si l’expérience m’a enseigné que les hommes heureux se découvraient en plus grande proportion dans les déserts, et les monastères, et le sacrifice, que chez les sédentaires des oasis fertiles ou des îles que l’on dit heureuses, je n’en ai point conclu, ce qui eût été stupide, que la qualité de la nourriture s’opposait à la qualité du bonheur, mais simplement que là où les biens sont en plus grand nombre il est offert aux hommes plus de chances de se tromper sur la nature de leurs joies car elles paraissent en effet venir des choses alors qu’ils ne les reçoivent que du sens que prennent ces choses dans tel empire ou telle demeure ou tel domaine. Dès lors, dans la prospérité il se peut que plus facilement ils s’abusent et courent plus souvent des richesses vaines.

(Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, CXLI et CXXXVIII)

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Terrorisme et religion : quelques réflexions (2)

En janvier 2015, après la série d’attaques islamistes qui avait débuté par le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo, j’avais publié un premier billet sur le thème « terrorisme et religion ». C’était une façon de surmonter l’émotion et de tenter de préciser ce que je pouvais penser de ces attaques et des réactions auxquelles elles avaient donné lieu. Je n’avais pas relu ce billet depuis des années. J’ai souhaité le relire après l’assassinat vendredi de Samuel Paty par un islamiste tchétchène. Je me rends compte que je n’ai pas fondamentalement changé d’avis. Je n’aurais pas grand-chose à changer à ce billet. Certaines idées toutefois étaient formulées de façon allusive ou trop condensée. J’essaie ici de les développer un peu plus. Continuer la lecture

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De la Vistule aux Thermopyles

Dans la torpeur estivale et les inquiétudes face à une possible reprise de l’épidémie causée par le SARS-CoV-2, les Français prêtent une attention distraite au Belarus où la contestation du résultat des élections du 9 août dernier est violemment réprimée. Le Télégramme de ce dimanche 16 août fait une page entière sur «la torture aux portes de l’Europe». Je passerai rapidement sur l’idée que l’Europe s’arrêterait au frontières de l’UE et que le Belarus, comme l’Ukraine, seraient donc «à ses portes». L’Europe n’a pas attendu l’UE pour exister et si la Pologne est géographiquement et historiquement en Europe centrale (c’est ainsi que se voient les Polonais) et non pas en Europe de l’Est, l’Europe se prolonge à l’Est, jusqu’à l’Oural. J’en viens donc au principal: les méthodes répressives utilisées par Loukachenko et ses OMON. Elles n’ont rien d’étonnant dans un pays où la décommunisation a été bien moins poussée encore qu’elle ne l’a été dans les autres ex-républiques soviétiques, Russie comprise, à l’exclusion sans doute des républiques baltes. En Russie, le procès « Eltsine contre le PC d’URSS » (clic) devant le tribunal constitutionnel, de juillet à octobre 1992, n’avait rien d’un «procès de Nuremberg» même s’il a permis à l’ex-dissident Vladimir Boukovski, intervenant en tant qu’expert, d’accéder à des documents classifiés qui ont donné matière à son livre Jugement à Moscou (Fayard, 1995 — un livre indispensable pour qui veut comprendre cette période et celle qui la précéda : on y trouvait notamment confirmation du fait que le PCF avait bénéficié des financements soviétiques jusqu’en 1991 inclus). Au Belarus, c’est un pur apparatchik communiste, Alexandre Loukachenko, passé des Komsomol à la direction d’un groupe politique « des communistes pour la démocratie », qui fut élu président de la république en 1994. Ses méthodes de répression héritent directement de celles mises en œuvre par Lénine et la Tchéka dès 1917-1918. Continuer la lecture

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Trois films russes (1)

Je n’avais jamais lu Le Don paisible (Тихий Дон), le roman attribué à Cholokhov, retenu par quelques préjugés : trop long, trop soviétique…

Et puis j’ai regardé au printemps, dans les premières soirées de confinement, son adaptation au cinéma par Sergueï Guerassimov (1958), que l’on peut trouver dans son intégralité en VO sur la toile.

Et là j’ai compris mon erreur. Comment avais-je pu passer pendant tant d’années à côté d’un tel chef d’œuvre ? Continuer la lecture

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