Histoires de France
Je me suis laissé tenté l’autre jour en librairie par deux histoires de France. Celle de Jacques Bainville d’abord, qui date de 1924, rééditée en 2007 par les éditions Tallandier dans la collection Texto. Et puis celle de Marc Ferro, beaucoup plus récente, puisqu’elle est parue en cette année 2009 aux éditions Odile Jacob. Deux époques. Deux auteurs très différents aussi. L’histoire de Marc Ferro est celle d’un universitaire contemporain, co-directeur des Annales, directeur d’études à l’EHESS, dont les premiers travaux portaient sur la révolution russe, l’URSS, l’histoire et le cinéma. Politiquement, Ferro est proche de la gauche (en 2007, il était signataire d’un texte appelant à voter pour Ségolène Royal, « contre une droite d’arrogance » et pour « une gauche d’espérance »). Journaliste et essayiste, Bainville, lui, n’était pas universitaire. Monarchiste, proche de Charles Maurras, ce qui permet de le classer très à droite, il tenait la rubrique de politique étrangère dans le journal de l’Action française, avant d’être élu à l’Académie française dans le fauteuil de Raymond Poincaré (1935).
Tout pouvait donc laisser croire que leurs lectures de notre histoire allaient s’opposer. Et les deux ouvrages sont de fait bien différents. Pourtant, j’ai plutôt été sensible aux convergences. Est-ce dû au fait que les deux auteurs font commencer leur récit au moment de la conquête de la Gaule par Jules César et racontent deux mille ans d’histoire en quelques centaines de pages (567 dans le cas de Bainville, 714 dans le cas de Ferro) ? Je lis régulièrement des travaux d’historiens, mais portant en général sur des questions d’histoire bien particulières ou des époques bien délimitées. Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu d’ouvrage prétendant résumer autant de siècles en aussi peu de pages. Il en ressort une sorte de sentiment de précarité : précarité de la monarchie pour laquelle les périodes de régence et de minorité de l’héritier sont souvent difficiles à traverser, précarité des alliances étrangères, toujours susceptibles de se renverser, précarité de la paix, chez un peuple, qui, selon Ferro (mais Bainville ne disait pas le contraire), possède « le génie de la guerre civile ». N’étant pas historien de formation, j’avais perdu de vue les causes financières de la Révolution française : un État déjà fortement endetté, et qui allait s’endetter plus encore pour financer la guerre d’Amérique, des Parlements s’opposant à la levée de nouveaux impôts et exigeant la convocation des États généraux. « La plaie d’argent, dont l’ancien régime souffrait depuis longtemps, écrit Bainville, était devenue mortelle ». On ne peut s’empêcher de penser à l’actuelle dette publique, cette autre « plaie d’argent » dont souffre la République et que la crise financière (une autre « guerre d’Amérique » ?) a largement aggravée.
L’histoire de Bainville, comme celle de Ferro, ne sont pas des philosophies de l’histoire. Elles ne racontent pas la marche nécessaire de la Raison, du Prolétariat, de la Démocratie ou du Progrès. Elles décrivent un cheminement qui n’est jamais écrit d’avance. Mais justement. Nous avons trop tendance à croire que la république et la démocratie sont les aboutissements nécessaires de l’histoire, quand il s’agit en réalité de formes sociales contingentes. Cela ne fait guère plus de 130 ans que la France vit sous un régime républicain alors que la monarchie, qui connut, il est vrai, bien des crises, couvre huit siècles. Voit-on notre république durer aussi longtemps ? Quant à la guerre, cela fait plus de 70 ans que nous ne l’avons pas connue à l’intérieur de nos frontières (si l’on ne tient pas compte de la guerre d’Algérie qui ensanglanta ce qui fut officiellement, jusqu’en 1962, un département français). Mais nous sommes encore loin des cent trente années de tranquillité intérieure qui vont de la mort de Mazarin à la Révolution1. Un record dans une histoire agitée, « pleine de bruit et de fureur », qui donne la mesure du message de Noël :
Gloria in altissimis Deo, et super terram pax in hominibus bonae voluntatis.
- Une tranquillité toute relative d’ailleurs. Si les violences et les troubles n’atteignent pas les sommets de la guerre de Cent ans, des guerres de religion ou de la Révolution, il ne faut oublier ni la répression des révoltes paysannes, ni les persécutions contre les jansénistes et les huguenots, ni les famines de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle, que Ferro relie au « petit âge glaciaire », dans une période qui, comme le montre Emmanuel Leroy-Ladurie dans un autre ouvrage, est celle du minimum de Maunder : une quasi disparition des taches solaires entre 1645 et 1715, particulièrement nette entre novembre 1689 et octobre 1700. [↩]
Tags: Histoire, Shakespeare
4 janvier 2010 à 19:25
Bonne année cher confrère.
De mon côté je me suis régalé de l’édition abrégée des mémoires de Churchill (également chez Tallandier), du moins le volume 1, l’autre étant sous presse.
J’avais préféré tout de même la version longue (12 volumes) sortie dans les années 50.
4 janvier 2010 à 22:15
Merci et bonne année également.
Les mémoires de Churchill me tentent aussi depuis un moment. Mais il faut trouver le temps.