La Biogée ou le philosophe ventriloque

Le philosophe Michel Serres s’est fait remarquer avec une tribune début décembre dans Libération, au moment de la conférence de Copenhague, annonçant que la Terre — qu’il veut appeler Biogée, « pour dire en un titre la terre et la vie » — n’était pas invitée à ladite conférence. « Qui va défendre ses intérêts ? », demandait Serres. « Désignera-t-elle des ambassadeurs ? Quelle langue, dans ce cas, parleront-ils ? ».

Les humains auraient jusqu’ici joué un jeu à deux (entre adversaires ou partenaires humains) alors qu’il s’agirait désormais de jouer un jeu à trois. Il faut citer Serres un peu longuement :

La Biogée vient d’entrer, avec toute sa puissance, dans la danse, je veux dire dans nos Parlements. Nous ne pouvons, nous ne pourrons plus rien faire sans elle, car elle ne cesse de donner des avis, pressants, clairs et précis. Le réchauffement du globe, le changement de climat, la fonte des pôles et des glaciers, la montée des eaux, la disparition des espèces… Voilà des certitudes déclarées haut et fort, que nous ne pouvons pas ne pas entendre, même si elles ne sont point exprimées dans nos langues. Oui, les éléments et les vivants émettent une quantité d’information au moins aussi lumineuse, importante, décisive et intéressante que celle émise par nos semblables qui s’expriment en langage humain. Oui, la Biogée sait parler clairement et distinctement, avec même une éloquence soutenue. Ne sommes-nous pas désormais formés à traduire et comprendre ses appels et ses signaux, quoiqu’extérieurs à nos langues ? Le Contrat naturel qui nous lie à elle se rédige en cette forme d’information, assez proche, il faut aussi le dire, d’une langue universelle.

La Biogée ne cesse de donner des avis pressants, clairs et précis ! Tiens donc. Et comment fait-elle pour les donner ces avis ? Ne serait-ce pas par le biais de scientifiques tributaires de leurs concepts, de leurs théories, de leurs appareillages, de leurs disciplines et de leurs méthodes ? Quant au réchauffement du globe et à la disparition des espèces, ces certitudes clamées haut et fort, ne s’agit-il pas aussi des certitudes de scientifiques, éventuellement controversées par d’autres scientifiques, qui dans tous les cas s’expriment bien dans nos langues (le plus souvent l’anglais de publications scientifiques peer-reviewed) ? Bref, la Biogée — à supposer que ce néologisme apporte quelque chose — ne sait « parler distinctement » que pour ceux qui se sont donné les moyens tant conceptuels que techniques de l’entendre. Que saurait-on, franchement, des températures moyennes de la planète sans les thermomètres et le réseau des stations météo, sans les ordinateurs et les algorithmes qui permettent de retraiter les données ? Que saurait-on des évolutions climatiques du passé sans les techniques de carottage glaciaire, les spectromètres de masse ou la dendrochronologie ? De quelle « langue universelle » peut-on parler ici ? De la langue des sciences ? Mais même cette langue est si peu universelle qu’elle change d’une discipline à une autre, d’une spécialité à une autre, chaque étudiant de licence un tant soit peu attentif sachant bien que l’apprentissage d’une science passe par l’acquisition d’un vocabulaire — certains diront d’un jargon — propre à la science en question, quand ce n’est pas à chacun de ses différents courants théoriques. Pourtant le philosophe continue :

Donc l’émettrice en question, parlant à nos oreilles enfin ouvertes a, pour cette raison expressive, droit de s’asseoir à la table des séances et d’y participer aux décisions.

De plus, nulle nation d’entre les nôtres n’est assez forte pour prétendre dominer celle qui émet, sous cette forme audible à tous, des messages aussi clairs. Celle-ci devient notre partenaire, certes, mais surtout notre maîtresse en espace et temps, puissance et dimension, espérance de vie et danger de mort. La Biogée est la nation - nous y sommes tous nés, depuis notre première aurore - par rapport à laquelle aucune autre nation ne peut se prétendre plus grande, mieux organisée, plus fine, plus forte, enfin moins mensongère. Au contraire des nôtres, souvent tricheurs, son langage, universel je le répète, ne peut se tromper ni nous tromper. Absent de Copenhague, ce sommet absolu, loyal et inconditionnel, n’est encore invité à aucun de nos sommets. Je crains qu’il ne se venge vite de cette méprise et de notre mépris.

La Terre a le droit de s’asseoir à la table des séances et de participer au décision ! Bon, admettons : on peut, éventuellement, imaginer de lui donner ce droit. Mais c’est bien nous, humains, étant au principe du droit, qui le lui donnons. Et je ne l’y vois siéger encore une fois que par le biais de porte-parole qui seront nécessairement humains, appartenant à différentes générations, à différents pays, à différentes corporations : scientifiques, protecteurs de la nature, paysans… Et ces porte-parole, s’ils veulent s’entendre, devront travailler à dépasser leurs divergences — et Copenhague a montré s’il en était besoin que cela ne va pas de soi — pour passer des accords qui comme tous les accords de l’histoire seront de toutes façons transitoires. Car si la Terre encore une fois délivre éventuellement un « message clair », c’est au terme d’un travail de clarification qui n’efface jamais complètement ni l’impropriété des mots (il y a toujours possibilité de dire autrement), ni l’insécurité des techniques (chaque technique d’observation introduit des biais qui doivent être corrigés), ni l’étrangeté des savoirs (le dialogue interdisciplinaire sans cesse à renouveler le montre bien), ni l’incertitude des méthodes (il y a toujours une marge d’erreur et le scientifique — un peu comme le névrosé obsessionnel — ne cesse jamais tout à fait de vérifier ses données comme ses calculs). Il est assez affligeant pour ne pas dire odieux de la part de quelqu’un qui se veut philosophe et historien de sciences de laisser croire à l’évidence d’un langage terrestre universel qui contrairement au nôtre ne mentirait jamais. On me reprochera sans doute de pratiquer la reductio ad petainum et de rejoindre ainsi Luc Ferry dans sa dénonciation déjà ancienne du Nouvel ordre écologique : mais il faut bien admettre que cette idée d’une Biogée dont le prétendu langage universel ne pourrait ni se tromper ni nous tromper, parce qu’elle fait fi de tout ce qu’enseignent l’épistémologie aussi bien que l’histoire et la sociologie des sciences, est plus proche encore des prénotions du vieux Maréchal — un homme de l’Antiquité, dit quelque part de lui Paul Veyne1 — que des thèses de Bergson sur les « données immédiates de la conscience » qui, elles au moins, avaient une vraie portée philosophique.

J’avais pensé intituler ce billet « lutter contre l’effet de Serres ». J’ai préféré « le philosophe ventriloque » pour souligner à quel point Michel Serres, oubliant ici toutes les conditions de la construction d’un savoir sur la Terre et tout le discours de la méthode qui seul permet de juger de la qualité de ce savoir, retrouve ce savoir sous la forme quasi-hallucinatoire des avis ou des messages de la Terre elle-même. Si une écologie humaine est nécessaire, ou plutôt une anthropoécologie, afin de rendre compte des relations de l’homme à son environnement et aux multiples espèces avec lesquels il cohabite, ce sera sans doute au prix d’un dépassement de l’actuel hiatus entre sciences dites dures et sciences humaines — et sur ce point je suis d’accord avec Serres — mais ce dépassement supposera un autre degré de rigueur et d’élaboration méthodologique et conceptuelle que cet anthropomorphisation mythique d’une « Biogée » vengeresse qui nous ramène — au mieux ! — à l’Odyssée et aux propos d’Alkinoos, croyant voir s’accomplir les oracles du vieux temps de son père : « Posidon, disait-il, nous en voudrait un jour de notre renommée d’infaillibles passeurs et, lorsque reviendrait de quelque reconduite un solide croiseur du peuple phéacien, le dieu le briserait dans la brume des mers, puis couvrirait le bourg du grand mont qui l’encercle » (Odyssée, XIII, trad. de Victor Bérard).

PS. Pour être juste avec cette tribune de Libération, il faut ajouter que Serres n’ignore pas les scientifiques puisqu’il considère que des « experts » à la fois écologues et écologistes (cumulant les deux sens du mot écologie) seraient les meilleurs ambassadeurs de cette Biogée. Mais ces experts n’étaient-ils pas déjà présents à Copenhague, via les rapports du GIEC par exemple ? Et comment croire qu’ils puissent parler directement « la langue de la Biogée », « en termes universels », ayant échappé par on ne sait quel miracle aux contraintes qui pèsent sur les pauvres « envoyés locaux et singuliers des hommes et des villes, occupés, quant à eux, de leur intérêt propre et de leur économie » ? Serres ne reste-t-il pas ici prisonnier de l’ancienne constitution dont parle Latour, distinguant les experts venant apporter aux pauvres hommes, empêtrés dans leurs enjeux politiques, la voix de la Nature en soi (rebaptisée pour l’occasion Biogée) ?

  1. La société romaine, Paris, Ed. du Seuil, 1991. []

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4 commentaires pour “La Biogée ou le philosophe ventriloque”

  1. Moktarama dit :

    D’accord sur la forme. Toutefois, sur le fond philosophique de ce discours, cela ne me semble pas si ridicule. En effet, quand tous les appels à la raison ont échoué, reste-t-il autre chose que le retour à la mystique (soit l’appel à l’émotion le plus puissant qui soit) pour faire bouger notre espèce ? C’est quelque chose que les philosophes créateurs de religions ont très bien compris. Entre Jésus et Socrate ou Aristote, il n’y a pas photo quand à celui qui a réussi le plus puissamment à pénétrer l’esprit de vastes populations.

  2. anthropopotame dit :

    Je suis profondément en désaccord avec toi, Jean-Michel. Nous avons déjà évoqué cette question des moyens par lesquels les non-humains s’expriment. Pour comprendre mieux ma position, et celle de Serres, je te renvoie à une brève pièce de théâtre de Pinter intitulée Langue de la Montagne.
    Cette question de “mais qui donc peut s’exprimer sinon ceux qui publient dans les peer-review” peut passer comme une lettre à la poste s’agissant de ridiculiser Serres, mais passerait beaucoup plus mal s’il s’agissait de nier le pouvoir des minorités de s’exprimer en leur nom propre. Et pourtant, un jour est venu où ces minorités ont eu le droit de s’exprimer.

  3. Jean Michel dit :

    Raymond Aron a dit à plusieurs reprises qu’il ne s’autorisait pas à critiquer les politiques s’il n’était pas capable de se mettre à leur place et de proposer des solutions alternatives aux leurs. Raymond Aron ayant joué un grand rôle dans le découverte de la sociologie allemande par la France, je suppose que l’ont peut sans forcer relier ce qu’il disait là à la distinction webérienne entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Trop souvent en effet l’intellectuel (et peut-être plus particulièrement l’intellectuel français) se contente de prises de positions (tribunes, etc.) fondées sur ses convictions, mais qui n’engagent guère sa responsabilité. C’est à mon avis le défaut de Serres ici. Il faut alors tenter de pousser son propos pour voir ce que cela signifie en terme de responsabilités et de décisions politiques à prendre, sinon, on reste dans des propos assez verbeux. Que dit-il ? Que la Terre (la Biogée) n’était malheureusement pas invitée à Copenhague (elle était « étrangère au banquet de Copenhague »). Qu’il faut lui trouver des ambassadeurs (il suppose même qu’elle pourrait les désigner elle-même). Et que ces ambassadeurs pourraient être des « experts » porteurs des deux sens du mot écologie (science et écologie politique). Bien. Mais que s’est-il passé à Copenhague ? Il s’agissait de la 15e conférence des parties (COP 15) de la convention cadre des Nations unies sur le réchauffement climatique. Cette convention n’aurait jamais été signée sans la constitution, par la science occidentale et au cours des siècles de tout un savoir sur la Terre, qui a permis de poser l’hypothèse de l’effet de serre (Arrhenius), développée depuis (je vais vite) par de nombreux chercheurs dont ceux du CRU, du GISS, de l’Hadley Center, etc. dont les travaux sont résumés dans les rapports du GIEC eux-mêmes condensés dans les « summaries for policy makers ». Il me semble donc que les « experts », ceux-là même en qui Serres propose de voir des ambassadeurs de la Terre, ont largement participé à tout le processus qui conduit à la Conférence de Copenhague. C’est bien simple : sans ces experts et sans la thèse du réchauffement climatique d’origine anthropique, le COP 15 n’aurait tout simplement pas eu lieu et on ne parlerait pas de toutes ces questions. Un nouveau rapport qui tient compte des travaux publiés depuis 2007 et le dernier rapport du GIEC a même été publié par l’UNEP pour l’occasion. Pourtant, Serres nous dit que la Terre n’était pas invitée. Cela revient à peu près à effacer tout le travail de ces experts. Ce n’étaient sans doute pas les bons experts, pas les bons ambassadeurs, pas la bonne science. Mais puisque le Copenhague réel ne convient pas à M. Serres, il faudrait qu’il nous précise ce que serait son Copenhague à lui, un Copenhague où la Terre serait enfin représentée par de bons ambassadeurs, de bon experts. Et s’il imagine que la Terre peut les désigner elle-même, qu’il nous indique la procédure de désignation ! Le reste est assez gratuit.

  4. anthropopotame dit :

    Je crois avoir les travers que tu dénonces: je m’échauffe, fort de mes convictions, et quand je crois avoir saisi l’idée je n’en lis pas plus et je ponds mon billet d’humeur.
    Je partage ton avis sur l’éthique de responsabilité, et me suis assez moqué de ceux qui affirment : “Il n’y a qu’une chose à faire, c’est ce que je propose (id est détruire le capitalisme, parier sur les biosciences, éliminer les pauvres, instaurer une gouvernance mondiale, etc.)”
    Cela dit, dénoncer ce travers chez Michel Serres ne te dispense pas d’y aller de ta proposition :)

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