Contre-révolution libérale ou illibérale ?
Afin de préciser mes références, je reprends ici un commentaire posté sur le blog de Paul Jorion en réponse à un billet invité intitulé “la fin de la contre-révolution libérale”.
Faut-il parler de contre-révolution « libérale » ? Rien n’est moins sûr. Tout dépend en tous cas de la définition que l’on donne de cet adjectif pour le moins galvaudé. Faut-il rappeler que le mot « liberal » aux USA (cf. The Conscience of a Liberal de Krugman), prononcé par un néo-conservateur justement, devient quasiment synonyme de « gauchiste » chez nous ?
Contre-révolution d’accord, mais contre-révolution « conservatrice » plutôt que libérale. Mais surtout : parler de contre-révolution (à juste titre), c’est replacer les choses dans une perspective qui est celle de la lutte des classes. Car la révolution conservatrice, ainsi que les politiques de dérégulation avec la rhétorique qui les accompagne (sur « l’Etat en faillite », le « courage politique », etc.), sont bien des épisodes d’une lutte des classes qui n’a jamais cessé. Il faut le dire haut et fort (voir aussi Marcel Gauchet, « Les mauvaises surprises d’une oubliée : la lutte des classes », in La démocratie contre elle-même, 2002). Les intéressés le savent bien d’ailleurs, tels Warren Buffet déclarant : « There’s class warfare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning ».
(Pour les données, qui confirmaient ces propos de Buffet, on consultera utilement le papier de T. Piketty et E. Saez, « Income inequality in the United States, 1913-1998 », téléchargeable ici).
Et c’est là qu’il ne faut pas se méprendre. La seule expression de lutte des classes fait le plus souvent penser à Marx. Or Marx ne fut pas le premier à parler de lutte des classes. On trouve le concept chez l’historien Guizot. Tocqueville aussi, dans L’ancien régime et la révolution, rappellera que l’historien doit d’abord s’intéresser aux classes et à leurs luttes (« Je parle des classes, elles seules doivent occuper l’histoire »). Marx ne fera que reprendre le concept (« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes »), mais en commettant une erreur monumentale : en bon philosophe de l’histoire (hégélien), Marx a construit une téléologie et a cru qu’une fin de l’histoire était possible. Il fallait (suffisait ?) pour cela que le prolétariat prenne le pouvoir, abolissant les classes et leurs luttes. Il n’en a rien été bien entendu et une autre lutte s’est perpétuée dans les pays qui se réclamaient du marxisme, malgré l’oppression totalitaire.
Raymond Aron, penseur libéral et héritier de la sociologie allemande, ne commettait pas cette erreur. « Personne n’a jamais nié la lutte des classes » disait-il. « Si l’on appelle lutte des classes la lutte pour le partage des richesses, cette dernière est inhérente à toute société » (je cite de mémoire). « Par contre, si l’on croit que la lutte des classes est une marche nécessaire vers une société sans classe, on est dans le mythe » (toujours de mémoire, ce ne sont sans doute pas les termes exacts employés par Aron, mais l’idée est bien celle là) (Voici la référence, dans Le spectateur engagé : « Ceci dit, personne n’a jamais nié la lutte des classes. J’ai écrit moi-même un livre qui s’appelle La lutte des classes ». Aron distingue alors 1° - le conflit, la compétition pour la répartition du produit national et 2° - le mythe des « ouvriers comme les porteurs d’une idée de la société toute différente de la société actuelle, une société où il n’y aurait plus de conflits de classe » (p. 174-175.).)
La distinction est importante. Si on comprend que la lutte des classes est inhérente à toute société, on s’en accommode et on se donne les moyens de la réguler de façon civilisée. Les institutions démocratiques des démocraties libérales (séparation des pouvoirs, parlements, etc.) sont en principe faites pour cela. Si par contre on croit à une fin de l’histoire, on est mûr pour le totalitarisme et l’une des formes du fascisme (rouge ou brun) qui prétendent résoudre la question une bonne fois pour toutes ! (cf. sur ce point les analyses du sociologue/politologue américain malheureusement peu connu en France Seymour Martin Lipset).
Le problème actuel est justement celui d’une panne des démocraties libérales (une crise de la démocratie, comme le dit Marcel Gauchet) : la séparation des pouvoirs, notamment, est mise à mal, dans le même temps d’ailleurs où s’installe une forme d’hyperdémocratie (et le relativisme généralisé qui l’accompagne). Le néo-libéralisme (à supposer que ce soit le bon terme pour désigner les politiques qui vont de Thatcher et Reagan jusqu’à Bush et Sarkozy) d’une certaine manière fonctionne contre le libéralisme. Il est volontiers « illibéral » (s’accommodant d’un tas de monopoles1, d’absence de démocratie2— le pouvoir exorbitant des agences de notation, les liaisons incestueuses entre la politique, la finance (ou les grandes entreprises) et les médias — en même temps que de contrôles bureaucratiques de plus en plus tatillons). Finalement, c’est peut-être à Montesquieu qu’il faut revenir et à l’idée qu’il faut que « le pouvoir arrête le pouvoir » (Esprit des lois, XI, IV), nul n’étant assez vertueux pour être certain de ne jamais en abuser. Mais, bien sûr, il faut adapter cette maxime de Montesquieu à notre temps. On ne peut plus se contenter de séparer le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Il existe d’autres pouvoirs encore : le médical, l’économique, le médiatique… Il faut donc poursuivre le travail démocratique de division du pouvoir, en même temps que de régulation des inévitables conflits autour de la répartition des richesses (et des dettes !). Le pouvoir financier tend à échapper à cette division/régulation démocratique. C’est là sans doute que je rejoins le projet d’une constitution pour l’économie…
Addenda.
Ce commentaire m’a valu la réponse suivante :
là je ne peux pas être d’accord avec cette lecture de Marx [au sujet de la fin de l’histoire] qui confond l’œuvre de Marx avec la vulgate stalinienne.
En effet c’est Staline qui a inventé les « étapes » dans la transformation de la société (socialisme puis communisme).
Marx n’a jamais parlé du socialisme positivement, il a toujours critiqué le terme comme étant empreint d’idéalisme et d’utopie…
En revanche il a parlé du communisme comme du mouvement réel de la société dans le dépassement du capitalisme, ce qui est considérablement différent ! Et dans la dernière partie de cette même phrase il prend soin de préciser que cela n’est ni un idéal, ni un état à atteindre : il est ainsi clair qu’à aucun moment il n’avait en vue ni une fin de l’histoire, ni une société idéale sans luttes des classes, même si la lutte actuelle du capital contre le salariat n’est qu’un moment historique qui peut durer encore (elle dure déjà depuis des siècles !).
Comme ce type de propos mal informé, avec les légendes qu’il véhicule sur le marxisme théorique et réel, m’agace toujours un peu, j’ai à mon tour répondu avec quelques précisions que je reprends ici :
« il est ainsi clair qu’à aucun moment il [Marx] n’avait en vue ni une fin de l’histoire, ni une société idéale sans luttes des classes »
Ah ? Relire ou lire Misère de la philosophie (1847) : « Ce n’est que dans un ordre de choses où il n’y aura plus de classes et d’antagonisme de classes que les évolutions sociales cesseront d’être des révolutions politiques »,
ainsi que le Manifeste communiste (1848), le livre de Marx qui a eu le plus d’influence : « Ces formes de conscience ne disparaîtront complètement qu’avec la complète disparition de l’antagonisme des classes » et plus loin « si, par une révolution, il [le prolétariat] se constitue en classe dominante et, comme telle, abolit violemment les anciens rapports de production — c’est alors qu’il abolit en même temps que ce système de production les conditions d’existence de l’antagonisme des classes; c’est alors qu’il abolit les classes en général et, par là même, sa propre domination en tant que classe. L’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses conflits de classe, fait place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous ».
Cette « abolition violente » (on ne peut pas dire que Marx n’y avait appelé) aboutissant à la société idéale sans classe (« où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous » ), c’est ce qu’ont cru réaliser les bolchéviques dès 1917 (il n’y a que dans la chanson de Michel Sardou que l’on croit que le totalitarisme et les erreurs ont commencé après, avec Staline : « Lénine, réveille-toi, ils sont devenus fous »).
Et tant que j’y suis, voici justement la chanson de Michel Sardou. Il faut bien prêter attention aux paroles : à tort ou à raison, Sardou a la réputation d’être un chanteur de droite ; mais la lecture qu’il donne ici de l’histoire de l’URSS n’a sans doute pas peu contribué à la survie en France de la légende d’une « bonne révolution », du temps de Lénine (« ami du genre humain »), dévoyée ensuite par Staline :
Finalement, il faut aller en Russie pour trouver au moins une tentative, avec le film Le Tchékiste, d’Alexandre Rogojkine, de montrer au cinéma ce que fut vraiment la construction du pouvoir soviétique (les images de ce film de 1992 peuvent heurter, mais elles sont conformes à ce qu’a décrit Sergueï Melgounov dès 1924, en attendant Soljénitsyne — là aussi, pour ceux qui comprennent le russe, il faut prêter attention aux paroles — ainsi aux environs de 2’ le propos sur les exécutions publiques, la guillotine, etc. bonnes pour la France, qui laissent aux gens la possibilité de s’exprimer, et qui restent dans la mémoire des spectateurs, non, il faut tuer les gens dans les caves, ainsi il ne reste rien, aucune trace…) :
Tags: Aron, libéralisme, Marx, Montesquieu, Russie, Tocqueville
15 février 2010 à 11:55
Sardou, crypto-trotskiste? Je connaissais le travail d’entrisme de certaines tendances de ce courant politique, je ne savais pas qu’ils avaient également réussi à infiltrer la variété franchouillarde des années 70-80
Plus sérieusement , faire de Sardou, le parangon de la vision gauchiste du communisme dévoyé par le stalinisme est un peu léger et du coup dessert un peu le propos. Je trouve.
15 février 2010 à 12:32
Bah… Je ne suis pas très satisfait de ce billet qui juxtapose deux discussions différentes : celle de la première partie et celle de l’addenda sur ce que la doxa, le sens commun, tout ça tout ça, ont pu retenir de Marx et l’histoire de la révolution russe et du stalinisme (débat sur l’historiographie du marxisme si l’on veut). Maintenant je ne fais de Sardou ni un crypto-trotskiste, ni « le paragon de la vision gauchiste du communisme dévoyé par le stalinisme ». Faut pas exagérer ! Je dis juste qu’il a sans doute contribué à la survie d’une légende. Et je me moque un peu d’une lecture de l’histoire « à la Michel Sardou ». Ce pourrait être un débat sur comment la chanson, le cinéma, le roman, la BD… (notamment les versions les plus commerciales, celles qui vendent beaucoup) véhiculent et diffusent certaines lectures de l’histoire (je me souviens des commentaires de Roger Dupuis, qui nous faisait un cours à Rennes 2 sur la chouannerie, au sujet du film Les chouans de Philippe de Broca avec Sophie Marceau et Philippe Noiret !).
Il faudrait d’ailleurs replacer la chanson de Sardou dans son époque (1983). Pas encore la perestroika. Si j’en crois Wikipedia, le parolier était Pierre Delanoë, mais Sardou lui aurait un peu forcé la main sur les passages élogieux pour Lénine. Pourquoi ? Les « sardou-ologues » (comme il y a des tintinologues) ont peut être la réponse.