La bonne corruption russe et la mauvaise corruption ukrainienne !

Était-ce un effet du positionnement des invités sur le plateau ? L’émission Ce soir ou jamais consacrée à la Russie le 17 février dernier m’a laissé une drôle d’impression. Face à trois chercheurs universitaires, Arnaud Kalika, Jacques Sapir et Emmanuel Todd, on trouvait un réalisateur de documentaires, Jean-Michel Carré, et deux journalistes, Galia Ackerman et Annie Daubenton. Si les trois derniers tenaient une position volontiers critique vis-à-vis du « système Poutine » (pour reprendre le titre du documentaire de Jean-Michel Carré), les universitaires, et notamment les deux seniors, le défendaient assez largement, lui trouvant en tous cas de nombreuses excuses. J’ai particulièrement apprécié la façon dont l’un de mes chers collègues, je ne sais plus s’il s’agissait de Todd ou de Sapir, distinguait doctement la mauvaise corruption ukrainienne de la bonne corruption russe ! Je sais bien que le rôle du chercheur en SHS n’est pas de juger (en termes normatifs de bien ou de mal), mais de décrire et éventuellement d’expliquer. Je suis moi-même régulièrement agacé par la façon dont les Occidentaux jugent la Russie avant même d’avoir cherché à la connaître. Et il est vrai qu’il faut sans doute distinguer, dans la perspective d’une conceptualisation sérieuse de l’échange et du don, entre différents types de transferts dans ce que l’on appelle trop globalement corruption (on peut trouver dans la presse russe des précisions sur la distinction à faire par exemple entre un « cadeau d’entreprise », корпоративный подарок, et un « pot-de-vin », взятка). Mais quand j’entends Sapir et Todd, le premier surtout, aussi peu critiques envers VV (il cherchent seulement à comprendre et expliquer là ?) qu’ils sont volontiers critiques avec l’Occident (ils revendiquent en outre le droit de juger ici ?), je ne peux m’empêcher de penser à l’asymétrie que j’évoquais dans un précédent billet.

Quant au film de Jean-Michel Carré, il fait sans doute la part trop belle à la capacité du KGB puis de Poutine à tout contrôler pour être tout à fait crédible. Il se veut critique, il finit par être hagiographique. Je pense en le visionnant à ce qu’écrivait Tolstoï dans l’épilogue (deuxième partie) de Guerre et paix :

Tant qu’on écrira l’histoire des individus — des César, des Alexandre, des Luther ou des Voltaire — et non pas l’histoire de TOUS les hommes, de TOUS ceux, sans une seule exception, qui ont participé à l’événement, il est absolument impossible de décrire le mouvement de l’humanité sans faire appel à la notion d’une force qui oblige les hommes à diriger leur activité vers un seul but. Et la seule notion de ce genre que connaissent les historiens, c’est le pouvoir.

Le problème, ajoutait-il, c’est que l’on ne sait pas bien ce qu’est le pouvoir. Bien avant Dan Sperber, Tolstoï — et il avait raison — engageait donc une critique de ces « entités au statut ontologique indéfini » dont restent friandes les SHS : pouvoir, État, idéologie, religion, conscience collective, etc.

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