Obéissance et éthique

Je reprends ici sous forme de billet un commentaire posté chez Verel en réponse à un billet portant sur le « Jeu de la mort ».

Je ne regarde quasiment jamais la télé et le battage médiatique qui a précédé la diffusion de cette émission mercredi m'a plutôt conduit à ne pas faire d'exception ce soir-là. Je me suis dit que passer une émission trash sous prétexte de dénoncer les émissions trash était assez hypocrite de la part de France 2 : « On fait aussi de la téléréalité, mais nous c'est pas pareil : c'est pour dénoncer la téléréalité ». Mouais... Enfin bref. Je n'ai pas regardé. Ai-je eu tort en ratant ainsi un formidable moment de sciences humaines ? J'en doute. En tous cas, me voilà dispensé de parler de l'émission elle-même.

Quelques mots par contre de l'expérience de Milgram. Cette dernière fascine. C'est aussi un fait social en soi. N'importe quel manuel de psychologie sociale expose en effet des dizaines d'expériences sur des questions diverses. Mais c'est en général celle-là que l'on retient. C'est celle-là qui trouve un écho jusque dans le grand public. Je ne vais pas la discuter. Je remarque seulement que même les primatologues tendent aujourd'hui à accorder plus d'importance aux observations des animaux in situ (Jane Godall chez les chimpanzés, Shirley Strum chez les babouins...) qu'aux expériences de laboratoire (qui introduisent un biais important). Dans le cas des humains, l'observation ethno-sociologique in situ ainsi que les travaux d'historiens nous montrent plusieurs attitudes face à l'autorité : il y aura effectivement des gens prêts à obéir à des ordre contraires à leur propre morale (mais il faudrait sans doute alors s'interroger plus finement sur ce que signifie cette fameuse morale), mais il y a aussi des gens qui résistent. Il y a toujours eu des Antigone pour désobéir et faire des histoires (un Sakharov en URSS...). Qu'est-ce qui motive et permet cette résistance ? L'expérience (réelle, non de laboratoire) des armées est intéressante sur ce point. Lors d'une recherche à laquelle j'avais participé il y a quelques années sur le lien social dans l'armée de Terre, un officier nous exposait la situation suivante. La scène se passe dans l'ex-Yougoslavie. Sa compagnie a repéré un snipper (de ceux qui faisaient des cartons sur les civils, pour semer la terreur dans le cadre de la « purification ethnique ») et il donne l'ordre à un de ses hommes, tireur d'élite, de le tuer. Celui-ci hésite : « mais, mon capitaine, il n'a encore rien fait ! ». Il fallut que le capitaine insiste à deux ou trois reprises pour que notre militaire tire et « neutralise » ainsi le snipper. Que s'est-il passé ? Notre tireur d'élite était en capacité technique de tuer le snipper (il avait l'arme et le savoir-faire pour cela). Il en avait aussi le droit légal (ordre donné par un supérieur et ordre lui-même légal dans le cadre d'une mission qui autorisait à faire usage des armes). Mais il s'interrogeait sur la légitimité (éthico-morale) dans ce cas (peut-on tuer, même sur ordre parfaitement légal, un ennemi qui n'a « encore rien fait » ?). Cette petite histoire vaut bien mieux à mon sens que toutes les expériences de Milgram (dans lesquelles de toutes façons on contrôle mal les différents facteurs et « biais » possibles). Elle conduit en effet à distinguer la capacité technique (je peux - I can - parce que j'ai l'équipement pour cela), l'autorisation légale (j'ai reçu un ordre lui-même légal d'un supérieur) et la légimité morale (l'éthique qui fait que je me pose des questions : may I ?). Or l'éthique peut s'exercer, s'entraîner, exactement comme la technique. C'est peut être ceci dit le point faible de nos sociétés d'abondance : on y entraîne volontiers la logique (exercices de maths à l'école, etc.), on y entraîne aussi la technique, mais on y entraîne sans doute beaucoup moins l'éthique, qui suppose un « noloir », un « manque », une capacité à s'interdire et à accepter la frustration (tout cela est peu compris aujourd'hui : il faut « jouir sans entrave », c'est bon pour la conso et le business, alors...). Le droit (légal) ne peut suffire. Et c'est peut-être l'armée qui nous montre la voie en matière de formation éthique (qui passe par une formation à une éventuelle désobéissance sélective avec sans doute, comme dans toute bonne formation, des mises en situation). Cf. les réflexions du général Bachelet, que j'ai eu la chance d'interroger dans une autre enquête il y a près de dix ans, travaux inspirés de sa grande expérience du commandement et du terrain.

Dans le commentaire, je proposais de développer ce billet. Alors que dire ici de plus ? Voici le court développement que me suggère l'expérience de Milgram ainsi que le RETEX de l'armée de Terre, tel que l'évoque le général Bachelet.

Personne ne s'étonnera que des quidam (des « naïfs » choisis précisément pour cela) échouent à une épreuve technique relativement complexe, pour laquelle il n'ont reçu aucune formation, ni aucun entraînement, et lors de laquelle ils ne bénéficient d'aucun soutien, ni de la part de l'encadrement ni de la part des organisateurs. Placez, par exemple, de tels quidam sur le trimaran de Franck Cammas, qui vient de battre le record du trophée Jules Verne. Le naufrage est assuré. La réussite de l'exercice, chacun en conviendra, suppose un équipage entraîné et expérimenté, bénéficiant de surcroît du soutien de toute une équipe qui va des autres membres de l'équipage lui-même, encadrés par le skipper, à tous les membres de l'équipe à terre. On m'objectera qu'on est là dans un exploit technique extraordinaire. Mais cela marche aussi pour des caravelles dans le golfe du Morbihan. Placez sur ces coques de noix quelques jeunes sans aucune expérience de la mer ni de la voile à peine descendus du train à Vannes, laissez-les se dépatouiller sans soutien, et vous êtes à peu près assuré de l'accident pour peu que la brise se lève. Le nombre de noyés dépendra seulement de la chance et de la promptitude des secours. Il est clair que les bons formateurs à la voile ne procèdent jamais ainsi (voir une réflexion très intéressante sur la formation à la voile, l'attention permanente à la sécurité et l'analyse en continu du retour d'expérience dans le livre par ailleurs plein d'humour du directeur technique « historique » du Centre nautique des Glénans).

Pourquoi voudrait-on que ce qui est vrai pour le savoir-faire technique ne le soit pas pour le comportement éthique ? Placez quelques quidam aux commandes d'une machine à punir un peu complexe (et un rien perverse), cela sans formation éthique préalable, sans entraînement particulier à la maîtrise de soi et sans encadrement servant de garde-fou, vous êtes à peu près assuré de dérapages. Inutile donc d'épiloguer à partir de l'expérience de Milgram sur une hypothétique « nature humaine ». L'enseignement de cette expérience est surtout un enseignement par défaut : il n'est sans doute pas exagéré de dire qu'elle met en œuvre un dispositif artificiel destiné à produire des dérapages. Le RETEX de l'armée de Terre nous apprend au contraire que les dérapages peuvent s'éviter grâce à une formation éthique préalable, un entraînement à la maîtrise de soi1 et le soutien de camarades et d'une hiérarchie qui veillent en permanence au grain. Bref, le comportement moral ne peut pas plus être abandonné à la spontanéité d'un pauvre petit « individu » non préparé et non-encadré (ou pire encadré à contre-sens) que ne l'est la conduite technique. Sans avoir nécessairement vocation à la virtuosité et sauf pathologie, nous sommes tous capable de technique comme d'éthique, mais l'exercice et le soutien du collectif sont nécessaire dans le second domaine comme dans le premier.

En bref, si au lieu de recruter des « naïfs », on recrute pour l'expérience de Milgram des gens informés au préalable, préparés à affronter cette situation anormale et entraînés à ne pas délivrer les chocs électriques quelles que soient les injonctions contraires, on peut faire l'hypothèse que l'on aura des résultats très différents de ceux observés dans l'expérience originale. Ce que disait Lippmann à propos du vote et de l'électeur (billet précédent) est encore plus vrai ici. J'estime qu'il ne faut pas faire supporter sans préparation au pauvre petit « individu » une tâche trop lourde pour ses épaules... de surcroît en l'accusant ici ensuite d'échouer ou de déraper !

Un autre enseignement peut en être tiré en matière de méthode de recherche en SHS : l'analyse du RETEX aux côtés des acteurs, éclairée de surcroît par les apports de l'anthropologie clinique, vaut sans doute toutes les expériences de psychologie sociale du monde, et cela quelques soient les domaines professionnels (ce n'est pas réservé au domaine militaire).

  1. Être capable de se frustrer de la satisfaction d'une éventuelle vengeance, par exemple. []
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9 réponses à Obéissance et éthique

  1. Enclume des Nuits dit :

    Il me semble bien confortable d'envisager l'éthique, c'est à dire la morale en somme, comme un savoir qui s'acquiert. Ce n'est pas tout à fait faux. Mais je doute qu'en ce domaine on change un homme en quelques semaines ou mois.
    Dans de nombreux avis, la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) recommande aux administrations qu'elle vise (police, gendarmerie, administration pénitentiaire) de mieux former son personnel. On peut multiplier les formations, leur durée, leur teneur, on ne dotera cependant pas d'empathie un sociopathe. Et de là au bourrage de crâne, il n'y a qu'un pas.

  2. Jean Michel dit :

    Avec un « sociopathe », ce sera effectivement difficile. C'est là que le « garde-fou » du collectif sera le plus nécessaire (ce terme de « garde-fou », attesté en français dès 1400, s'applique ici au mieux !) et c'est pourquoi je précise bien que je raisonne dans le cas normal (je dis bien dans le billet « sauf pathologie »). Dans les métiers de la sécurité, l'idéal serait d'ailleurs de détecter et d'écarter d'emblée ces « sociopathes ». Maintenant, je ne dis nulle part que l'éthique est un « savoir » qui « s'acquiert ». Je dis que au contraire que dans le cas normal la capacité éthique est innée, exactement comme le langage (on n'apprend pas aux enfants à parler : le langage comme capacité à établir des rapports entre les mots est inné, comme en témoigne entre autres le fait que l'enfant est capable très tôt, sans apprentissage particulier, de produire des choses comme « ils sont/ils sontaient », sur le modèle de «il est/il était » ; seules les particularités de telle ou telle langue sont acquises : en l'occurrence la règle logique qui permet de produire « ils sont/ils sontaient » sur le modèle de « il est/il était » ne marche pas en français : il y a là une « exception », on ne peut pas la déduire logiquement, c'est ici qu'il faut seulement « savoir ») ou encore la technique. Je dis aussi que c'est une capacité qui, comme la capacité de langage, peut aussi se perdre par lésion, mais pas les mêmes lésions : des lésions différemment situées (cf. l'analyse que je faisais ailleurs du cas Phinéas Gage). Je dis encore que, sauf pathologie toujours, cette capacité peut s'entraîner, s'exercer, mais certainement pas en effet par « bourrage de crâne ». Essayez d'entraîner vos muscles ou votre compétence technique par « bourrage de crâne » ou ingurgitation d'un « savoir » ! Peine perdue ! Car il faut des exercices à chaque fois adaptés : les uns à l'entraînement musculaire, les autres au cardio-training, les autres encore à l'entraînement logico-grammatical (les exos de grammaire ou de maths sont bien pour cela), les autres encore à l'entraînement technique (on ne s'entraîne pas au ski ou au tir à l'arc par du baratin ou du « bourrage de crâne » sur le ski ou le tir à l'arc mais par des exercices « pratiques » appropriés !), les autres enfin à l'entraînement éthique. Plus la situation est anormale, plus elle sort de l'ordinaire (c'est le cas de la guerre comme de l'expérience de Milgram), plus la formation et l'entraînement doivent être adaptés. Bref, ce que je dis, c'est 1° que des capacités innées mais laissées en jachère, non-entraînées, ne mènent pas loin ; 2° que l'on a tendance dans nos sociétés à négliger l'entraînement éthique (qui est fondamentalement un entraînement à accepter et supporter le manque, la frustration, quelles que soient les pulsions ainsi frustrées : sexuelles, agressives, vengeresses, alimentaires, etc.) ; 3° - qu'un soutien collectif (c'est l'enseignement du RETEX) vient utilement appuyer et compléter l'entraînement.

  3. verel dit :

    Dire qu'un adulte moyen est un "naïf" ou un non formé en terme d'éthique est probablement vrai, mais interpelle fortement

    Qu'ai je fait pour donner à mes enfants des bases dans ce domaine? Quel exemple leur ai je donné? Quelles discussions ont nourri leurs réflexions?

    Quand je regarde ma propre éducation, je m'aperçois que mes parents n'ont pas été les seuls dans cette éducation la : les lectures les amis, d'autres adultes....

    Et cette éducation ne s'arrête pas avec l'adolescence : comment est elle nourrie dans ma vie d'adulte?

    A méditer !

  4. Jean-Michel dit :

    Oui, mais un adulte moyen a reçu une éducation morale "de base", qui ne le prépare pas forcément très bien à des situations très spécifiques, comme l'expérience de Milgram ou le "maintien de l'ordre" dans l'Alger de 1957. C'est en tous cas l'hypothèse que je fais.

  5. anthropopotame dit :

    Je pose l'hypothèse inverse (et m'appuie sur les travaux de primatologues comme de Waal): l'empathie est innée, l'éducation nous apprend à sélectionner par la suite l'objet de notre identification. En revanche, je suis d'accord avec vous pour considérer que l'expérience de Milgram en dit davantage sur les conditions d'expérimentation que sur la nature humaine...

  6. Jean Michel dit :

    Hypothèse inverse de quoi, puisque je ne parle nulle part ici ni d'empathie ni d'identification ?
    Empathie et identification relèvent en effet d'une autre dimension que je n'ai pas abordée ici. Même la définition du petit Larousse est assez claire sur ce point. Empathie : "faculté intuitive de se mettre à la place d'autrui, de percevoir ce qu'il ressent". Dans cette définition, il n'est nullement question d'éthique, de morale, de régulation des pulsions ou de capacité à supporter la frustration. L'empathie est bien une question de "se mettre à la place de" donc de décentration possible (cf. déjà le test des trois montagnes de Piaget). Même si les deux dimensions sont susceptibles d'interférer, c'est une chose d'être capable de se décentrer pour se mettre "à la place de", c'en est une autre de supporter le manque et de refouler ses pulsions !

  7. anthropopotame dit :

    Tu poses l'hypothèse qu'un soldat n'infligerait pas de chocs électriques car il a eu une initiation à l'éthique. Moi je pose comme hypothèse qu'aucun humain n'infligerait de chocs électriques à un de ses semblables (ni les rats ni les singes capucins ne le font) s'il n'avait pas eu une éducation lui apprenant à hiérarchiser son sentiment de proximité.

  8. Enclume des Nuits dit :

    Je pense difficile d'évoquer la tolérance de la souffrance d'autrui sans parler d'empathie ou de son absence.

    La morale est abstraite. Elle se distort aisément. L'exemple de Paul Aussaresses est limpide. Ce n'est pas un simple exécutant de basses besognes sans foi ni loi. C'est un combattant de la France libre pendant la Seconde guerre mondiale. Il ne dit pas avoir torturé pour le plaisir pendant les évènements d'Algérie, il dit que c'était nécessaire pour protéger des vies innocentes. Et là, il est bien clair que le seuil de l'acceptable est fluctuant, qu'il découle de priorités morales (la vie du combattant est en deça de celle de l'innocent) mais aussi bien d'identification (l'innocent est dans son camp).

  9. Jean-Michel dit :

    @ Enclume des Nuits.

    Je ne peux que reprendre ce que je disais plus haut :

    « L’empathie est bien une question de “se mettre à la place de” donc de décentration possible (cf. déjà le test des trois montagnes de Piaget). Même si les deux dimensions sont susceptibles d’interférer, c’est une chose d’être capable de se décentrer pour se mettre “à la place de”, c’en est une autre de supporter le manque et de refouler ses pulsions ! »

    Être capable en quelque sorte de souffrir la souffrance d'autrui en se mettant "à sa place" suppose donc effectivement d'être capable d'empathie. Sur ce point je suis d'emblée d'accord avec vous. Mais encore une fois, l'empathie en elle-même n'est pour rien dans la capacité à contrôler (refouler) ses pulsions. Ce sont deux capacités différentes et autonomes, même si elles sont complémentaires.

    Pour la torture en Algérie, je renvoie à l'intervention du général Bachelet que je citais. Il est certainement plus qualifié que moi pour en parler. C'est tout un contexte : la guerre, les hommes impliqués et la formation qu'ils ont reçue, l'attitude du commandement, celle des politiques de l'époque...

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