Quelques lectures et quelques liens

Relu, L’homme sans gravité. Jouir à tout prix, le livre d’entretiens de Charles Melman (avec Jean-Pierre Lebrun). Melman y annonce l’émergence d’un « nouvelle économie psychique » (NEP) dans laquelle le sujet se verrait sommé de se maintenir dans une « course à la jouissance » encouragée par le libéralisme économique. Comment éviter de se noyer dans cette sommation à jouir sans pour autant retomber dans la névrose freudienne ? Telle est la question sur laquelle ouvrent ces entretiens. Avec une difficulté quand même : en bons psychanalystes, fidèles à Freud, Melman comme Lebrun continuent à faire de la névrose le négatif de la perversion. D’où cette idée qu’une culture plus axée désormais sur la jouissance que sur le refoulement aurait favorisé les perversions quand la culture ancienne favorisait plutôt les névroses. On relira avec profit à cet égard l’article de Jean Gagnepain, « Clinique du délire, clinique de la fabulation », paru dans le n° 2 de Tétralogiques, ainsi que la transcription, intitulée Corps à corps, d’une intervention dans un colloque organisé à la fin des années 1980 par Loïc Villerbu sur le thème Violence, délinquance et psychopathie (ouvrage épuisé, mais disponible dans les bonnes bibliothèques).

Lu, Qu’est-ce que le libéralisme ? Éthique, politique, société, un inédit de Catherine Audard, la traductrice française de John Rawls, qui est sorti directement en poche (Folio Essais) fin 2009. J’en avais d’abord lu la critique dans Alternatives économiques de février, sous la plume de Denis Clerc qui renvoyait à l’opposition (usée) entre libéralisme politique et libéralisme économique, ne comprenant pas dans ce cadre comment Catherine Audard pouvait écrire que « libéralisme politique et libéralisme économique sont inséparables ». Clerc ne peut pas (ou ne veut pas) voir que le libéralisme (comme le montre pourtant très bien Catherine Audard) n’est justement pas « économique ». Le libéralisme est dans tous les cas un théorie normative de la justice à la recherche de la société « bonne » ou « juste » (une hégétique au sens de Jean Gagnepain — de hêgêtikos, « propre à guider »). Le rôle dévolu aux marchés n’est donc qu’une conséquence de choix qui sont d’abord moraux et politiques. Bref, il n’y a pas en réalité de libéralisme économique opposé à un libéralisme politique, il n’y a qu’un libéralisme politique, articulé autour d’un noyau d’idées et de valeurs, à commencer par la résistance à l’injustice, dont on peut ensuite distinguer des variantes de droite comme de gauche (il est intéressant à ce égard de noter que Catherine Audard rejette le monétarisme « ultra-libéral » de Milton Friedman hors du libéralisme, alors que le libéralisme « Old Whig » de Friedrich von Hayek y conserve toute sa place face au libéralisme démocratique de John Rawls ou d’Amartya Sen). Voir aussi cet entretien avec Catherine Audard dans La Tribune.

Lu, ce billet traduit de l’italien chez Benoit-et-moi. L’un des rares textes intelligents que j’ai pu lire au sujet des affaires de pédophilie dans l’Église (malgré un passage un peu douteux sur le fait qu’un certain relâchement dans les conditions d’accès à la prêtrise, censé compenser la diminution des vocations, aurait facilité ces dernières années — depuis les années 1960 — l’accès de ceux qui n’auraient jamais dû devenir prêtres : il faudrait au minimum l’étayer par des données statistiques et historiques : était-on vraiment plus sélectif avant ?).

Il y a évidemment un lien entre ces trois lectures, qui s’éclairent mutuellement. Il faudrait le développer. Un jour peut-être.

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2 réponses à Quelques lectures et quelques liens

  1. Alain Dubois dit :

    Bonjour, j’apprécie beaucoup vos réflexions et lectures critiques et j’attends avec impatience vos analyses sur le dernier livre d’Alain Ehrenberg, la société du malaise.

  2. Jean-Michel dit :

    Ah ! Il va d’abord falloir que je le lise…

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