Refroidissement printanier

En janvier 1789, le jeune François-René de Chateaubriand participe à Rennes aux états de Bretagne. Il relate les événements dans le premier livre des Mémoires d’Outre-Tombe :

Les états se tinrent dans le couvent des Jacobins, sur la place du Palais. Nous entrâmes, avec les dispositions qu’on vient de voir, dans la salle des séances ; nous n’y fûmes pas plutôt établis, que le peuple nous assiégea. […] Las d’être bloqués dans notre salle, nous prîmes la résolution de saillir dehors, l’épée à la main […]. Le peuple nous reçut avec des hurlements, des jets de pierres, des bourrades de bâtons ferrés et des coups de pistolet. Nous fîmes une trouée dans la masse de ses flots qui se refermaient sur nous. Plusieurs gentilshommes furent blessés, traînés, déchirés, chargés de meurtrissures et de contusions. Parvenus à grande peine à nous dégager, chacun regagna son logis.

Un camarade de collège de Chateaubriand avait été tué avant même ces rencontres, en se rendant à la chambre de la noblesse. L’écrivain interpelle alors son lecteur :

Lecteur, je t’arrête : regarde couler les premières gouttes de sang que la Révolution devait répandre.

J’ai pensé à ce passage en regardant les images de la Grèce aujourd’hui où les émeutes ont fait trois morts. Je n’ai bien sûr aucune idée de la façon dont nous sortirons de la crise. Il semble seulement que les marchés n’aient guère été convaincus par le dernier plan de sauvetage de la Grèce : après être descendus à 10,279% le 3 mai, les taux d’intérêt à 2 ans sont remontés à 13,817% le 4 mai et à 14,906% le 5 [Ajout du 6/05]. Ceux du Portugal et de l’Espagne suivent le mouvement, bien qu’à des niveaux encore très inférieurs. Et je me souviens par ailleurs que la convocation des états généraux en 1789 fut rendue nécessaire par la banqueroute qui, comme le dit Marc Ferro, se profilait à l’horizon après « un demi-siècle de mauvaise gestion et de dépenses inconsidérées ».

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8 réponses à Refroidissement printanier

  1. Enclume des Nuits dit :

    Sans avoir pris connaissance de l’ouvrage de Marc Ferro (évidemment sollicité par les éditeurs pour faire une histoire nationale totale alors qu’il est surtout spécialiste d’histoire du XXè siècle) que vous évoquez, sans rentrer dans le détail, il me semble que réducteur de prétendre que s’est déroulé un demi siècle de mauvaises gestions et dépenses inconsidérées, en particulier sous Louis XV (règne, régence inclue, de 1715 à 1774).

    Il me semble, contrairement à ce qu’en dit la légende populaire (« après moi le déluge », etc), que Louis XV et certains de ses ministres n’ont été ni mauvais ni passifs ; mais leurs tentatives de réforme (liberté des grains, expulsion des jésuites, suppression de la vénalité et hérédité des offices, etc) ont été mises en échec par le poids de partis aux intérêts contradictoires revenus en force (Parlements, bourgeoisie, etc). Le modèle monarchique de droit divin trouvait tout simplement ses limites après avoir été poussé à son paroxysme. Et c’est souvent parce qu’on connaît la fin de l’histoire qu’on juge avec tant de dédain cette période ; après tout, le règne du roi Soleil, qui n’est pourtant pas honni de la sorte, était-il véritablement neutre de dépenses inconsidérées ?

    J’ajoute que je ne crois pas être très avant-gardiste en disant cela.

    Pour en venir en particulier à votre propos, la convocation des Etats généraux tenait, me semble t-il, avant tout à la possibilité qui était faite à certaines élites d’exprimer un regard critique. La France moderne a connu d’autres moments extrêmement difficiles (le Grand Hiver sous Louix XIV, etc) qui n’ont pas donné lieu à une révolte de cette dimension, c’est-à-dire critique quant aux fondements même de l’exercice du pouvoir en place. Si une crise économique est, évidemment, un moment de crispation favorisant la contestation du pouvoir, on ne peut manquer de prendre en considération le contexte plus général qui favorise l’expression de cette contestation.
    En clair, il n’est pas nécessaire d’être versé en histoire pour prédire qu’une crise économique sans nom met en péril une société ; mais je vois mal quelle autre conclusion il est possible de tirer de ce constat. Ca ne répond pas à la problématique qui est de déterminer si ce péril est porteur d’avenir.

  2. Jean Michel dit :

    Je ne tire aucune conclusion. L’histoire n’est jamais écrite d’avance ; elle ne s’écrit toujours qu’après coup. Je pense seulement que la situation actuelle ressemble à celles dans lesquelles naissent les révolutions (les vraies, pas mai 1968 ou les blocages de facs). Mais il y a sans doute un tas d’exemples où des situations pareilles n’ont conduit à aucune révolution.

    Pour cette histoire de 1789, je cite Ferro (de façon trop courte) comme j’aurais pu en citer un autre (il s’agissait seulement de rappeler que la question financière a joué un grand rôle en motivant la convocation des états généraux). Tenez, Bainville par exemple :

    Tous les témoignages sont d’accord : la prospérité était grande sous le règne de Louis XVI. Jamais le commerce n’avait été plus florissant, la bourgeoisie plus riche. Il y avait beaucoup d’argent dans le pays. Tout considérable qu’il était, le déficit pouvait être comblé avec un meilleur rendement des impôts. Malheureusement, les ministres réformateurs se heurtaient aux vieilles résistances, qui n’étaient pas seulement celles des privilégiés, mais celles de tous les contribuables dont le protecteur attitré était le Parlement. La prodigieuse popularité de Necker tint à ce qu’il eut recours non à l’impôt, mais à l’emprunt. Habile à dorer la pilule, à présenter le budget, comme dans son fameux Compte rendu, sous le jour le plus favorable, mais aussi le plus faux, il n’eut pas de peine, en fardant la vérité, à attirer des capitaux considérables. De là deux conséquences : les porteurs de rente devinrent extrêmement nombreux et une banqueroute frapperait et mécontenterait désormais un très grand nombre de personnes; d’autre part, Necker, ayant donné l’illusion qu’on pouvait se passer d’impôts nouveaux, eut la faveur de tous les contribuables, notamment du clergé, à la bourse duquel on avait coutume de s’adresser en cas de besoin, mais il rendit par là les Français de toutes les catégories encore plus rebelles à la taxation.

    Et plus loin :

    Mais, comme les autres, [Calonne] éprouva l’hostilité des Parlements dont le rôle, devant la restauration financière, fut entièrement négatif. Ardents à prêcher la nécessité des économies, ils continuaient par principe de refuser impôts, emprunts et réformes. Là était l’obstacle à tout. On peut donc soutenir de nouveau et avec plus de force ce que nous indiquions tout à l’heure : en relevant les Parlements, Louis XVI a empêché un rajeunissement de l’État, qui ne pouvait avoir lieu sans désordre que par le pouvoir lui-même agissant d’autorité. C’est ainsi que, par sa fidélité aux idées de son aïeul le duc de Bourgogne, Louis XVI a provoqué la Révolution.

  3. Enclume des Nuits dit :

    La question financière joue évidemment un rôle. Mais ce rôle reste délicat à déterminer. Les historiens des idées ont tendance à voir dans la révolution française l’incarnation des écrits des philosophes des Lumières, alors que ceux du social y voient l’incarnation des contradictions de l’Ancien Régime en propre (ou encore Robert Darnton dans son Bohème littéraire et Révolution, lui, y voit le résultat de la désacralisation de la monarchie par les pamphlétaires anonymes).

    En Grèce, il y a un problème financier, certes. Le contexte est favorable à un épisode révolutionnaire. Mais y a t-il des idées, un programme à porter, par exemple ? Les émeutiers appartiennent-ils à un courant de pensée novateur ou, tout au moins, s’inscrivant précisement dans le contexte grec, ou s’agit-il des mêmes contestataires qui existent partout dans le monde occidental, avec un programme général dont les fondements remontent à plus d’un siècle ?

  4. Jean Michel dit :

    Très justes remarques sur la révolution française (il fallait une conjugaison de facteurs) et très bonnes questions au sujet de la Grèce : des émeutiers ne font pas une révolution.

  5. le passant dit :

    Je pense également qu’il faut se garder de tout prophétisme.
    Il me semble cependant qu’on assiste au delà du cas grec à une accumulation de phénomènes de même tendance qui est que le système financier se nourrit d’un appauvrissement d’une partie de plus en plus grande de la population.
    D’abord au niveau des entreprises qui en poussant à toujours plus de productivité pour satisfaire l’actionnaire, ne se satisfont plus du simple bénéfice mais finissent par une sorte de fuite en en vouloir toujours plus jusqu’à licencier dans des sites qui font des bénéfices.
    Ensuite avec ces crédits à risque qui déconnectant le gain financier du remboursement des dettes, parient pour ainsi dire sur la faillite des débiteurs.
    Enfin au niveau des Etats où les politiques publiques sont soumises au chantage des spéculateurs, imposant une disqualification de toute recherche de recettes supplémentaires et semblant n’être capable de jouer que sur une diabolisation des dépenses.
    Alors que lors des trentes glorieuses, salariat et capital tiraient dans le même sens et se disputaient simplement la part du gâteau qui leur reviendrait, il semble que ce ne soit plus le cas.
    Je repense au livre de Jean Luc Lamotte où il reprend à Jean Gagnepain l’idée qu’un avantage lié à un contrat par essence inégalitaire ne devient privilège que lorsque la contrepartie du contrat n’est plus honorée. La noblesse devient privilégiée non pas parce qu’elle vit mieux mais parce qu’elle n’honore plus son rôle de protection qui lui a valu ses avantages. Elle devient dès lors un parasite. Si la bourgeoise industrielle a gagné ses prérogatives en permettant un accroissement global de la richesse, il semble (en occident du moins) que la bourgeoise financière vire de plus en plus au parasite. Son pari est sans doute que la mondialisation lui permette de durer un peu plus.
    Il est vrai cependant comme le souligne Enclume des nuits qu’une révolution suppose une conjonction de phénomène et notamment sans doute l’apparition de nouveaux cadres de pensée. Je ne serai pas si définitif que lui sur la réponse. Plusieurs pistes peuvent être évoquées :
    – l’apparition des mouvements anticonsuméristes, qu’on peut au niveau de la théorie de la médiation et notamment de la théorie de la norme, analyser comme une critique éthique de l’intérêt économique, au sens que lui donne Gagnepain
    – l’émergence d’une démocratie participative allant de pair avec un essoufflement de la démocratie représentative. Là encore, le cadre de la théorie de la médiation et notamment de la théorie de la personne, permet de penser cette émergence comme un prise en compte de la complexité des « identités ».
    Je trouve d’ailleurs dommage qu’il n’y ait pas plus de réflexion sur ce sujet au sein des médiationistes.

  6. Jean Michel dit :

    « Je trouve d’ailleurs dommage qu’il n’y ait pas plus de réflexion sur ce sujet au sein des médiationistes. »

    Sans doute parce qu’il s’agit de questions carrément politiques ou en tous cas « macro-économico-sociologiques » sur lesquelles il existe déjà une multitude, sans cesse croissante, de livres, d’articles, de blogs, etc. La TDM n’apporterait pas grand chose d’original. Sur le partage de la valeur ajoutée par exemple : il faudrait commencer par mesurer son évolution, mais des économistes le font déjà très bien. Par ailleurs, une réponse scientifique à des questions politiques est-elle possible ? Dans les années 1970, Alain Touraine avait voulu évaluer le degré d’historicité des mouvements sociaux (en distinguant 1° – les mouvements sociaux, qui modifient le « système d’action historique » et 2° – les simples conflits sociaux). Il avait inventé pour cela la méthode d’intervention sociologique. Mais les résultats n’étaient pas très probants (la méthode fournit de nombreuses informations sur les mouvements en question, leurs militants, leurs objectifs, leurs adversaires, etc., mais pas forcément plus que des méthodes plus traditionnelles comme les enquêtes).

  7. le passant dit :

    « Par ailleurs, une réponse scientifique à des questions politiques est-elle possible ? »
    Je ne suis pas du tout d’accord avec cette façon de poser le problème. La médiation est certes une théorie scientifique mais elle est également une doxa qui se pose des problèmes de diffusion et d’appropriation d’un espace de publicité. Lorsque les médiationnistes tissent des liens avec Marcel Gauchet ce n’est pas une collaboration scientifique, c’est une recherche de débouché.
    « il s’agit de questions carrément politiques ou en tous cas “macro-économico-sociologiques” sur lesquelles il existe déjà une multitude, sans cesse croissante, de livres, d’articles, de blogs, etc. La TDM n’apporterait pas grand chose d’original. »
    Il me semble que la théorie de la personne qui la conçoit comme faisceau de relation et rompt avec l’opposition individuel/collectif peut permettre d’inscrire la fameuse démocratie participative dans un cadre de pensée un peu moins nébuleux que celui utilisé actuellement (n’est -ce pas d’ailleurs ce que fait Dominique Boullier dans sa « cosmopolitique »). Il ne s’agit pas de dire que la médiation conduit scientifiquement à ce genre de fonctionnement institutionnel mais d’apporter un cadre de pensée permettant d’alimenter le débat.
    De même, je vois quelque intérêt pour les écologistes à repenser leur apport non pas comme une simple contestation politique mais comme une critique éthique du consumérisme et donc à s’approprier une théorie axiologique de la norme. Cela leur permettrait effectivement de dépasser une confrontation droite /gauche marquée par une référence commune à la relance de la consommation comme unique porte de sortie de la crise.

    Je ne déplorais pas le fait que la médiation ne réponde pas à des questions politiques mais le fait qu’elle n’arrive pas dans le cadre de sa politiquer de diffusion, et alors qu’elle a toutes les billes à se « faire récupérer » dans les débats de société. Il me semble d’ailleurs que c’était un des axes de l’association ADAM que d’essayer d’intervenir dans le débat publique.

  8. Jean Michel dit :

    « Lorsque les médiationnistes tissent des liens avec Marcel Gauchet ce n’est pas une collaboration scientifique, c’est une recherche de débouché. » Oui, mais dans le champ scientifique ou plus largement intellectuel. Pas dans le champ politique.

    Pour la démocratie participative, la TDM (qui ne conduit pas nécessairement comme tu dis à ce genre de fonctionnement institutionnel) peut sans doute en effet alimenter le débat. Mais il ne faut pas attendre que « les médiationnistes » le fassent. Tu en fais partie à ta manière. Vas y ! Pour ma part, cette notion de « démocratie participative » comme telle ne m’inspire guère, mais j’ai un projet de billet (dans un premier temps) sur ces questions de démocratie, de personne, de libéralisme et de « nouvelle économie psychique », à partir d’Alain Ehrenberg mais aussi de… Jacques Maritain. Je n’en dis pas plus pour l’instant.

    Idem sur axiologie et écologie. J’ai donné autrefois ma petite contribution là-dessus dans mon bouquin chez L’Harmattan sur développement durable et bien public, un peu aussi fin 2009 dans le bouquin collectif dirigé par M. Gauchet et J.-C. Quentel. Mais d’autres peuvent s’y mettre.

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