Note de lecture : Alain Ehrenberg, La société du malaise

C’est dans un commentaire d’un billet du mois d’avril qu’un de mes lecteurs me demandait mes analyses sur le dernier livre d’Alain Ehrenberg, La Société du malaise (Odile Jacob, 2010). Le commentaire ne venait pas sans raison (on comprendra pourquoi ci-dessous) après un billet où je mentionnais ma relecture de L’Homme sans gravité du psychanalyste Charles Melman, en faisant état d’une difficulté chez Melman liée à la conception (freudienne) de la perversion comme le négatif de la névrose.

Ayant lu depuis le livre d’Ehrenberg, je suis en mesure de répondre partiellement (par quelques questions inspirées de cette lecture) à cette demande qui m’était faite. Je dois d’ailleurs remercier ce lecteur, Alain Dubois, pour avoir attiré mon attention sur ce livre important pour toute réflexion sur la clinique du lien social (la parution de mon propre ouvrage sur le sujet est prévue pour l’automne ; j’en dirai plus au moment opportun).

La problématique d’Alain Ehrenberg ressort du passage suivant (p. 19) qui aurait très bien pu servir de quatrième de couverture :

Au cours des années 1970 s’impose l’idée que l’homme public décline au profit de l’homme privé. En conséquence, la société se trouve envahie par le moi des individus et les liens sociaux perdent de leur force. Cette idée du déclin a trouvé un matériau électif dans une classe de pathologies mise en relief par les psychanalyses britannique et américaine à partir des années 1940 : les pathologies narcissiques et les états-limites. […] Les psychanalystes considèrent que la plupart des patients d’aujourd’hui, en libéral comme en institution, en relèvent. À partir de cette classe de pathologies, deux sociologues américains, Richard Sennett, avec Les Tyrannies de l’intimité en 1974 et, surtout, Christopher Lasch avec Le Complexe de Narcisse en 1979 lancent l’idée que l’individu est devenu narcissique. La candidature de ce concept psychanalytique à son élection comme concept sociologique a depuis lors été accepté avec une belle unanimité : un large consensus moral et social sur l’individualisme s’est forgé pour affirmer qu’Œdipe a laissé sa place à Narcisse. Plus encore, la manière dont ces deux sociologues s’appuient sur la psychanalyse pour faire de la sociologie est devenue le grand modèle méthodologique pour parler des maux engendrés par les sociétés individualistes. En France, les partisans de cette thèse s’appuient sur les concepts de Jacques Lacan comme ceux d’ordre symbolique, désormais en crise, ou d’imago paternelle, aujourd’hui en déclin, mais c’est ce même modèle qui est à l’œuvre. Avec Narcisse, nous avons, d’une part, une vision politique et morale de l’individualisme et, d’autre part, une méthode pour combiner sociologie et psychanalyse. C’est cette vision et cette méthode que ce livre entend discuter.

À partir de là, le livre comprend deux parties : la première examine la façon dont ont été pensés les rapports entre « personnalité » et « société » aux États-Unis, la seconde la façon dont ces mêmes rapports ont été pensés en France. A. Ehrenberg entend ainsi explorer « deux versions du mythe de l’affaiblissement du lien social » (p. 24) en considérant ce mythe comme sociologiquement nécessaire dans l’état présent des sociétés américaine et française, bien qu’épistémologiquement erroné. Le mythe de l’affaiblissement du lien social autrement dit est pris lui-même comme fait social plutôt que comme explication fondée d’une mutation en cours.

Je ne dirai rien ici de l’analyse du cas américain, préférant renvoyer le lecteur au livre d’Ehrenberg (où il est question de la « jérémiade américaine », contribution essentielle, ajouterais-je, à une sociologie du néo-conservatisme, dans sa première période en tous cas, qui complète ce que l’on peut lire dans le livre de Justin Vaïsse chez le même éditeur).

Et je ne traiterai que partiellement l’analyse du cas français, choisissant de m’intéresser ici à un seul des chapitres, le chapitre 6, dans lequel Ehrenberg analyse les tentatives françaises récentes de clinique psychanalytique du lien social. Je renvoie au livre pour les analyses des analyses de la souffrance au travail (dont Souffrances en France de Christophe Desjours) ainsi que pour celles sur la précarisation de l’existence.

Dans ce chapitre 6 donc Ehrenberg constate l’existence en France d’une série de livres, écrits par des psychanalystes, qui s’engagent dans une clinique psychanalytique du lien social en s’appuyant sur l’idiome lacanien, en même temps que dans une « critique des modes de vie contemporains » (p. 226)1.

Que disent ces auteurs ? Qu’il existe dans nos sociétés un processus de « désinstitutionnalisation » de la famille, accompagné d’un « déclin de l’identité du père » qui « ouvre la voie à l’envahissement de la figure maternelle » (p. 226) et à la persistance de la « toute-puissance infantile » (p. 227). Du coup le sujet n’entrerait pas dans le symbolique et ne pourrait « aller plus loin dans le chemin de la subjectivation » (p. 227). Le déclin de l’identité paternelle n’est bien sûr pas celui du père réel (le géniteur), mais celui de sa « place symbolique, celle qui fonde l’autorité. Le père, ou plutôt le nom-du-père, ou encore le signifiant phallique, ne rempli[rait] plus sa fonction normative. C’est sur ce défaut social que fleuri[raient] les nouvelles pathologies » (p. 228). Tout cela caractériserait « le lien social affaibli de la société libérale, néolibérale, post-, hyper- ou ultramoderne » (p. 228 — tous ces termes étant à peu près interchangeables chez les auteurs considérés). Bref, et c’est très clair chez Melman, la nouvelle économie libérale se traduirait par l’émergence d’une « nouvelle économie psychique ». Les évolutions économiques et sociétales auraient eu comme résultat la production d’une « mutation anthropologique » et de nouvelles pathologies, inexistantes du temps de Freud. Je cite Ehrenberg :

La nouvelle situation psychopathologique se résume[rait] par les traits suivants : érosion des différences entre névroses, psychoses, perversions, donc recul des indications classiques de la cure, au profit des troubles archaïques, préœdipiens mettant en jeu la relation mère-enfant. Ce tableau parfaitement classique des pathologies narcissiques et limites trouve un nouveau statut, celui d’un malaise dans la civilisation produit par le double libéralisme qui promeut l’hédonisme des mœurs et la concurrence généralisée : c’est un malaise dans la subjectivation. Toute cette rhétorique se ramène à une proposition : les personnalités sont aujourd’hui plus désorganisées à cause d’une accélération de la dynamique d’individualisation qui n’est plus tempérée ni par la coercition sociale qui tenait les individus ni par le conflit qui les structurait (p. 235).

À partir de là, Ehrenberg se livre à ce qu’il faut bien appeler une critique en règle de cette littérature auquel il reproche l’absence totale d’analyses réelles de cas cliniques (les auteurs se contentent de quelques vignettes ou allusions à de simples fins d’illustration du discours), de même que l’absence totale de description du contexte social.

Mais c’est qu’il ne s’agit pas tant de décrire le monde que de l’interpréter : nous n’apprenons pas quelque chose en lisant ces textes, et ils ne sont pas écrits pour nous informer, mais pour nous affecter en rappelant les valeurs de l’interdépendance sociale. C’est pourquoi le passé y apparaît comme un idéal, celui de l’équilibre entre la liberté individuelle et l’appartenance commune. La psychanalyse du lien social ne nous apporte pas une information sur l’état du monde, elle cherche plutôt à mobiliser le lecteur en se servant de représentations collectives disponibles pour souligner la profonde dépendance des individus les uns vis-à-vis des autres. (p. 238)

Mais Ehrenberg va plus loin en montrant que « la grande référence de la thèse de la mutation anthropologique est la philosophie de l’individualisme de Marcel Gauchet » (p. 239). C’est cette philosophie, soutenant par exemple que la famille a cessé d’être une institution pour devenir « une affaire privée — le contraire d’une affaire publique », dans le cadre d’une « révolution anthropologique »2 , qu’il entreprend alors de discuter, pour lui reprocher in fine de faire de la socialité une « affaire de conscience, puisque chacun doit consentir, dans on ne sait dans quelle cérémonie d’ailleurs, à l’antériorité du social sur l’être humain individuel » (p. 243), tout en restant prisonnière de l’opposition aussi banale que classique entre individu et société.

Ehrenberg propose alors son propre dépassement de cette opposition en se basant sur l’institution du sens, telle que l’expose Vincent Descombes :

Le problème de la « société » est un problème d’ordre, mais non au sens des forces de l’ordre, de l’ordre bourgeois ou de l’ordre symbolique, non au sens donc d’une contrainte physique exercée sur les individus, mais d’une contrainte logique : c’est un problème d’ordre portant sur le sens, d’institution du sens, pour reprendre le titre très explicite d’un livre de Vincent Descombes : ce sont des significations sociales qui sont instituées et non des limites entre des individus. (p. 245)

Le sujet de l’institution est « un sujet logique » (p. 249). Il n’y a pas un collectif, « qui serait « social » », et un individuel, « qui serait psychologique », mais un « esprit commun » (p. 249).

[Car] les hommes naissent dans un monde qui est là avant eux, un monde de significations communes et impersonnelles qui guide leur action personnelle et singulière selon des règles qui leur permettent de la coordonner, que la société soit individualiste ou non (p. 249).

Et ces règles sont des « contraintes logiques », « des relations de significations, elles impliquent des conditions formelles de sens » (p. 249-250) :

Il ne peut y avoir de don ou de meurtre sans une règle de don ou de meurtre donnée avant, autrement dit sans une coutume concrète dans laquelle la règle est comprise par tout le monde, et même, évidemment, par ceux qui la transgressent (p. 250).

Mieux :

Dans une relation sociale, nous ne nous intéressons pas aux acteurs en tant qu’individus ressentant toutes sortes de choses ou en tant que sujets — consciences consentantes –, mais en tant que personnes jouant un certain rôle. Or le concept de personne ne sépare pas l’individu et la société, pas plus qu’un intérieur subjectif et un extérieur objectif, il ne renvoie, directement du moins, à un individu empirique. Il désigne et décrit la possibilité d’occuper les trois positions personnelles de la personne verbale : pour pouvoir dire « je » parle, il faut être capable de se reconnaître selon les cas comme celui qui parle (je), celui auquel on parle (tu) et celui dont on parle (il)1, le monde, la chose ou la personne dont on parle et qui occupe donc, avec « il », la position de la non-personne (p. 251).

Mais me voilà parti pour écrire un article entier. Me souvenant qu’il ne s’agit que d’un billet de blog, je cesse donc ce développement pour me contenter de poser quelques questions, plus ou moins bien formulées :

1° – qu’est-ce qui nous donne cette « possibilité d’occuper les trois positions personnelles de la personne verbale » ? ne faut-il pas faire l’hypothèse d’une faculté mentale particulière ?

2° – parler de « personne verbale » ou, avec Vincent Descombes, de « sujet logique » de l’institution ne comporte-t-il pas un risque de demeurer dans une philosophie ou une anthropologique logocentrique (d’autres diront « cognocentrée ») ?

3° – un changement ou une différence dans les « représentations sociales » de l’« individu », du « sujet » ou de la « personne » peut-il entraîner un changement dans le processus (implicite) de structuration ou de formalisation de ces relations elles-mêmes (ainsi que dans ses pathologies) ? Le social (mais de quoi s’agit-il ?) n’est sans doute pas fait que de « représentations ». Ce n’est donc pas parce que ces représentations changent (d’une époque à l’autre) ou diffèrent (d’un peuple ou d’une « culture » à l’autre) que la nature des relations elles-même change (à rapprocher de la thèse, défendue notamment par Irène Théry — déjà ici –, selon laquelle ce n’est pas parce que les Occidentaux — lesquels d’ailleurs ? — d’aujourd’hui se pensent désormais comme des « individus » engagés dans des relations « intersubjectives » que le processus d’institution cesse d’œuvrer pour structurer les relations sociales.)

4° – etc. (la liste de questions n’est sans doute pas close)

  1. L’ouvrage pionnier serait celui de Jean-Pierre Lebrun, Un monde sans limite. Essai pour une clinique psychanalytique du lien social, paru aux éditions Eres en 1997. Mais le genre est représenté également par le livre d’entretiens entre Charles Melman et Jean-Pierre Lebrun, L’homme sans gravité, (paru initialement en 2002 et réédité dans la collection Folio Essais), celui de M. Schneider, Big Mother. Psychopathologie de la vie politique (Odile Jacob, 2002) ou encore celui de J.-J. Rassial, Le sujet en état-limite (Denoël, 1998). []
  2. Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, p. 239 []
Ce contenu a été publié dans Sciences humaines, Sociologie, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

1 réponse à Note de lecture : Alain Ehrenberg, La société du malaise

  1. Alain Dubois dit :

    Je suis bien aise de lire vos analyses, à l’époque je finissais le livre d’Ehrenberg et regrettais qu’il ne fit nulle mention de la théorie de la médiation, de même qu’il ne s’en tienne, critiquant Gauchet, qu’à un ou deux textes de lui; l’oeuvre de Gauchet me parait en effet plus riche et plus complexe qu’il ne l’évoque et dépasser le seul point de vue d’une sociologie individualiste nostalgique d’un passé républicain en actuelle perdition. Reste que la tentative d’Ehrenberg d’aller au delà et de dénoncer l’impasse épistémologique qui oppose « personnalité » et « société », « mental » et « social », comme si le progrès ou la promotion des premiers épuisait la tenue et la cohérence des seconds pour épuiser en retour les premiers, d’opposer « psychologie » et « sociologie » , » individuel »et « collectif »(la « psychopathologisation » du social devenant une sorte d’exercice rhétorique qui semble faire les succès d’édition!) me paraissait intéressante et justifiée, de même ses références à Louis Dumont qui tentent à surmonter et expliquer la pseudo opposition des uns et des autres. Y manquait cependant la déconstruction qu’apporte la médiation avec sa conception dialectique du social (la théorie de la personne ) et sa séparation de ce champ d’avec celui de la norme. Psychanalyse et psychologie en effet chevauchent et confondent ces deux plans et versent trop souvent, du coup, dans une forme d’impérialisme idéologique (la ritournelle déplorative « déclin de l’institution, affaiblissement du lien social », comme si le social était un petit être menacé par l’émergence de l’ogre-individu, qui ayant dévoré le social finirait par se dévorer lui-même).
    Je suis, à cet égard , content d’apprendre que vous allez publier un ouvrage sur la question de la clinique du lien social.

Les commentaires sont fermés.