Contrer le pouvoir des lobbies financiers
C’est dans le second volume de La Démocratie en Amérique que Tocqueville invitait « les amis de la démocratie » à « sans cesse tourner avec inquiétude leurs regards » du côté de « l’aristocratie industrielle » alors naissante ; « car, si jamais l’inégalité permanente des conditions et l’aristocratie pénètrent de nouveau dans le monde, on peut prédire qu’elles y entreront par cette porte » (De la démocratie en Amérique, t. II, chap. XX).
Ce qui pour Tocqueville était une inquiétude est aujourd’hui une réalité : celle d’une pression quotidienne exercée sur les gouvernements par l’industrie financière et banquière afin d’influencer à son profit les lois qui la régissent. Le propos pourra sembler grandiloquent, mais la situation est grave. Dans un tel contexte de « proximité des élites politiques et financières », c’est toute la légimité des institutions démocratiques qui est en jeu. C’est en connaissance de cause et non pas pour donner dans le pathos que le Président des États-Unis d’Amérique, Barack Obama, appelait les leaders des différents partis, dans son allocution hebdomadaire du 1er mai dernier, à le soutenir dans son combat — dont il ne sous-estime pas les difficultés — pour retrouver l’intégrité de la démocratie face aux lobbies des grandes entreprises et des intérêts privés, qu’une décision de la Cour Suprême venait de renforcer. C’est en connaissance de cause également que « 22 députés européens en charge de la régulation des banques et des marchés financiers lancent un appel transpartisan afin de dénoncer l’asymétrie entre le lobbying des acteurs financiers et l’absence d’une contre-expertise indépendante en provenance de la société civile ». On peut seulement regretter, dans le cas européen, que les chefs d’État et de Gouvernement semblent aussi peu sensibles à la question, dans leur souci affiché de ne pas déplaire aux « marchés ». Dans le cas français, au terme d’un mois de juin au cours duquel n’ont pas manqué les célébrations nostalgiques de l’appel du 18 juin, les élus de tous bords pourraient aussi se souvenir de la réponse que le général de Gaulle fit à un journaliste qui l’interrogeait sur sa conception de la démocratie lors d’une conférence de presse tenue à Londres le 27 juin 1942 :
La démocratie se confond exactement, pour moi, avec la souveraineté nationale. La démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, et la souveraineté nationale, c’est le peuple exerçant sa souveraineté sans entrave. (cité, entre autres, par François Mauriac, dans son De Gaulle de 1964, réédité cette année dans la collection Les Cahiers Rouges, chez Grasset)
Et je ne parle même pas de la doctrine de la division des pouvoirs sur laquelle insistait Montesquieu, et que le programme du Conseil National de la Résistance étendait à l’honneur et à l’indépendance de la presse, sinon pour dire que l’on cherchera en vain dans la constitution de la Cinquième République la mention d’une instance politique suprême qui s’appellerait « les marchés ». Bien sûr, le cynique ou le « réaliste » pourra facilement rabattre mon caquet d’intellectuel en rappelant que ces histoires de « souveraineté sans entrave », de « gouvernement du peuple par le peuple » ou de « séparation des pouvoirs » sont des vues théoriques qui n’ont jamais existé dans un monde qui, quelle que soit l’époque, fut toujours mené par l’argent. Il aura raison en un sens. Il n’y a jamais eu en effet de démocratie parfaite. Cette dernière n’est pas un état que l’on atteint une bonne fois pour toutes. Elle est un combat permanent. Encore faut-il vouloir le mener, ne pas se résigner à la défaite et ne pas signer trop tôt l’armistice !
[Billet inspiré par un autre billet du blog de Paul Jorion qu’il entend également relayer].
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