Je n’accepterai pas, je ne tolérerai pas…

J’ai déjà cité ici, en même temps que les propos de Raymond Aron sur le fait que « personne [en tous cas parmi les sociologues un peu sérieux] n’a jamais nié la lutte des classes », un article à mon sens remarquable (et d’ailleurs remarqué en son temps) de Marcel Gauchet, intitulé « Les mauvaises surprises d’une oubliée : la lutte des classes », paru en 1990 dans le numéro 60 de la revue Le Débat, et repris en 2002 dans le recueil La démocratie contre elle-même. Mais ce n’est pas à ce sujet que j’y reviens aujourd’hui.

Dans cet article de 1990, Marcel Gauchet cherchait en effet à comprendre

« comment la question de l’immigration est devenu le symbole tacite du déni opposé à la libre détermination de la nation par une oligarchie imposant ses choix dans le mépris de la masse ».

Et il faisait aussitôt l’hypothèse que « la fracture pourrait s’être jouée dans une étape antérieure », sur « le terrain de la sécurité ». Voilà en effet un domaine, disait M. Gauchet, où une inégalité des plus lourdes s’est instaurée. Je ne sais s’il fut une époque où la richesse, attirant les convoitises, exposait à l’insécurité tandis que la pauvreté en protégeait, mais il est clair que la situation actuelle est inverse : les plus aisés sont généralement bien protégés et bien défendus, tant d’un point de vue matériel que du fait d’un capital social et culturel qui facilite l’accès au droit, alors que les plus pauvres subissent de plein fouet ce que M. Gauchet appelait, mettant les termes entre guillemets, la nouvelle « violence sociale ». En référence aux penseurs modernes du contrat social, il rappelait alors à ceux qu’il appelait les « demi-lettrés », « farouches contempteurs de l’obsession sécuritaire », que

« manquer au devoir de protection qui engage le pouvoir social envers chacun des membres du corps politique, c’est remettre en cause ni plus ni moins les raisons qui pour chaque individu font le sens de son appartenance à une société ».

Et il ajoutait que

« fait partie des attributions du corps politique le pouvoir sur le mouvement des personnes susceptible de modifier sa composition ; l’on ne peut lui dénier ce pouvoir sans risquer qu’il se soulève ».

Mais j’en ai déjà trop dit et je ne peux que recommander la lecture de l’article lui-même (on peut l’acheter séparément sur le site de la revue Le Débat). La gauche, en tous cas, ne semble guère l’avoir entendu, pas plus aujourd’hui qu’hier. Vingt ans après, il donne par contraste la mesure des aveuglements, d’autant que la situation sur le front des « violences sociales », malgré les rodomontades sur l’insécurité, exploitant la question à des fins électorales, n’a fait que s’aggraver, le gouvernement, manifestement dépassé, ne paraissant plus guère capable d’autre chose que de réagir dans l’urgence au coup par coup1.

Et puisque Marcel Gauchet concluait son article sur l’idée que

« ce ne sont pas les nobles sentiments ni les déclamations morales qui nous sauveront du ressentiment2 et de la violence, mais l’intelligence politique — l’intelligence authentiquement machiavélienne celle-là, des principes profonds du pouvoir et du droit qu’il s’agit aujourd’hui de ressaisir et d’adapter à un monde nouveau »,

je me dois d’ajouter un autre lien vers la page Wikipedia de Julien Freund, à la lecture duquel je dois mon intelligence de la sociologie de Georg Simmel, mais auquel on doit aussi l’une des réflexions les plus pénétrantes sur la distinction de la politique et de la morale et sur la nécessité d’éviter tant « la moralisation de la politique » que « la politisation de la morale ».

  1. Il s’était pourtant posé en expert sur le sujet. On allait voir ce qu’on allait voir ! Voir aussi ce point de vue de Christine Clerc dans Le Télégramme du 19 juillet. []
  2. Il faut renvoyer, toujours et encore sur ce point, au portrait dressé par Nietzsche, dans La généalogie de la morale, de l’homme du ressentiment, qui rend compte aussi bien de « la maladie de l’Islam » (comme le montre bien Abdelwahab Meddeb), que de tous ceux qui, en France et en Europe, se nourrissent finalement des échecs des intellectuels à penser le politique comme de celui des politiques eux-mêmes à exercer le pouvoir, les uns et les autres étant finalement prisonniers de visions foncièrement non politiques — car économicistes ou individualistes-angéliques — de ce qui fonde le lien social. []

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2 commentaires pour “Je n’accepterai pas, je ne tolérerai pas…”

  1. le passant dit :

    La politique (au sens d’engagement politique, militance, conviction, etc..) n’est-elle pas “par définition” [enfin c’est une définition qui me parait tenir la route :-) ] moralisation du politique. Il ne s’agit pas de mettre en oeuvre des liens d’appartenance et de participation (ce qui se fait de toute façon indépendamment de la politique) mais de décider du “bon lien”.

  2. Jean-Michel dit :

    Commentaire en plein dans le sujet, qui anticipe sur des réflexions que j’avais en cours. Du coup, je réponds par un billet entier.

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