Dans le long entretien avec Didier Eribon publié sous le titre De près et de loin chez Odile Jacob en 1988, Claude-Lévi Strauss reconnaît que « passé le premier moment de curiosité, une fois lassé de quelques drôleries », mai 68 l'avait répugné.
« Pourquoi ? », lui demande Didier Eribon.
Claude Lévi-Strauss :
Parce que je n'admets pas qu'on coupe des arbres pour faire des barricades (des arbres, c'est de la vie ; ça se respecte), qu'on transforme en poubelle des lieux publics qui sont le bien et la responsabilité de tous, qu'on couvre des bâtiments universitaires ou autres de graffiti. Ni que le travail intellectuel et la gestion des établissements soient paralysés par la logomachie.
J'ai discuté tout à l'heure avec une femme ayant élevé trois enfants qui m'expliquait à quel point elle trouvait la réforme des retraites injuste. Elle était à la manif de samedi mais au boulot toute cette semaine. Elle savait de quoi elle parlait en matière de pénibilité, me faisant comprendre pourquoi deux années de plus peuvent apparaître comme deux années de trop dans notre pays. Rien à dire. On écoute et on se tait.
Mais les blocages et la logomachie universitaires, désolé, je ne comprendrai jamais.


Mais c'est que vous même semblez faire un blocage intellectuel!
"Je ne comprendrai jamais"! Cette conclusion ne trahit pas une très forte envie de comprendre...
Je ne suis pas familier du terme "logomachie", mais d'après une rapide recherche qui me donne pour définition:"Dispute de mots, usage de termes creux" (est-ce aussi votre définition?), je trouve l'analyse un peu légère de la part d'un sociologue. Il n'y a là rien de creux et ce qui se joue va bien au-delà des mots. A ce sujet-là vous semblez avoir besoin d'une bonne cure d'étrangeté!
Ah, parce que vous voyez beaucoup de vrais échanges intellectuels dans une université en situation de blocage avec occupation 24h sur 24, que son président doit fermer pour éviter les dégradations et que la très grande majorité des étudiants comme des personnels ont désertée ? Et cela à intervalles de plus en plus rapprochés : 2006, 2007, 2009, 2010 ? On doit être très nombreux alors à faire des blocages intellectuels et à ne pas vouloir comprendre (au sens plus axiologique de "légitimer" que wébérien d'interpréter pour expliquer), depuis la présidence qui s'est toujours déclarée opposée aux blocages et qui craint à juste titre pour la sécurité des biens comme des personnes d'ailleurs, jusqu'à l'intersyndicale des personnels qui a cherché cette fois une solution de compromis pour éviter le blocage avec la banalisation de la journée de mardi et le principe de débrayages quotidiens, en passant par de très nombreux étudiants (je ne sais pas combien nous avons d'inscrits cette année : plus de 15 000 de toutes façons, combien sont présents cette semaine ?). Quant au fond, je ne suis pas économiste, encore moins spécialiste des retraites, mais je suis aussi capable d'aller chercher les informations pertinentes où elles se trouvent (ici par exemple et beaucoup de liens intéressants ici) et d'avoir des discussions à ce sujet avec collègues ou étudiants. Mais pour cela encore faut-il qu'il en reste !
Eh bien oui, il y a pas mal d'échanges intellectuels (quand la fac est fermée administrativement, bien entendu, c'est plus compliqué). Mais évidemment c'est difficile de s'en rendre compte en restant chez soi. Ceci étant je ne saurais dire ce qu'est un "vrai" échange intellectuel. Les prises de positions de la présidence (recevez-vous les mêmes mails que les étudiants? C'est édifiant) ou même de l'intersyndicale me semblent bien loin de garantir un quelconque niveau de débat.
Je ne suis ni prof, ni sociologue, donc je ne prétends certainement pas vous donner de leçon, je ne défends pas non plus le blocage (je ne fais pas partie des étudiants bloqueurs cette année), donc je ne cherche pas à vous convaincre du bienfondé de ce moyen. Je trouve simplement que votre refus de comprendre ne ressemble pas à l'idée que je me fais un sociologue et médiationniste de surcroit. Vous semblez incapable d'envisager les choses du point de vue étudiant, de voir que ce qui se joue va bien au-delà de ce "fond" que constitue la réforme des retraites.
Vous intervenez comme un observateur qui de son fauteuil de prof qui travaille sur d'autres sujets valide certains discours et pas d'autres, au gré de son humeur.
Si vous êtes capable de discuter avec profs et étudiants et que vous regrettez le fait qu'ils désertent la fac, il est pour le moins paradoxal de déserter vous-même. Si le teneur des échanges n'est pas "vraiment" intellectuelle alors vous pourriez peut-être apporter votre contribution à ce qu'elle le devienne.
Car je ne peux m'empêcher de vous demander, si en effet vous savez aller chercher les infos où elles se trouvent et donc, j'imagine, vous faire votre avis et prendre position, quels autres moyens d'action vous proposez aux étudiants grévistes?
"Vous semblez incapable d’envisager les choses du point de vue étudiant".
Du point de vue de quels étudiants ? Même l'UNEF à ma connaissance a dénoncé le blocage voté lundi et la manipulation de l'AG par une minorité, car cela remettait en cause le compromis trouvé avec l'intersyndicale du personnel et donc le maintien du dialogue y compris sur les modalités d'actions pour les grévistes (je n'ai pas à en proposer ici). La petite minorité qui est revenue hier pour occuper par effraction l'amphi Chateaubriand (s'agit-il d'étudiants d'ailleurs ?) est-elle la seule qui mérite considération ? Faut-il accepter, au nom de la compréhension sociologique, ces coups de force à répétition ?
Ce que Raymond Aron écrivait en juillet 1968, dans La Révolution introuvable reste vrai à mon sens aujourd'hui
Libre à vous de préférer non seulement l'agitation politique, mais aussi les coups de force, les occupations et les dégradations. Mais ce n'est plus l'Université : la connaissance scientifique, qui n'est pas seulement la confrontation des opinions, ne peut pas se construire dans ces conditions. Quant à la désertion de l'université, je vous ferai remarquer que j'ai été évacué de mon bureau lundi vers 17h par le service de sécurité et que, non, je n'ai pas l'humeur d'aller échanger des opinions dans le seul bâtiment « ouvert » qu'est à ce jour le déjà sinistre en temps normal amphi Chateau.
C'est bien le service de sécurité de la fac qui vous a mis à la porte, pas les étudiants. Vous reprenez les arguments bidons de la présidence: "sont-ils véritablement étudiants?"; "ils dégradent l'université"...
En fait ils n'acceptent pas d'être évacués comme vous l'avez accepté, c'est tout.
Du point de vue étudiant, donc, sachez que l'Unef ne représente personne. L'écrasante majorité des étudiants est non syndiquée, et l'organisation en AG est donc la seule qui soit à peu près pertinente. Si vous êtes d'accord avec le fait que la reforme est mauvaise, d'accord avec l'idée qu'il faut agir contre elle, mais pas d'accord avec le blocage, alors vous contestez bien une modalité d'action et il me semble donc que vous avez à en proposer d'autres, sinon on revient à l'étape précédente, êtes-vous d'accord avec l'idée qu'il faut se mobiliser contre cette réforme?
Vous allez me répondre, en vous appuyant sur Lévi-Strauss, Aron et d'autres que l'université n'est pas un lieu de mobilisation. Je suis d'accord, c'est cohérent avec une certaine version de l'université.
Mais deux choses quand même:
- De quels autres lieux et moyens la jeunesse (ou le peuple) dispose-t-elle aujourd'hui pour réagir et se défendre face à la violence de la politique du gouvernement sarkozy?
- L'université actuelle vous semble-t-elle vraiment être le lieu de la "construction de la connaissance scientifique"?
Par rapport à cette mère de trois enfants qui sait de quoi elle parle en matière de pénibilité, etc.. C'est marrant cet ouvriérisme. Personnellement, même si je n'ai pas un travail supposé pénible, je n'ai pas envie non plus qu'on m'impose deux ans de plus à gérer trentes gamins de trois ans, avec toujours plus de coercition au niveau hierarchique par rapport à l'approche que je peux avoir de mon métier. Quand dans le même temps le cac 40 continue à charrier des flots de volume financier, je me dis qu'il y aurait quand même là des sources de financement possible.
Je crois que Ivi pose bien le problème.
Et sur la réforme des retraites. Le problème est de savoir si on en veut ou pas et si on n'en veut pas, qu'est-ce qu'on fait ?
Et sur l'université comme lieu de construction de la connaissance scientifique. Je ne pense pas que les chercheurs se réclamant peu ou prou de la médiation à l'intérieur de la fac, aient gagné quelque chose dans les dernières réformes universitaires. C'est du moins pas les échos que j'ai eu de tes collègues du LARES et du LIRL.
Quant à 68 et aux années qui ont suivi, je fais quand même remarquer que c'est à cette période qu'une grande partie des disciples directs de Jean Gagnepain ont été formé. L'agitation politique de l'époque avec ses outrances n'a pas empêché (a permis même peut-être) que pendant une quinzaine d'année , Jean Gagnepain a été une référence pour toute une génération d'étudiants de rennes 2.
J'ai plutôt tendance à penser qu'il ne suffit pas de se mobiliser contre quelque chose, mais qu'il faut surtout se mobiliser pour autre chose. Dans le cas présent, qu'ont en commun les opposants sinon leur commune opposition ? Le jour où il faudra proposer une autre réforme (car il est clair que celle-là n'est qu'une réforme, en aucun cas la réforme, il en faudra très rapidement une autre) sur quoi seront-ils d'accord ? Personnellement, je n'ai rien de très précis à proposer sur cette question car je n'en suis pas du tout spécialiste (l'idée de comptes notionnels me semble intéressante, c'est tout pour l'instant). Par contre, je m'interroge sur la santé politique de ce pays. N'y aurait-il plus rien entre Sarkozy et la rue ? L'opposition n'a t-elle rien de suffisamment convaincant à proposer pour 2012 ? Car les élections n'ont pas encore été abolies que je sache. La France n'a-t-elle plus confiance dans ses partis politiques ? dans ses parlementaires ? C'est bien ce que semblent indiquer vos questions. La droite a sa part de responsabilité dans cette situation, mais quelle est la responsabilité de la gauche qui n'a pas su convaincre massivement lors de son passage au pouvoir entre 1997 et 2002, alors qu'elle avait une fenêtre de tir inespérée, avec un Chirac affaiblit par la dissolution et une conjoncture économique internationale favorable, qui faisait entrer de l'argent dans les caisses ? (voir la critique que faisait Pierre Larrouturou dès 2001 dans La gauche est morte, vive la gauche !).
Quant à la question de l'université comme lieu de construction de la connaissance scientifique : on essaie de durer en tout cas, entre blocages à répétition et réformes ajoutant leur surcroît d'exigences bureaucratiques !
Nous avons échappé à la catastrophe à Neverland (même si le président a banalisé la semaine), mais je suis frappé par les différentes interventions d'Ivi, qui sont par ailleurs mesurées. Ivi, vous reprochez à plusieurs reprises à Jean-Michel de ne pas comprendre, ou de ne pas vouloir comprendre. Mais à aucun moment vous n'êtes capable de dire ce qu'il y aurait, finalement, à comprendre, sauf en toute fin de votre troisième commentaire: "seul moyen qui nous reste d'exprimer notre ras-le-bol" etc.
C'est bien le problème de l'université: elle est aujourd'hui le lieu de toutes les revendications, mais plus exactement un lieu où l'on étudie. Ce que vous semblez d'ailleurs admettre sans état d'âme, mettant en cause le fait que l'université serait "le lieu de la construction scientifique".
Jean-Michel cite Raymond Aron, comme il l'avait fait en 2009, car le diagnostic posé par Aron en 68, non sur le mouvement lui-même mais sur ses conséquences pour l'Université française, sont toujours valables. Il a donc pleinement raison de le citer.
Le débat ne consiste pas à s'envoyer des citations à la figure, mais à échanger des idées. Quand ces idées sont émises par Lévi-Strauss ou tout autre, il est d'usage de citer ses sources.
"on essaie de durer en tout cas, entre blocages à répétition et réformes ajoutant leur surcroît d’exigences bureaucratiques !"
Pour ce qui est des sciences du langage, apparemment c'est terminé sur Rennes dans quelques années. Et je ne crois pas que cela soit dû aux blocages.
Désolé de monopoliser les commentaires
, mais en tout cas si je suis très très loin d'être d'accord sur tout avec eux, les nouveaux contestataires ont bien compris la distinction du plan du verbal et du plan du socio-politique dans leur mode de contestation.
http://www.scoplepave.org/ledico/frame_dico.htm
J'ai trouvé ça sur les "comptes notionnels" et ça ne me fait guère envie
http://www.google.fr/url?sa=t&source=web&cd=4&sqi=2&ved=0CCYQFjAD&url=http%3A%2F%2Fsd38.fsu.fr%2FIMG%2Fdoc_LAMARCHE_JC_comptes_notionnels.doc&rct=j&q=compte%20notionnel&ei=REzDTKSABcHA4ga_xdS5Aw&usg=AFQjCNGbWQsJAmWEiIIhm_9SgT7OlWiZug&cad=rja