Не верь, не бойся, не проси

J’ai souvent ri en lisant le livre de Dmitry Orlov (son écriture n’a rien de triste), que j’ai découvert plusieurs années après sa sortie, et dont j’ai déjà parlé à la fin du billet précédent (on en trouve une version abrégée en français ici, traduction d’une conférence donnée par Orlov deux ans avant la sortie du livre, où les principaux thèmes se trouvent déjà). Contrairement à lui, je n’ai aucune origine russe, mais, comme lui, j’ai beaucoup séjourné et voyagé en Russie au début des années 1990, immédiatement après l’effondrement de l’URSS. J’ai souvent partagé la vie des « Russes d’en bas » et pu observer la façon dont ils s’adaptaient et parvenaient à vivre et à survivre dans un environnement « post-effondrement », marqué notamment par l’hyperinflation. C’est avec une certaine tendresse que je lis les descriptions que donne Orlov de ces adaptations, qui me rappellent de nombreux souvenirs. Et comme lui, je me suis souvent demandé ce qui se passerait chez nous, « à l’Ouest » (на Западе), en cas de crise d’une gravité analogue. Le sujet revenait d’ailleurs régulièrement dans les conversations avec des amis russes (pour eux, la chose était tout à fait plausible). Ma réponse n’était pas aussi construite que celle d’Orlov (je n’ai jamais cherché à faire de comparaison systématique par grands domaines : logement, alimentation, transport…), mais elle allait dans le même sens : ce serait pire, car nous sommes bien moins préparés à un effondrement que ne l’étaient les Soviétiques (en raison même des dysfonctionnements et des pénuries auxquels ils faisaient déjà face, bien qu’à un moindre degré, avant l’effondrement). Et cela reste vrai aujourd’hui : Orlov montre comment les Américains, habitués au confort et à l’abondance, très dépendants du pétrole dans une économie qui fonctionne en flux tendus, restent beaucoup plus vulnérables, à la fois matériellement et psychologiquement, que ne l’étaient les Soviétiques aux conséquences d’un éventuel effondrement de leur économie (et la situation de l’Europe n’est sans doute pas très différente). Bien sûr, ce n’est en rien un ouvrage d’expert ou d’universitaire. Orlov n’a aucune prétention scientifique1 . Sa philosophie est plutôt celle qui aidait à survivre dans les conditions du GOULAG, celle des personnages de Varlam Chalamov ou de Soljénitsyne : « Ne les croyez pas, ne les craignez pas, ne leur demandez rien » («Не верь, не бойся, не проси»).

J’ai souvent ri, disais-je. Mais je ris un peu moins maintenant. Voilà que je me mets sérieusement à penser comme ces collègues universitaires russes dont le salaire mensuel (quand il était payé) couvrait à peine les besoins alimentaires d’une semaine. Je peux trouver au besoin un lopin où planter des pommes de terre (картошки !). Mais je n’ai pas de poêle à bois, je suis très dépendant du pétrole et de l’électricité… Aïe !

  1. Sa méthode, ceci dit, n’est pas seulement celle d’une « expérience de pensée » (« que se passerait-il si… ? »). L’effondrement de l’URSS a bien eu lieu et sa description des tactiques d’adaptation des Russes aux conditions qui ont suivi cet effondrement est tout à fait exacte. La méthode d’Orlov, bien que sans prétention scientifique, n’est donc pas si éloignée que cela de celle de la « sociologie des catastrophes » (sociology of disasters) ou de ce que les armées, et parfois les entreprises, appellent le retour d’expérience (RETEX) à partir des « comptes-rendus en fin de mission » (CRFM). Pour la sociologie, selon Raymond Murphy, « disasters make visible structures and relationships that, in ordinary times, are either taken-for-granted or opaque » []
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