Passage définitif à l’heure d’été

La sociologie durkheimienne s’est toujours intéressée aux rythmes de la vie sociale, organisés notamment par le calendrier. Dans l’introduction aux Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), Durkheim défend l’idée que les « catégories de l’entendement », telles que l’espace et le temps, sont, sinon « des choses sociales » et « des produits de la pensée collective » dans leur intégralité, au moins des choses « riches en éléments sociaux » (il faut noter la prudence de Durkheim sur ce sujet : « dans l’état actuel de nos connaissances en ces matières », écrit-il, « on doit se garder de toute thèse radicale ou exclusive »). A l’appui de sa thèse, il fait remarquer qu’il serait difficile de se représenter la notion de temps,

« abstraction faite des procédés par lesquels nous le divisons, le mesurons, l’exprimons au moyen de signes objectifs, un temps qui ne serait pas une succession d’années, de mois, de semaines, de jours, d’heures ! Ce serait quelque chose d’à peu près impensable. Nous ne pouvons concevoir le temps qu’à condition d’y distinguer des moments différents. […] [Or], l’observation établit que ces points de repère indispensables par rapport auxquels toutes choses sont classées temporellement, sont empruntées à la vie sociale. Les divisions en jours, semaines, mois, années, etc., correspondent à la périodicité des rites, des fêtes, des cérémonies publiques. Un calendrier exprime le rythme de la vie collective en même temps qu’il a pour fonction d’en assurer la régularité ».

Et Durkheim ajoute dans une note, où il distingue d’une part la « sensation » ou l’« expérience » du temps, et de l’autre « la catégorie du temps », que cette dernière « est elle-même une véritable institution sociale ».

Le Président de la Fédération de Russie, Dmitri Medvedev, n’avait sans doute pas toutes ces considérations sociologiques en tête quand il a décidé, le 8 février 2010, que la Russie passerait définitivement à l’heure d’été le 27 mars 2011 à deux heures du matin, l’heure d’hiver étant donc supprimée. Un premier article de RBK en mars nous expliquait que la distinction entre heure d’été et heure d’hiver avait été adoptée pour la première fois en Russie en 1917, puis supprimée en 1930. En 1981, l’URSS avait de nouveau adopté le changement d’heure au printemps et à l’automne, s’alignant complètement sur ce point avec l’Europe occidentale en 1984 (mêmes jours et heures de changement). Cet alignement est terminé : l’oukaze signé hier après consultation de la Douma et du Conseil de la Fédération confirme qu’il n’y aura pas de nouveau passage à l’heure d’hiver. L’heure d’été devient l’heure tout court. Le principal argument évoqué par D. Medvedev est que cela évitera aux Russes de devoir s’adapter deux fois par an à un nouvel horaire. Mais il s’agit également de mieux faire coïncider la durée du jour avec les heures d’activité, notamment dans les régions à l’est de l’Oural. Cet suppression du changement d’heure fait suite à une autre réforme qui s’est traduite le 28 mars 2010 par la suppression de deux fuseaux horaires : fusion du fuseau heure de Moscou + 1 avec celui de Moscou et fusion du fuseau extrême-oriental (heure de Moscou + 9) avec celui de Magadan (heure de Moscou + 8), ceci dans l’idée de « rapprocher » les Russes entre eux.

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