Ressentiment

La parole est à Nietzsche :

La révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs : le ressentiment de ces êtres, à qui la vraie réaction, celle de l’action, est interdite et qui ne trouvent de compensation que dans une vengeance imaginaire. Tandis que toute morale aristocratique naît d’une triomphale affirmation d’elle-même, la morale des esclaves oppose dès l’abord un « non » à ce qui ne fait pas partie d’elle-même, à ce qui est « différent » d’elle, à ce qui est son « non-moi » : et ce non est son acte créateur. Ce renversement du coup d’œil appréciateur — ce point de vue nécessairement inspiré du monde extérieur au lieu de reposer sur soi-même — appartient en propre au ressentiment : la morale des esclaves a toujours et avant tout besoin, pour prendre naissance, d’un monde opposé et extérieur : il lui faut, pour parler physiologiquement, des stimulants extérieurs pour agir ; son action est foncièrement une réaction. (La généalogie de la morale, I, 10)

C’est sur ce passage de la Généalogie de la morale que s’appuyait Abdelwahab Meddeb pour décrire le ressentiment caractéristique de la psychologie des terroristes du 11 septembre. Mais rien ne ressemble plus à un ressentiment qu’un autre ressentiment. Le propos, extrêmement répandu, est finalement toujours le même :

C’est ta faute, c’est ta faute… Accusation et récrimination projectives. C’est ta faute si je suis faible et malheureux. (Gilles Deleuze, Nietzsche, à propos du ressentiment, p. 24).

C’est pourquoi il faut peut-être moins s’intéresser au contenu idéologique (un indigent bricolage) du terroriste d’Olso qu’aux processus qui conduisent parfois de la vengeance imaginaire aux passages à l’acte meurtriers.

(On peut lire pour cela — c’est un document clinique de premier plan — les passages de Mein Kampf où Hitler décrit sa misérable existence d’étudiant à Vienne et « comprend » soudain, comme illuminé, que tous ses malheurs, qu’il croit être aussi les malheurs de l’Allemagne, ont un même et unique cause : les Juifs1.)

Internet étant une formidable caisse de résonance pour la connaissance paranoïaque, je suis prêt à parier, ceci dit, que le manifeste 2083 – A European declaration of independance d’Anders Behring Breivik (alias Andrew Berwick), dont les PDF circulent déjà, va être pris au sérieux par un tas de gens qui vont y voir un vrai document politique (tout comme d’autres ont vu un vrai document politique dans le manifeste d’Unabomber).

Ajout du 28/07. Une analyse de l’« idéologie » et des motivations de Breivik qui souligne sa proximité mimétique avec les djihadistes.

Ajout de 2017. La revue Tétralogiques a consacré tout un numéro à la clinique de la personne, dont la psychose paranoïaque.

  1. Pour d’autres ce sera les USA, l’Occident, le grand satan américain, les ex-puissances coloniales, etc. []
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