Un homme suspendu cueille la salicorne ?

Dans Le roi Lear (acte IV, scène VI), Shakespeare, par la bouche d’Edgar déguisé en paysan, décrit la vue depuis les falaises de la région de Douvres :

Venez, voici l’endroit, monsieur. Ne bougez pas.
Oh, que c’est effrayant et vertigineux
De jeter les yeux dans ce gouffre ! Corbeaux, corneilles
Qui volent à mi-hauteur, ne paraissent guère
Plus que des scarabées. A mi-falaise
Un homme suspendu cueille la salicorne — l’affreux métier !
Il ne semble pas plus gros que sa tête.
Et les pêcheurs qui marchent sur la grève,
On dirait des souris. Et ce grand navire à l’ancre, là-bas,
Il est petit comme sa chaloupe qui, elle-même,
Presque invisible, est comme une bouée.
La houle murmurante, qui se déchire
Aux innombrables galets stériles, ne peut être
Entendue, de si haut ! Je ne regarde plus,
Car j’ai peur du vertige,
Et que mes yeux ne me troublent et que je roule la tête en bas.

Le tableau est saisissant. Comme toujours, Shakespeare se montre fin connaisseur des paysages, attentif à la faune et à la flore, aussi bien qu’au temps qu’il fait (la description de l’été pluvieux de 1594 que l’on trouve dans Midsummer Night’s Dream a été confirmée par E. Le Roy-Ladurie1, qui montre que les années 1590 furent effectivement marquées par des hivers froids et des étés frais). Mais dans le cas présent, la traduction d’Yves Bonnefoy, que je cite (coll. Folio, Gallimard), produit un effet curieux. Il est difficile en effet d’associer la salicorne au vertige. Au contraire, la salicorne évoque un paysage de côte basse, de vasières et de prés salés. On se baisse pour la cueillir, on ne se suspend pas !

Le mot anglais utilisé par Shakespeare est samphire, un terme vernaculaire désignant différentes plantes comestibles qui poussent sur le littoral. On trouve effectivement parmi elles les plantes du genre salicorne (Salicornia), caractéristiques de la végétation des vasières et des prés salés, mais aussi le criste-marine (Crithmum maritimum), qui pousse dans les fissures des falaises littorales, d’où son autre nom vernaculaire de « perce-pierre » en français. C’est probablement cette espèce que désignait Shakespeare (et la traduction choisie par François-Victor Hugo est bien « perce-pierre »). Il est vrai, ceci dit, que les appellations locales peuvent varier et que la salicorne est parfois appellée « passe-pierre » (d’où la confusion ?). Pour autant, l’emploi du mot salicorne ici n’est pas des plus heureux, au moins pour les lecteurs familiers du littoral. Il produit un effet de sens contraire à l’idée de vertige, son sens le plus commun évoquant bien les « bas-fonds encore imprégnés d’eau salée » (citation de M. Barrès à l’article salicorne du Trésor de la Langue Française).

PHOTO : limite entre la slikke et le schorre. La photographie est prise peu avant la pleine mer. La plupart des salicornes (Salicornia europaea ?) sont déjà sous l’eau. La mer atteint la zone où pousse la soude maritime (Suaeda maritima), qu’elle va bientôt recouvrir. Un peu plus haut (non visible sur cette photographie), sur le schorre moyen, on trouve l’obione (Halimione portulacoides).

Salicorne et soude maritime

PS. On pourrait aussi discuter la traduction de crows and choughs par corbeaux et corneilles, tant chez Y. Bonnefoy que chez F.V. Hugo. Ne peut-on pas faire confiance aux connaissances naturalistes de Shakespeare et reconnaître dans chough le crave à bec rouge (Red-billed chough), oiseau effectivement emblématique des falaises littorales ? Cf. cette notice sur le site de Pierre Acobas, à partir de son mémoire de maîtrise Bird imagery in Shakespeare.

  1. Histoire humaine et comparée du climat. Canicules et glaciers XIIIe-XVIIIe siècles, Paris, Fayard, 2004. []
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