Névrose révolutionnaire ? Extrême-gauche et sociologie

Quand la haine s’installe, titrait Le Télégramme (07/04/06) à propos de la tension qui montait à Rennes dans les derniers jours précédant l’annonce du remplacement du CPE. Le président de l’Université Rennes 2 estimait quant à lui que les meneurs ont perdu le contact avec la réalité : Ils sont tout le temps entre eux. Ils s’enferment dans une sorte de névrose révolutionnaire.

Les événements graves qui ont suivi, cette dernière semaine (refus des résultats d’un vote avec carte d’étudiant, occupation et dégradation du hall B et d’autres locaux, violences…) obligent les universitaires à s’interroger sur les facteurs de cette névrose (le terme de paranoïa serait sans doute plus approprié).

Parmi ces facteurs, on ne peut faire silence sur la phraséologie révolutionnaire de certains de ces meneurs, héritiers – le savent-ils seulement ? – de l’une des idéologies les plus sanguinaires de l’histoire ?

Car peut-on leur laisser croire que les clefs de lecture du monde actuel se trouvent dans les écrits de Trotsky, celui-là même dont les portraits ornent ces jours-ci les murs de notre université ? Dans ce texte de 1920, par exemple, intitulé Terrorisme et communisme qui n’est autre qu’une apologie de l’intimidation et de la terreur, tel que Trotsky lui-même l’organisa à partir de 1917 ? Ou dans cet autre texte de 1938, dans lequel Trotsky toujours revendique et justifie la façon dont il a écrasé dans le sang, en 1921, la révolte (contre le pouvoir bolchevik) des marins de Cronstadt ?

Peut-on accepter le révisionnisme authentique de l’association la Riposte, soucieuse de ramener la gauche (PCF et PS inclus) aux fondamentaux du marxisme et de l’internationalisme, qui attribue les déviations de la révolution russe au seul Staline, en oubliant d’expliquer que la terreur et le totalitarisme furent organisés, dès 1917, par Lénine et Trotsky ? Une lecture de l’histoire que l’on croyait tout juste bonne pour les chansons de Michel Sardou (Lénine réveille toi, ils sont devenus fous !), mais qui semble en plein renouveau à gauche de la gauche.

Pourquoi le révisionnisme, qui est dénoncé – à juste titre – quand il émane de la droite nationaliste, est-il aussi largement accepté quand il vient de la gauche révolutionnaire ?

Ces interrogations ont tout à fait leur place dans le cadre d’un enseignement de sociologie. En effet, partout où cette gauche révolutionnaire a pris le pouvoir, la sociologie a fait partie des victimes (de même que les autres sciences humaines et finalement toute pensée libre). En Russie, Lénine et Trotsky n’ont pas attendu Staline pour interdire et réprimer la sociologie. A la fin de 1922, sur ordre du pouvoir bolchevik, les chaires de sociologie sont fermées dans toutes les universités. La même année, le sociologue Pitirim Sorokine est arrêté et contraint à l’exil1. D’autres, moins connus, auront moins de chance. Soit ils cesseront toute activité, soit ils rejoindront les millions de fusillés, déportés et victimes des camps.

En 1924, dans un article intitulé Appréciation sociologique du bolchevisme, publié dans la Revue de métaphysique et de morale, le sociologue Marcel Mauss, qui était aussi un militant socialiste, écrivait que les communistes [en Russie], sociologues naïfs, ont cru que l’ordre souverain, que la loi peut créer, comme le verbe de Dieu, de rien, ex nihilo. Hallucinés de rêves révolutionnaires, ils ont cru refondre toute la société humaine, s’imaginant copier les Constituants et les Conventionnels. Ils se sont grandement trompés.[…] Les Russes ont pris la voie soi-disant courte, droite, directe et facile de la Révolution, mais, en réalité, un chemin dangereux, vertigineux, peut-être terminé dans l’abîme.

Il est curieux que ce qui apparaissait assez nettement à Mauss en 1924 semble aujourd’hui si confus alors que l’histoire a clairement montré qu’au bout du chemin il y avait effectivement l’abîme.

Note

  1. И. Кукушкина, dir. Развитие социологии в России (с момента зарождения до конца XX века), Москва, Высшая Школа, 2004. (Le développement de la sociologie en Russie du moment de sa naissance à la fin du 20e siècle, Moscou, 2004). []
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