Cochons contre sangliers ?

L’actualité estivale en Bretagne et au-delà a été marquée entre autres par la mort de sangliers dans l’anse de Morieux, au fond de la baie de Saint-Brieuc. Une vive polémique s’est aussitôt constituée entre militants écologistes et agriculteurs au sujet de la cause de cette mortalité. Les militants écologistes attribuaient la mort de ces sangliers aux émanations d’hydrogène sulfuré (H2S) qui se dégagent des algues vertes (Ulva sp.)1 en putréfaction à cet endroit de la baie, algues vertes qui elles-même prolifèrent du fait de l’apport trop important d’azote (sous forme nitrate) par les rivières (ici le Gouessant et ses affluents) surchargées en déjections animales (et notamment porcines). Quelques agriculteurs ont contesté cette version, allant jusqu’à organiser une partie de football sur la grève en question pour souligner l’absence de danger. Plusieurs analyses « officielles » ont été réalisées qui éliminent différentes hypothèses et renforcent la thèse de l’intoxication par l’hydrogène sulfuré. (Ajout du 7/09 : le rapport de l’INERIS publié ce jour va encore dans ce sens en concluant que « l’hypothèse la plus vraisemblable est l’intoxication par l’H2S ». De leur côté, deux associations annoncent leur volonté de déposer plainte pour mise en danger de la vie d’autrui.).

C’est quasiment en voisin que je m’intéresse à cette question : mon université possède une antenne à Saint-Brieuc (le campus Mazier) et je profiterai d’ailleurs de mon premier déplacement à Saint-Brieuc la semaine prochaine pour, après mes enseignements, aller arpenter l’anse de Morieux. Mais cette actualité estivale m’amène aussi à renouer avec la question de l’agriculture durable, qui fut mon sujet de thèse (voir la version publiée en 2002 chez L’Harmattan). J’avais notamment suivi un groupe d’une vingtaine d’agriculteurs du Finistère, en production laitière, qui s’engageaient à l’époque dans un PDD ou « plan de développement durable », encouragés par le ministère de l’Agriculture et l’Établissement départemental d’élevage (EDE). Ayant un peu délaissé ces questions d’agriculture pour m’intéresser à l’écologie urbaine (dernier contrat en cours, l’ANR « Trame verte urbaine »), je me dis qu’il serait bien que j’y revienne. En attendant d’éventuels contrats de recherche qui me permettraient de renouer plus sérieusement avec le sujet, je me contenterai pour l’instant dans ce billet de quelques définitions simples qui m’ont semblé faire défaut dans les polémiques de cet été.

En discutant avec différents membres de ma famille, je me suis en effet rendu compte que ces questions d’algues vertes et de pollutions agricoles étaient souvent mal comprises en raison de nombreuses confusions.

Une confusion fréquente est ainsi faite entre agriculture ou élevage intensif et production hors-sol. On trouve aussi parfois une opposition entre intensif et « bio » ou « écologique » (qui seraient synonymes d’extensif !).

Or si l’élevage hors-sol est intensif, l’intensif n’est pas nécessairement hors-sol. Par ailleurs, l’intensif peut être durable et écologique, alors que l’extensif peut être fortement gaspilleur.

D’ailleurs, quand on parle d’intensif, on parle d’intensif en quoi ? Dans son livre Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains, le géographe Augustin Berque souligne que les rizières japonaises sont des systèmes de production très intensifs en travail humain mais extrêmement stables et durables en tant qu’écosystèmes : elles n’épuisent pas le sol grâce aux algues microscopiques fixatrices d’azote et, bien entretenues, permettent « la répétition indéfinie de la culture du riz, sans baisse de rendements ». Je ne sais pas si on peut en dire autant de l’élevage de viande extensif aux USA.

En ce qui concerne le hors-sol maintenant, beaucoup semblent croire que cela signifie d’abord que les animaux ne sortent pas de la porcherie ou du poulailler, qu’ils n’ont pas de parcours possible. Or si cela est en effet une caractéristique de l’élevage de porcs et de poulets hors-sol, cette dernière expression signifie d’abord que la nourriture de ces animaux n’est pas produite sur l’exploitation mais achetée à des industriels de l’alimentation animale. Dans le cas de l’élevage porcin hors-sol breton, c’est le plus souvent le cas (je n’ai pas encore pris le temps de trouver les chiffres actualisés).

C’est justement le fait que l’alimentation ne soit pas produite sur l’exploitation qui rend compte d’une bonne partie du problème de la pollution par les déjections. Il faut rappeler ici que la Bretagne administrative (hors Loire-Atlantique), avec 2 750 665 hectares, représente 5 % du territoire national et 6 % de la surface agricole utile (SAU) française. Sur cette surface, en 2010, elle produisait 57 % de la viande porcine française (en milliers de tonnes – source DRAF). Si l’on raisonne en effectif, il y avait 8 230 550 porcs en Bretagne en 2009 (source : DRAF), soit 2,99 porcs par hectare ou plus de 2,5 cochons pour un habitant. Cela représentait 56 % de l’effectif français.

Comme une part importante de l’alimentation de ces cochons n’est pas produite sur les exploitations mais achetée à des industriels qui la fabriquent eux-mêmes à partir d’ingrédients importés (soja du Brésil par exemple), il n’y a pas de véritable cycle de l’azote. Une part de l’azote contenu dans ces aliments se retrouve dans les déjections, puis, après épandage, dans le sol et les cours d’eau. Si l’alimentation était produite sur place, cet azote rentrerait à nouveau dans l’alimentation et la boucle serait bouclée. Mais comme ce n’est le cas qu’en partie, il se produit une sorte de saturation en azote… qui se retrouve au final dans l’eau de mer où il fertilise… les algues vertes. (J’ai conscience d’être très imprécis ici. Il n’est pas du tout satisfaisant de se contenter de dire « une part », « en partie », etc. Mais j’écris aussi ce billet pour moi. Comme une sorte de synopsis permettant d’identifier les points à préciser. De plus, je n’ai pas toutes les données sous la main, ni sous forme papier, ni sur internet : il me faudra mener quelques recherches dans une bibliothèque ou un centre de documentation spécialisé).

Entre ici en ligne de compte un facteur important qui est la digestibilité des aliments. Les cochons sont comme nous : ils ne transforment qu’une partie de leur alimentation en viande, tissus, etc. Le reste est éliminé sous forme de déjections. Pour les éleveurs, c’est là quelque chose de très important. L’alimentation, qu’elle soit achetée ou produite sur l’exploitation, ayant un coût, l’éleveur va chercher à optimiser la quantité de viande produite par rapport à la quantité de déjections pour une même quantité d’aliments en entrée (ce critère par contre ne compte guère en alimentation humaine : on ne cherche pas à optimiser le muscle par rapport au bren ! Les concentrations humaines que sont les villes des pays développés disposent en général de systèmes d’égoûts et de stations d’épuration dont ne disposent pas encore, ou seulement de façon partielle, les concentrations d’animaux d’élevage !). Les coûts d’épandage ou de traitement des déjections contribuent aussi à ce souci d’optimisation. Les manuels de zootechnie traitent de cette question. Le manuel d’alimentation des animaux domestiques de Dominique Soltner (je consulte l’édition de 1979 !) donnait ainsi la formule du coefficient d’utilisation digestive ou CUD, qui est le pourcentage d’aliment retenu par l’organisme. La formule la plus simple est celle du CUD apparent :

$$CUD APPARENT = \frac{Mati\grave{e}re~ing\acute{e}r \acute{e}e-Mati\grave{e}re~f\acute{e}cale}{Mati\grave{e}re~ing\acute{e}r\acute{e}e}\times{100}$$

Une formule plus complexe, celle du CUD réel tient compte de la résorption intestinale. Dans le cas des porcs, la digestibilité prise en compte est la digestibilité dite iléale (celle qui se produit dans le dernier segment de l’intestin grêle, l’iléon). Des expérimentations avec anastomose iléo-rectale permettent de calculer la digestibilité des acides aminés pour les différents aliments (voir par exemple ici). Depuis la fin des années 1990, une des solutions adoptées pour améliorer cette digestibilité, économiser les protéines (acides aminés) et diminuer la quantité de déjections a été l’alimentation biphase. Cela concerne les porcs charcutiers mais aussi les truies reproductrices. Pour les porcs charcutiers, il s’agit d’ajuster l’alimentation aux besoins aux différentes phases de l’élevage en distinguant une alimentation de croissance et une alimentation de finition.

Ceci étant, le rendement ne sera jamais de 100 %. La physiologie animale est telle qu’un cochon, de toutes façons, ne transformera jamais qu’une partie de l’azote en viande. Il y aura toujours une production de déjections. (Lors d’un colloque du PIRVE à Lyon en mars 2010, des collègues géographes nous ont présenté quelques uns de leurs résultats sur le calcul de l’empreinte environnementale de Paris. L’une de leurs diapos indiquait les entrées et sorties d’azote pour 6 mois pour un porc produit en Bretagne. Sur 9,3 kg d’azote en entrée, 2,3 proviennent du soja importé d’Amérique, 4,7 de tourteaux et céréales importés d’autres régions françaises et 2,2 de la nourriture produite localement. En sortie, on a 1,8 kg de viande pour 7,5 kg d’excréments. Mais la source exacte n’est pas indiquée. Télécharger le diaporama ici. Un autre document m’indique qu’« un porc à l’engrais rejette dans ses déjections entre 60 et 70 % de l’azote et du phosphore qu’il reçoit dans son alimentation ».)

Un des arguments des défenseurs de cet élevage intensif hors-sol est qu’il représente le seul moyen de produire suffisamment pour éviter famines et pénuries alimentaires (argument encore entendu dans un reportage sur Canal + dimanche dernier). On peut toutefois se demander s’il est bien rationnel d’utiliser des surfaces agricoles de plus en plus importantes pour produire des protéines végétales dont une part seulement sera transformée en viande quand la plus grande partie sera transformée en déjections puis en algues vertes. Si la question est celle des ressources alimentaires et de la faim dans le monde, ne serait-il pas plus intelligent ou plus rationnel d’utiliser ces surfaces pour produire directement de la nourriture pour les humains ? (Je laisse à mon collègue Anthropopotame le soin de préciser éventuellement ce qu’il en est des conséquences sociales et écologiques au Brésil du remplacement de la forêt ou des cultures vivrières par des grandes cultures destinées à l’alimentation animale). Mais pour se poser la question, il faut commencer par raisonner en unités biologiques (azote, etc.) et pas seulement en unités monétaires.

Une autre question de ce point de vue est celle du rendement énergétique. Je ne développerai pas plus ce point dans ce billet déjà trop long, mais quelle est le rendement énergétique de l’élevage porcin hors-sol ? Combien faut-il brûler de pétrole pour produire une calorie mangeable ? Le prix du pétrole encore relativement bas permet de masquer le problème du déficit énergétique (le système consomme plus d’énergie qu’il n’en produit). À partir de quel prix du pétrole le système cessera-t-il totalement d’être rentable ? Je remarque seulement que, dès 1979, dans son manuel d’alimentation animale déjà cité, Dominique Soltner faisait remarquer que

si nos rendements bruts semblent augmenter, le rendement énergétique, le seul rendement vrai de notre agriculture, est de plus en plus mauvais.

Mais cela reste masqué tant que l’on raisonne seulement en unités économiques (monétaires) en oubliant les phénomènes énergétiques, écologiques et physiologiques sous-jacents.

Klement Arkadievitch Timiryazev (1843-1920), l’un des pionniers de la biologie et de la physiologie en Russie, qui a donné son nom à la principale école supérieure d’agronomie du pays, insistait déjà sur le fait que la vraie productivité est celle qui utilise au mieux les propriétés de la chlorophylle (je n’ai pas retrouvé la citation exacte qui figure dans un livre de Mikhaïl Lemechev).

Dernière remarque pour finir : interrogé au sujet des sangliers de Morieux sur Canal + dimanche dernier, Jean-Louis Borloo répondait en substance que la question était sérieuse mais que les adaptations nécessaires demandent du temps. Il faut quand même rappeler à ce monsieur que le rapport L’eau, un enjeu économique majeur, rédigé par Jean-Claude Pierre, de l’association Eaux et rivières de Bretagne, pour le Conseil économique et social régional date de… 1988 ! Presque un quart de siècle !

  1. Sur la biologie de ces algues vertes, voir par exemple ce blog-TPE par des élèves de première S. []
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2 réponses à Cochons contre sangliers ?

  1. Eugène dit :

    Qu’en est-il de l’idée sulfureuse (amoniaquée serait plus exact) de recycler les lisiers et autres fumiers d’élevages en composts – ou je ne sais quoi – pour les réexporter à leur tour, rajoutant ainsi un étage de plus à l’agroindustrie?

  2. Jean-Michel dit :

    Il y a quelques années, à l’époque de ma thèse, je suivais ces questions là d’assez près. Je me souviens avoir visité des exploitations avec des installations de ce type dès les années 1990. Différents prototypes de machines étaient proposés. Je dois encore en avoir la documentation dans mes archives. Mais j’ai suivi cela de beaucoup plus loin depuis plusieurs années. Je ne peux donc pas te répondre précisément pour l’instant…

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