Alexandre Soljénitsyne (1918-2008)

A. Soljénisyne

A. Soljénisyne

И вот — вас ведут. При дневном аресте обязательно есть этот короткий неповторимый момент, когда вас — неявно, по трусливому уговору, или совершенно явно, с обнаженными пистолетами — ведут сквозь толпу между сотнями таких же невиновных и обреченных. И рот ваш не заткнут. И вам можно и непременно надо было бы КРИЧАТЬ! Кричать, что вы арестованы! что переодетые злодеи ловят людей! что хватают по ложным доносам! что идет глухая расправа над миллионами! И слыша такие выкрики много раз на день и во всех частях города, может быть сограждане наши ощетинились бы? может аресты не стали бы так легки!?
[…]
Сам я много раз имел возможность кричать.
[…] так что ж я молчу??!..
А у каждого всегда дюжина гладеньких причин, почему он прав, что не жертвует собой.
Одни еще надеются на благополучный исход и криком своим боятся его нарушить (ведь к нам не поступают вести из потустороннего мира, мы уже не знаем, что с самого мига взятия наша судьба уже решена почти по худшему варианту, и ухудшить ее нельзя). Другие еще не дозрели до тех понятий, которые слагаются в крик к толпе. Ведь это только у революционера его лозунги на губах и сами рвутся наружу, а откуда они у смирного, ни в чем не замешанного обывателя? он просто НЕ ЗНАЕТ, ЧТО ему кричать. И наконец, еще есть разряд людей, у которых грудь слишком переполнена, глаза слишком много видели, чтобы можно было выплеснуть это озеро в нескольких бессвязных выкриках.
А я — я молчу еще по одной причине: потому, что этих москвичей, уставивших ступеньки двух эскалаторов, мне все равно мало — м а л о! Тут мой вопль услышат двести, дважды двести человек — а как же с двумястами миллионами?.. Смутно чудится мне, что когда-нибудь закричу я двумстам миллионам…
А пока, не раскрывшего рот, эскалатор неудержимо сволакивает меня в преисподнюю.
И еще я в Охотном ряду смолчу.
Не крикну около « Метрополя ».
Не взмахну руками на Голгофской Лубянской площади…

Voici, on vous emmène. Lors d’une arrestation de jour, il y a forcément un court instant, un instant qui ne reviendra pas, où, que ce soit furtivement, par une sorte de convention peureuse, ou bien ostensiblement, les pistolets dégainés, on vous emmène à travers une foule de personnes tout aussi innocentes que vous, tout aussi vouées à l’irrémédiable. Et on ne vous a pas fermé la bouche, et il vous est loisible – et il faudrait absolument le faire – de CRIER ! De crier que vous êtes arrêté ! que des malfaiteurs déguisés font la chasse à l’homme ! qu’on s’empare des gens sur des dénonciations mensongères ! qu’on règle leur compte en douce à des millions de personnes ! D’entendre des cris de ce genre plusieurs fois par jour et aux quatre coins de la ville, peut-être nos concitoyens se seraient-ils rebiffés ? peut-être que les arrestations seraient devenues moins aisées ? […]
Moi-même, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de crier. […]
mais pourquoi, pourquoi donc gardais-je le silence ?
Chacun a une bonne douzaine d’excellentes raisons expliquant pourquoi il a raison de ne pas se sacrifier.
Les uns espèrent encore une issue favorable et craignent par leur cri de la compromettre (c’est que nous ne recevons aucune nouvelle de l’au-delà, nous ignorons que, dès l’instant où l’on s’est emparé de nous, notre sort est déjà réglé dans le sens moins favorable, impossible donc de l’aggraver). D’autres ne sont pas encore mûrs pour les idées qui se cristallisent dans un cri qu’on lance à la foule. Il n’y a que le révolutionnaire pour avoir toujours ses slogans sur les lèvres, toujours prêts à retentir ; mais où donc irait-il les prendre, ces slogans, ce petit-bourgeois paisible qui n’a jamais été impliqué dans aucune affaire ? IL NE SAIT SIMPLEMENT PAS QUOI CRIER. Et puis, il existe enfin une troisième catégorie d’hommes dont la poitrine est trop pleine, dont les yeux en ont trop vu pour qu’il leur soit possible de dégorger tout cet océan en quelques cris indistincts.
Et moi ? Et bien, moi j’ai encore une autre raison de garder le silence : ces Moscovites qui remplissent les degrés de deux escaliers, il ne sont pas assez nombreux pour moi, ils sont trop peu ! Mon hurlement ne serait entendu que par deux cent, deux fois deux cent personnes, mais comment faire pour deux cent millions ? Il m’apparaît plus ou moins confusément qu’un jour ou l’autre, je pousserai un cri à l’adresse de ces deux cent millions d’hommes-là.
En attendant, sans que j’aie ouvert la bouche, l’escalier, inexorablement, m’entraîne dans l’empire des morts.
Je garderai encore le silence dans la rue Okhotny Riad.
Je ne crierai pas devant l’hôtel Métropole.
Je ne lèverai pas les bras vers le ciel en haut du Golgotha : sur la place de la Loubianka.
L’archipel du goulag, Tome 1, p. 19-20.

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