Les derniers jours de l’URSS

Forêt de Belovèje Le 25 décembre 1991, Mikhaïl Gorbatchev démissionnait de son poste de président de l’URSS1. À ce moment-là, l’URSS n’existait plus de fait depuis plusieurs semaines. L’échec de la tentative de putsch réalisée le 19 août par un Comité d’État pour l’état d’urgence (Guékatchèpé) qui réunissait quelques représentants des grands ordres soviétiques (Intérieur, Défense, KGB, complexe militaro-industriel…) avait précipité les événements. Deux des républiques qui constituaient l’Union, la Lituanie et la Géorgie, s’étaient déjà prononcées en faveur de l’indépendance (dès mars 1990 dans le premier cas, en avril 1991 dans le second). Dans les jours d’août qui suivirent le putsch, ce fut le tour de la Lettonie, de l’Ukraine, de la Biélorussie, de la Moldavie, de l’Azerbaïdjan, de la Kirghizie et de l’Ouzbékistan. Le Tadjikistan, l’Arménie et le Turkménistan leur emboitèrent le pas en septembre-octobre, alors que le Kazakhstan attendit le 16 décembre. Le cas russe était plus complexe. Après l’échec du putsch, le président de la RSFSR, Boris Elstine, préféra ne pas immédiatement substituer les instances russes aux instances du « centre ». Mais il plaça des hommes à lui à la tête de quelques grandes institutions soviétiques (KGB, Intérieur, Défense). Gorbatchev, de son côté, tenta jusqu’au bout de sauver l’Union, au prix de nombreux compromis. L’un des enjeux (celui qui inquiétait le plus les Occidentaux) était le contrôle des armements répartis dans les différentes républiques et Gorbatchev, en octobre encore, défendait le maintien d’une défense commune. S’appuyant sur le travail de Grigori Iavlinski, il chercha également à maintenir une « union économique », sorte de marché commun et d’espace monétaire unique (une « zone rouble » !) sinon à l’échelle de l’URSS, du moins à celle des républiques qui accepteraient d’y entrer (les Baltes avaient définitivement pris le large). Un traité fut signé en ce sens le 18 octobre (onze républiques le signeront au total : outre les Baltes, la Géorgie était restée à l’écart). Mais c’était sans compter sur la volonté de détachement de l’Ukraine d’une part, ainsi que de la Russie de l’autre. Le 28 octobre, Boris Elstine annonçait que la Russie entendait lancer ses propres réformes, une « thérapie de choc » sur le modèle polonais, concoctée par une équipe réunie autour d’Egor Gaïdar, centrée sur la libération des prix, le contrôle des émissions monétaires (ce qui conduisait à envisager la création d’une monnaie exclusivement russe pour éviter de subir les effets d’éventuelles émissions incontrôlées de roubles soviétiques par les autres républiques : réforme monétaire qui aura lieu, finalement, le 24 juillet 1993), les privatisations et la libéralisation des échanges extérieurs (lire, sur le blog d’Andreï Illarionov, en russe, des extraits de ce discours). La Russie, de surcroît, ne voulait plus reconnaître le pouvoir du « centre ». Le 8 décembre, alors que des élections en Ukraine avaient confirmé la volonté d’indépendance, les présidents russe, biélorusse et ukrainien, Eltsine, Chouchkevitch et Kravtchouk, se réunirent dans une résidence de la forêt de Belovèje pour établir un communiqué dans lequel ils déclaraient que l’URSS cessait d’exister en même temps qu’ils annonçaient la création de la Communauté des États Indépendants (CEI). Gorbatchev dut se faire une raison : il présidait désormais une coquille vide. Il rencontra Eltsine le 17 décembre pour convenir d’une transmission des pouvoirs avant la fin de l’année. Le 21 décembre, il fut convenu entre les onze ex-républiques soviétiques entrées dans la CEI (la Géorgie encore une fois était restée à l’écart) que la Russie serait seule héritière de l’arsenal nucléaire ainsi que du siège au Conseil de sécurité de l’ONU (dans les jours précédents, le secrétaire d’État américain, James Baker, s’était rendu à Moscou, au Kazakhstan, en Biélorussie et en Ukraine pour peser sur les négociations et s’assurer qu’il en irait bien ainsi). Et le 25 décembre, après avoir remis le code nucléaire à Boris Eltsine, Gorbatchev prononçait à la télévision son discours de démission :

(On trouvera ici une transcription partielle en français de cette allocution, à partir de 2’06 environ. Après avoir annoncé qu’il cessait ses fonctions, Gorbatchev souligne bien son soutien au principe de souveraineté des républiques en même temps que son désaccord avec ceux qui ont conduit à la désintégration de l’Union : il fait référence — cf. 57 » — à la rencontre d’Alma-Ata, le 1er octobre, qui a débouché sur le traité signé le 18 à Moscou.)

Rétrospectivement, nous pourrions avoir le sentiment que cette disparition de l’URSS était inévitable et obéissait à une nécessité historique. Il suffit pourtant de lire les travaux des soviétologues des années 1970 et 1980 pour se défaire de cette illusion : la plupart d’entre eux pensaient que l’URSS était destinée à durer et furent surpris par la rapidité de son effondrement entre 1986 et 1991. Raymond Aron, au moment de rédiger ses Mémoires, ne semblait pas douter de la stabilité du monde bipolaire (l’un des chapitres réintégrés dans la nouvelle édition des Mémoires porte un titre sous forme de question : « Vers l’hégémonisme soviétique ? »).

C’est que l’histoire, il est banal de le dire, n’est jamais écrite d’avance. Il y a dix ans, le 1er janvier 2002, quand s’est effectué le passage à l’euro, personne ne pouvait prévoir le scénario qui se joue actuellement. Et personne ne peut dire exactement ce que seront l’Union européenne et la zone euro dans six mois.

C’est pour échapper à l’« illusion rétrospective de fatalité », pour « restituer au passé l’incertitude de l’avenir » (Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l’histoire, Gallimard, Tel, p. 224), que l’historien est amené à élaborer des « constructions irréelles », à se demander « ce qui aurait pu être » (ibid., p. 202). Il se demande si

« en faisant varier une donnée, il obtient, au moment où il se place, un événement autre. Il lui suffit de démontrer qu’il y aurait eu quelque chose de changé [et] la plupart du temps, il serait bien en peine d’en dire davantage » (ibid., p. 226).

Dans le cas de l’URSS, on ne peut notamment s’empêcher de se demander ce qui se serait passé si les réformes avaient été menées par un autre que Gorbatchev, par quelqu’un qui, contrairement à ce dernier, aurait été moins attaché à la glasnost’, à la démocratisation, à la recherche du compromis et à l’évitement de la violence. Une réforme « à la chinoise » était-elle possible, faisant passer les réformes économiques avant les réformes démocratiques, quitte à « calmer avec détermination [les] tempête[s] politique[s] » (selon des propos attribués à Hu Jintao à propos des manifestations de la place Tian ‘anmen) ?

Je ne suis pas en train de dire que cette voie chinoise a été par la suite celle de Vladimir Poutine, mais ce qui est certain, c’est que l’actuel premier ministre russe n’a jamais caché qu’il regrettait la disparition de l’URSS. Dans un livre-entretien paru en 2000 (От первого лица/À la première personne), il racontait une conversation qu’il aurait eu à Saint-Petersbourg avec Henri Kissinger et lors de laquelle il fut surpris d’entendre Kissinger partager ses inquiétudes sur l’effacement trop rapide de l’URSS de l’Europe de l’Est. Et à la fin du mois de novembre dernier, lors du congrès du parti Russie unie, il a encore mis en cause ceux qui « à différents moments se sont trouvés au pouvoir » et « ont conduit le pays à la ruine » (précisant qu’il voulait parler de la chute de l’URSS).

PS [10/12]. La Chine ne vient pas seulement d’attribuer à Vladimir Poutine le prix Confucius pour la Paix, en raison de sa critique de l’opération de l’OTAN en Lybie (« Il a un cœur juste », a déclaré le poète Qiao Damo, l’un des fondateurs du prix). Elle lui a également apporté son soutien au sujet des récentes élections législatives. « La Chine considère que les élections à la Douma reflètent la volonté des citoyens russes. La Chine respecte la volonté du peuple russe et soutient le choix par la Russie de la voie de développement qui convient à sa situation nationale », a déclaré vendredi en conférence de presse le porte-parole du ministère chinois des Affaires Étrangères, Hong Lei.

  1. Poste qu’il occupait depuis le 15 mars 1990, en vertu d’une réforme constitutionnelle, après avoir été nommé premier secrétaire du Parti le 11 mars 1985 et avoir accédé en octobre 1988 au poste de président du præsidium du Soviet suprême, puis de président du Soviet suprême []
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2 réponses à Les derniers jours de l’URSS

  1. aymeric dit :

    Commentaire sans grand intérêt juste pour signaler que j’avais beaucoup aimé ce texte, voilà.
    (Il est aussi question de ces épisodes dans le dernier quart du Limonov -très bon livre dans lequel je suis pourtant rentré avec réticence – d’Emmanuel Carrère.)

  2. Jean-Michel dit :

    Merci. Ce même Limonov qui a maintenu sa manifestation place de la Révolution le 10 décembre, refusant de se mêler au « beau monde » de la place Bolotnaïa : « il y a même Ksenia Sobtchak » ! Et non seulement Ksenia Sobtchak, mais aussi (outre Bojena Rynska)… Tina Kandelaki (qui affiche le 15 son soutien à Poutine). Ce qui conduisait l’agence Ria-Novosti à ironiser sur les Walkyries de la place Bolotnaïa. Il va falloir regarder cela de plus près, mais les comparaisons avec les « printemps arabes » me semblent pour le moins hasardeuses et superficielles…

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