Comédie

Les doutes de l’accusation au sujet de la crédibilité de la plaignante ont donc conduit la justice américaine à lever, le 1er juillet, le placement en résidence surveillée de Dominique Strauss-Kahn ainsi que la caution de 6 millions de dollars. Les poursuites ne sont pas encore abandonnées, mais, sauf nouveau coup de théâtre, elles devraient l’être bientôt. Il se pourrait même, nous dit-on dans l’oreillette, que Cyrus Vance Jr. n’attende pas le 18 juillet pour cela. Ce qui pèse le plus lourd dans ce sens, c’est que la plaignante ait menti devant le Grand Jury. Voilà quelque chose qui ne pardonne pas. En France, nombreux sont déjà ceux qui voient DSK « blanchi », certains espérant même son retour triomphal dans la campagne électorale. Ils oublient un peu vite que la perte de crédibilité de la plaignante ne permet aucune conclusion sur ce qui s’est effectivement passé dans cette fameuse suite du Sofitel. On peut mentir sur des tas de choses et en même temps se faire violer. On peut aussi se faire violer et tenter ensuite d’en tirer profit, comme on peut consentir à une relation pour essayer ensuite de se faire passer pour une victime et en tirer profit. Un abandon des poursuites contre DSK signifiera seulement que l’affaire est tellement mal engagée qu’il n’est plus possible de prouver sa culpabilité (le dossier de l’accusation n’est plus guère défendable). Mais elle ne permettra pas de faire le tri entre ces différentes hypothèses (et d’autres encore). Bref, il se pourrait que l’on ne sache jamais s’il y a eu agression ou non. Sauf erreur de ma part, par contre, la défense de DSK ne nie pas qu’il y a bien eu relation sexuelle. Si tel est le cas, il faut reconnaître que le personnage n’est de toutes façons pas très rassurant.

Car il faut distinguer au moins deux choses. Que l’affaire se termine par un non-lieu en serait une. C’est une question purement judiciaire, liée à la fragilité du dossier et à la notion de reasonable doubt qui donne une grande importance à la crédibilité d’un témoignage. La seconde est l’aptitude de DSK à gouverner. En ce qui me concerne, je ne confierais pas le pouvoir à un homme assez inconscient, assez peu maître de lui-même, pour ne pas résister à la tentation de s’offrir la femme de chambre, consentante ou non, au risque de se faire piéger de la façon la plus grossière et alors qu’il sait par ailleurs qu’on l’attend au tournant sur ce sujet1. Cet homme-là aurait été tout aussi capable de se faire piéger par une nouvelle Anna Chapman ou par une belle chinoise en service commandé (clic). Imagination ? Voire. Les Services soviétiques puis russes ont toujours su exploiter ce genre de faille. Des jeunes femmes avaient été recrutées tout spécialement pour cela au moment des jeux olympiques de Moscou en 1980 (on lira sur ce thème le premier roman d’Andréï Makine, La fille d’un héros de l’Union Soviétique). En mars 1999, ils surent aussi exploiter le goût pour les prostituées du procureur général de Russie, Youri Skouratov (ou d’un homme qui lui ressemblait), afin de le convaincre définitivement de démissionner, mettant ainsi un terme à sa campagne de lutte contre la corruption à tous les niveaux2. Eh oui, c’est vieux comme le monde : les affaires d’alcôve ont toujours été exploitées en politique. Mais on tombe d’autant plus facilement dans ce type de piège que l’on a quelques prédispositions pour cela.

On en revient toujours au même vieux problème, exprimé par Platon dans La République : avant de prétendre gouverner les autres, il faut savoir se gouverner soi-même, posséder la maîtrise de soi (la σωφροσύνη, ou tempérance dans les désirs, y compris la libido, tempérance qui était pour Platon, aux côtés de la sagesse et du courage, l’un des fondements de la justice). Je sais bien que pour beaucoup de nos modernes ces idées-là sont totalement ringardes. Ce qui compte, c’est le nombre et une opinion largement fabriquée par les spin doctors. Mais il est permis d’y tenir malgré tout3. Ce pourrait même être un critère de choix pour le public (clic). Or DSK à ce jour ne me paraît pas avoir prouvé (au-delà d’un doute raisonnable, si j’ose dire !) qu’il possédait cette maîtrise de soi. Sans même parler des possibles critiques sur son style que la gauche serait mal venue de négliger après avoir passé des années à critiquer celui du « Président des riches » (clic) !

  1. Cf. ses déclarations le 28 avril à des journalistes de Libération. []
  2. Youri Skouratov avait déjà demandé à démissionner « pour raisons de santé », poussé par « certaines forces », avant que la télévision diffuse, le 17 mars 1999, une cassette le montrant au lit avec deux prostituées, qui était parvenue au FSB les jours précédents. Vladimir Poutine, alors directeur du FSB, affirma qu’il n’y avait aucun doute sur l’identité de l’homme apparaissant sur la vidéo. []
  3. L’anthropologie clinique, qui les retravaille sur la base de la distinction clinique entre troubles de la personne et troubles de la norme, en fait le fondement de l’hégétique. []
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