Citations estivales (2) : Tolstoï et Napoléon

Au livre troisième de Guerre et Paix, deuxième partie, chapitre XXXVIII, Tolstoï introduit une citation de Napoléon, tirée du Mémorial de Sainte-Hélène. Remplacez y Paris par Washington, la Russie par l’Irak ou tout autre région du monde où l’oncle Sam tente d’avancer ses pions (pour oublier qu’au pays de Mickey Mouse et des reality shows, aboutissement, comme chacun sait, de la culture et de la civilisation, le lien social est dans un état de décomposition à ce point avancée qu’enseignants, élèves et étudiants viendront bientôt armés en cours ?), et vous aurez une assez bonne description de la Pax Americana et de ses « bienfaits».

Ce n’est pas ce jour-là seulement que, parcourant le champ de bataille couvert de morts et de mutilés (parce qu’il l’avait voulu, croyait-il) et regardant ces hommes, il calculait combien il était tombé de Russes pour un Français et se leurrant lui-même trouvait motif à se réjouir parce qu’il y avait cinq Russes pour un Français. Ce n’est pas ce jour-là seulement qu’il écrivait à Paris : le champ de bataille a été superbe, parce que cinquante mille cadavres y étaient couchés ; mais à Sainte-Hélène, dans le calme de la solitude où il avait l’intention, disait-il, de consacrer ses loisirs au récit des grandes choses qu’il avait accomplies, il écrivait1 :

La guerre de Russie eût dû être la plus populaire des temps modernes: c’était celle du bon sens et des vrais intérêts, celle du repos et de la sécurité de tous; elle était purement pacifique et conservatrice.

C’était pour la grande cause, la fin des hasards et le commencement de la sécurité. Un nouvel horizon, de nouveaux travaux allaient se dérouler, tout plein du bien-être et de la prospérité de tous. Le système européen se trouvait fondé; il n’était plus question que de l’organiser.

Satisfait sur ces grands points et tranquille partout, j’aurais eu aussi mon Congrès et ma Sainte-Alliance. Ce sont des idées qu’on m’a volées. Dans cette réunion de grands souverains, nous eussions traités de nos intérêts en famille et compté de clerc à maître avec les peuples.

L’Europe n’eût bientôt fait de la sorte véritablement qu’un même peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la patrie commune. Il eût demandé toutes les rivières navigables pour tous, la communauté des mers, et que les grandes armées permanentes fussent réduites désormais à la seule garde des souverains.

De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique, tranquille, glorieuse, j’eusse proclamé ses limites immuables; toute guerre future, purement défensive; tout agrandissement nouveau antinational. J’eusse associé mon fils à l’Empire; ma dictature eût fini, et son règne constitutionnel eût commencé…

Paris eût été la capitale du monde, et les Français l’envie des nations!…

Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent été consacrés, en compagnie de l’impératrice et durant l’apprentissage royal de mon fils, à visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres chevaux, tous les recoins de l’Empire, recevant les plaintes, redressant les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les bienfaits.

  1. Не в один только этот день, объезжая поле сражения, уложенное мертвыми и изувеченными людьми (как он думал, по его воле), он, глядя на этих людей, считал, сколько приходится русских на одного француза, и, обманывая себя, находил причины радоваться, что на одного француза приходилось пять русских. Не в один только этот день он писал в письме в Париж, что le champ de bataille a été superbe, потому что на нем было пятьдесят тысяч трупов; но и на острове Св. Елены, в тиши уединения, где он говорил, что он намерен был посвятить свои досуги изложению великих дол, которые он сделал, он писал: []
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2 réponses à Citations estivales (2) : Tolstoï et Napoléon

  1. le rimailleur dit :

    J’aurais juré qu’il y avait une intro sur l’Osséttie dans la première version de cet article : on dirait le début d’un épisode de la quatrième dimension 🙂

  2. jean-michel dit :

    Oui, j’en ai fait un nouveau billet indépendant. Très dur à écrire d’ailleurs…

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