Bac de philo

Si j’avais à proposer à la dernière minute, à un peu plus de 48 heures du jour J, un texte pour l’épreuve de commentaire du bac de philo, je crois que je choisirais celui-ci :

Bolchevisme et fascisme entrent donc presque ensemble sur le théâtre de l’histoire, comme les derniers nés du répertoire politique européen. Il est un peu difficile d’imaginer aujourd’hui que ce sont des idéologies si récentes, alors qu’elles nous paraissent selon les cas, désuètes, absurdes, déplorables ou criminelles. Pourtant, elles ont empli le siècle ; l’une contre l’autre, l’une portant l’autre, elles en ont fait la matière. À la fois très puissantes, très éphémères et très néfastes, comment ont-elles pu mobiliser tant d’espoirs ou tant de passions chez tant d’individus ? Ces astres morts ont emporté leur secret avec eux. Il faut pour les interroger retourner à l’époque de leur rayonnement.

Ce qui rend inévitable une analyse comparée n’est pas seulement leur date de naissance et leur caractère à la fois simultané et météoritique à l’échelle de l’histoire. C’est aussi leur dépendance mutuelle. Le fascisme est né comme une réaction anticommuniste. Le communisme a prolongé son bail grâce à l’antifascisme. La guerre les a mis au prises, mais après les avoir associés. L’un et l’autre ne veulent voir qu’un néant dans l’espace qui les sépare ; quitte, si cet espace pourtant leur est utile, à se l’annexer dans leur marche vers le pouvoir absolu qui est leur règle et leur ambition communes. En somme, ce sont des ennemis déclarés puisqu’ils recherchent leur liquidation réciproque ; mais aussi des ennemis complices qui ont besoin pour s’affronter de liquider d’abord ce qui les sépare. Ainsi, même la soif de combattre les unit quand l’existence d’un adversaire commun n’y suffit pas : ce qui pourrait être une définition de l’attitude de Hitler entre août 1939 et juin 1941.

Le plus grand secret de la complicité entre bolchevisme et fascisme reste pourtant l’existence de cet adversaire commun, que les deux doctrines ennemies réduisent ou exorcisent par l’idée qu’il est à l’agonie, et qui pourtant constitue leur terreau : tout simplement la démocratie. J’entends ici le terme dans ses deux significations classiques ; la première désigne un type de gouvernement, fondé sur le libre suffrage des citoyens, la compétition périodique des partis pour l’exercice du pouvoir et des droits égaux garantis à tous ; la seconde renvoie plutôt à la définition philosophique des sociétés modernes, constituées par des individus égaux et autonomes, libres de choisir leurs activités, leurs croyances ou leurs types d’existence. Or, de ces deux têtes de chapitre de la modernité, fascistes et communistes manifestent non pas le même rejet, car les considérants philosophiques sont différents, mais un rejet aussi radical.

François Furet, Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Paris, Robert Laffont, 1995, p. 38-39.

Si je devais proposer ensuite quelques questions ou thèmes permettant de dégager l’intérêt philosophique du texte en évitant la paraphrase, je proposerais des questions comme celles-ci :

– Comment se fait-il que ces « astres morts » ne soient pas tout à fait morts ?

– Comment se fait-il qu’ils survivent chez quelques jeunes de 20 ans qui voient le monde actuel avec les yeux de leurs aïeux des années 1930-1940 ? et donc ne voient pas grand chose puisque le monde, lui, entre temps a changé ?

– Comment se fait-il qu’on leur accorde tant d’importance alors qu’ils n’ont plus derrière eux aucun État, aucune Panzerdivision, aucune Armée rouge (si ce n’est celle de Kim Jong-un) ? Alors que l’espace qui les sépare n’est plus un espace géographique, mais un vaste espace politique qui, en « Occident » du moins, est largement acquis à la démocratie et à l’économie de marché ? Alors que les grandes questions sont désormais l’avenir des régimes de retraites, les relations entre la grande distribution et les producteurs de porcs, les risques en tout genre (actifs financiers toxiques, terrorisme, inondations, Médiator, Furosémide…)… ? Alors que la « question naturelle » chère à Moscovici – le père, pas le fils ! -, une fois passées les grandes envolées lyriques à la Michel Serres, suppose de s’intéresser de près à la directive nitrates, aux périmètres des zones vulnérables, aux parcs éoliens au large d’Arromanches – compatibles ou non avec le devoir de mémoire ? -, aux escargots de Quimper, à la loi littoral, aux inventaires des zones humides dans les PLU, etc. ? Est-ce parce que toutes ces questions sont jugées par eux, comme par certains de leurs aînés, trop prosaïques, « petites-bourgeoises », « philistines »… (rayer la mention inutile) ?

– Etc.

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