A partir de « Raymond Aron et l’Europe »

Quelques notes de lecture suivies de réflexions qui valent ce qu’elles valent : peut-être pas beaucoup plus que le café du commerce. Mais il faut bien essayer d’appliquer les maximes de Kant.

Il se trouve que je lisais la semaine dernière le livre de Joël Mouric, Raymond Aron et l’Europe, publié en 2013 par les Presses Universitaires de Rennes. L’auteur est un agrégé d’histoire, professeur d’histoire-géographie au lycée de l’Iroise à Brest. Le livre est tiré d’une thèse soutenue à l’Université de Bretagne Occidentale qui a obtenu le prix Raymond Aron 2011.

Il présente l’évolution de la réflexion de Raymond Aron sur l’Europe, telle qu’elle ressort de ses très nombreux écrits sur le sujet, depuis l’article publié dans la Revue de Genève en 1926 (« Ce que pense la jeunesse universitaire d’Europe ») jusqu’à celui publié le 7 octobre 1983 dans L’Express, au plus fort de la crise dite des euromissiles (« Pershing : le test du courage européen »). Les œuvres majeures que sont Introduction à la philosophie de l’histoire (1938), Paix et guerre entre les nations (1962) et Penser la guerre, Clausewitz (1976) constituent bien entendu des jalons importants de cette réflexion.

Le directeur de la thèse, Fabrice Bouthillon, souligne dans sa préface l’actualité de la pensée d’Aron sur le sujet. Ce ne sont pas les événements de ces derniers jours qui vont le contredire. La formule de Toynbee qu’aimait citer Aron, history is again on the move, s’applique bien évidemment à la situation en Ukraine.

Il serait trop long de développer ici toutes les raisons de cette actualité. Je ne retiendrai dans ce billet qu’un seul point. Raymond Aron faisait indiscutablement partie des « pro-européens ». Mais dans quel sens ? Comme le remarque l’auteur, il faut évidemment tenir compte de la polysémie du mot Europe qui désigne selon les contextes un espace géographique, une civilisation, un ensemble d’États rassemblés par des liens politiques, ainsi qu’un projet particulier, celui de l’Union européenne. À ces différentes acceptions du mot, Aron ajoutait la distinction entre l’Europe en soi, qui peut être décrite sur la base de certains traits objectifs, et l’Europe pour soi, qui renvoie à la conscience que peuvent avoir les Européens de leur destin commun. L’Europe, pour Aron, ne se limitait pas au projet de construction européenne. Il s’agissait plutôt d’un « espace que distingue une forme spécifique d’existence politique fondée sur les nations, l’État de droit et la modération du gouvernement, tels que Montesquieu les a décrits » (Mouric, p. 20). Cet espace incluait pour lui les États de l’Europe des Six, puis des Neuf, mais aussi ceux de l’Europe centrale et orientale situés à l’époque à l’est du rideau de fer. Sa conception de l’Europe était très éloignée de celle de Jean Monnet, à laquelle il reprochait de confondre l’ordre économique et l’ordre politique. Non pas qu’il fût un adversaire du « Marché commun » (Joël Mouric souligne même qu’il peut être vu comme « un précurseur, si ce n’est de la monnaie unique, du moins d’une politique économique européenne », p. 291, voir aussi p. 232). Mais ses réserves à l’encontre du « constructivisme » de Monnet (Mouric, p. 219) lui étaient imposées par l’histoire elle-même qui continuait à se jouer dans des cadres nationaux. « C’est pourquoi Aron se refusait à condamner catégoriquement le nationalisme. On pouvait, tout en écartant les excès du chauvinisme, défendre un nationalisme raisonnable, fondé sur l’existence historique des nations comme communautés politiques » (Mouric, p. 240).

Particulièrement éclairantes à cet égard sont les pages du livre qui présentent les analyses que fit Aron de la révolution hongroise et de son écrasement, entre le 23 octobre et le 10 novembre 1956. Dans un article du Figaro, le 26 octobre (« L’histoire va dans le sens de la liberté »), Aron comparait l’insurrection hongroise avec les révolutions libérales de 1848 (celles du « printemps des peuples »). « Dans les deux cas, écrivait-il, la Russie restée ou redevenue le foyer de la réaction en Europe », mettait ses troupes à la disposition du gouvernement hongrois pour massacrer le peuple qui réclamait l’indépendance nationale et des élections libres » (Mouric, 2013, p. 228, qui cite Aron, 1956). Après le soulèvement polonais de Poznań au mois de juin 1956, l’insurrection hongroise d’octobre-novembre témoignait, « derrière la soviétisation apparente et le régime des démocraties populaires, de la permanence des nations d’Europe centrale et orientale, et de leur aspiration à la liberté » (ibid.). En 1956 comme en 1848 donc, « la mobilisation pour la liberté » s’accomplissait dans un cadre national. Il en allait de même de celle du printemps de Prague de 1968, comme du mouvement de grève qui démarre en Pologne pendant l’été 1980 et conduit à la proclamation de l’état de siège le 13 décembre 1981. Dès 1969, l’Ostpolitik de Willy Brandt « correspondait à un retour de l’Allemagne comme sujet de la scène diplomatique : « Elle représente une initiative allemande, non pas européenne, non pas occidentale » » (Mouric, p. 287, qui cite Le Figaro, « L’ère des négociations, II. Les objectifs de Bonn », 19 mars 1970).

Raymond Aron est mort le 17 octobre 1983. Il n’a pas été témoin de la chute des régimes communistes d’Europe centrale et orientale dans les derniers mois de 1989, pas plus que des proclamations d’indépendance qui ont conduit à la disparition de facto de l’URSS dans les derniers mois de 1991. Mais je ne pense pas que les scénarios de ces années-là contredisent ses analyses sur l’importance du cadre national.

Il en va de même de l’actuelle crise ukrainienne, avec cette particularité que, contrairement par exemple à la Pologne, l’Ukraine, qui n’a accédé à l’indépendance qu’en 1991, est un État-nation encore en gestation, une gestation d’autant plus difficile qu’elle doit se faire dans le cadre de frontières héritées de l’URSS1.

Qu’en est-il maintenant de l’Europe de Jean Monnet ? En 1976, dans Plaidoyer pour l’Europe décadente, Aron écrivait que « l’Europe des Six ou des Neuf ne constitue pas une entité politique : aussi loin que le regard puisse porter, elle n’en constituera pas une. À supposer que les États-Unis d’Europe eussent été possibles, au cours des dix premières années de l’après-guerre, la chance disparut avec la Communauté européenne de défense. Les fidèles de Jean Monnet accusent le général de Gaulle d’avoir porté le coup de grâce à l’intégration. À mon sens, il était déjà trop tard : les États nationaux s’étaient relevés et, en dernière analyse, ils ne s’étaient effondrés qu’en apparence dans les ruines des villes écrasées sous les bombes » (Aron, 1976, p. 449 – les italiques indiquent les phrases citées par Joël Mouric). Près de quarante ans plus tard, cette Europe des Six ou des Neuf est devenue une Europe des Vingt-huit. A-t-elle fini par déjouer le pronostic que faisait Aron ? Constitue-t-elle, autrement dit, une entité politique ? La création en 2007, par le traité de Lisbonne, d’un poste de Président permanent du Conseil européen ainsi que de « Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité » ne suffit pas pour répondre positivement à cette question. Le rôle de l’Union européenne comme telle dans le dénouement de la crise ukrainienne sera bien plus probant. Il y a fort à parier qu’il sera très faible. M. Van Rompuy et Mme Ashton ne comptent sans doute pas plus, aux yeux de Poutine, qu’ils ne comptent aux yeux de la majorité des citoyens de l’Union. Il y a beaucoup plus à attendre de la médiation de dirigeants nationaux (à commencer par la chancelière allemande puisque l’Allemagne bénéficie en Russie d’un prestige que la France, pourtant bien placée au moment de la disparition de l’URSS, a largement perdu depuis). Ce n’est pas une grande découverte, mais les entités politiques, au sein même de l’Union européenne restent les entités nationales.

Comment peut-il en être autrement alors que l’Union, engagée dans un processus d’élargissement permanent, ignore ses frontières ? Sur ce point, je rejoins ce qu’écrivait Sylvie Goulard : « il serait naïf de croire encore que l’absence de frontière sera éternellement profitable : ne serait-ce que pour mener une « politique étrangère », il faut bien définir ce qui est domestique et ce qui est étranger ». Or où sont aujourd’hui, potentiellement, les frontières de l’Union européenne ? En deçà ou au-delà de la Turquie ? En deçà ou au-delà de l’Ukraine ? En deçà ou au-delà du Caucase ? Sur les rives occidentales de la mer Caspienne ? Et pourquoi pas plus loin encore ? Ce qui semble exclut, en revanche, c’est que l’Union inclue la Russie. Le rôle qui lui est dévolu semble être celui d’un « partenaire » suffisamment étrange et étranger pour tenir lieu, sinon d’ennemi, du moins d’adversaire fédérateur. Car il en faut bien un : Aron, lecteur critique de Carl Schmitt, reconnaissait que la dialectique ami/ennemi, sans être l’essence du politique, en constituait un critère (qui fit l’objet d’une partie de la thèse de Julien Freund, dirigée par Aron, dont il a déjà été question ici). Mais le risque est alors double : en faire pour de bon un ennemi et transformer cet ennemi en coupable, éthiquement mauvais, incarnation du mal. L’ennemi, alors, n’est plus l’hostis, mais l’inimicus. Il perd sa qualité d’interlocuteur politique. Ce fut l’erreur du Traité de Versailles, que prévoyait déjà Max Weber dans la conférence sur la profession et la vocation de politique, prononcée le 28 janvier 1919 devant des étudiants de Munich. « L’éthique peut en effet se présenter d’abord dans un rôle tout à fait catastrophique du point de vue moral. […] Au lieu de se soucier de ce qui concerne l’homme politique, à savoir l’avenir et la responsabilité à l’égard de l’avenir, cette éthique s’occupe de questions politiques stériles, parce qu’indécidables, de culpabilité dans le passé »2. En raison de cette « éthique », l’Allemagne ne pouvait être que coupable, ce qui ne fit que renforcer le ressentiment d’une partie de sa population et alimenter un nationalisme qu’Adolf Hitler eut beau jeu d’exploiter. L’intelligence des dirigeants européens, après 1945, fut de ne pas retomber dans une vision essentialiste (« l’ennemi héréditaire ») et une attitude moraliste à l’égard de l’Allemagne. Il est vrai qu’ils furent aidés en cela par la nouvelle menace que représentait leur ancien allié Staline. Or cette tendance essentialiste et moralisatrice n’est pas absente de certaines déclarations actuelles à l’encontre de la Russie. La tentation réapparaît, elle n’avait peut-être pas disparu, d’y voir un État intrinsèquement mauvais, coupable de tous les maux dont ont souffert ses voisins, en raison d’on ne sait trop quel atavisme, des Tsars aux secrétaires généraux et de ces derniers à Vladimir Poutine. Ce n’est certainement pas le meilleur moyen de ménager l’avenir.

PS. Il faut dire quelques mots de l’existence, il est vrai fragile, d’une tradition libérale en Russie, au moins depuis le règne de Catherine II (la Russie n’est donc pas condamnée à l’autocratie : elle peut puiser dans sa propre tradition, qui est aussi une tradition de liens et de dialogue avec l’Europe occidentale, les moyens d’en sortir). Il faudrait s’arrêter aussi sur le caractère trompeur de l’expression de « guerre froide » utilisé à propos de la situation actuelle. La Russie de Poutine est-elle porteuse d’une idéologie équivalente à l’idéologie communiste, capable de séduire les foules des « pays du Sud » aussi bien que les intellectuels occidentaux (« le marxisme, horizon indépassable…» ) ? Quant à la comparaison avec Hitler (« les Sudètes » …), mieux vaut ne rien en dire par mansuétude pour madame Clinton ! S’il fallait absolument une comparaison, la meilleure, à tout prendre, serait à mon sens celle du règne de Nicolas Ier (des interventions motivées par le conservatisme et la crainte d’une contagion révolutionnaire : voir la fin du chapitre sur cette période de ce livre de Martin Malia). Mais la réalité russe actuelle est une réalité sui generis, irréductible à l’URSS comme à l’empire des Tsars, même si l’histoire, bien sûr, est à prendre en compte.

  1. Sur la création de l’identité nationale dans l’Ukraine de Iouchtchenko, on pourra lire Per Anders Rudling, « The Return of the Ukrainian Far Right: The Case of VO Svoboda », in Ruth Wodak, John E. Richardson, Ed, Analysing Fascist Discourse. European Fascism in Talk and Text, Routledge, 2013 (lien vers le livre et le chapitre concerné). Et pour une problématique générale, bien qu’il ne traite pas du tout de l’Ukraine, le livre d’Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècle, Seuil, 1999. []
  2. Il y en a de très nombreux exemples un peu partout de nos jours. []
Ce contenu a été publié dans Histoire, Russie, Sociologie, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.