Doryphores

Le doryphore (Leptinotarsa decemlineata) est ce coléoptère, connu pour être un ravageur des cultures de pomme de terre, dont le nom vient du grec δορυφόρος, mot à mot « porte-lance », c’est-à-dire « soldat armé d’une lance », et par la suite « garde », « garde du corps ». Quand Thucydide (Guerre du Péloponnèse, livre VI, chap. LVII) écrit : καὶ ὡς ἐπῆλθεν ἡ ἑορτή, Ἱππίας μὲν ἔξω ἐν τῷ Κεραμεικῷ καλουμένῳ μετὰ τῶν δορυφόρων διεκόσμει ὡς ἕκαστα ἐχρῆν τῆς πομπῆς προϊέναι, cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’Hippias était avec ses coléoptères, mais bien avec ses gardes. Il en va de même quand la nourrice répond au choryphée, au vers 769 des Choéphores d’Eschyle, que Clytemnestre ἄγειν κελεύει δορυφόρους ὀπάονας : elle veut qu’Egisthe se présente devant l’étranger accompagné de tous ses gardes. Ce n’est pourtant pas l’étymologie, mais le hasard d’une rencontre entre deux séries d’événements, qui fait que le mot doryphores, dans la France occupée, désigna également les soldats allemands. C’est que l’invasion de l’Europe par les doryphores, à partir de 1922 et depuis Bordeaux, fut suivie de près par l’occupation allemande.

Aujourd’hui, dans le contexte de la crise ukrainienne, c’est en Ukraine et en Russie que le doryphore connaît un nouveau succès. Le doryphore se dit en russe колорадский жук, soit à peu près scarabée du Colorado, une traduction mot à mot de son nom vernaculaire américain (Colorado Potato Beetle), le doryphore ayant commencé ses ravages aux USA dans les champs de patates du Colorado, dans les années 1860. Mais les couleurs du doryphore sont aussi proches de celles de l’ordre de Saint-Georges, un ordre de la Russie tsariste, créé par Catherine II, supprimé par Lénine en 1918 et restauré en 1994 par Boris Elstine. Depuis 2005, à l’initiative de l’agence RIA Novosti et d’une organisation étudiante, les couleurs de cet ordre ont été associées aux fêtes du 9 mai, commémorant, depuis les années 1960, la victoire de 1945 sur l’Allemagne nazie. Ces couleurs ont également été reprises par les séparatistes pro-russes en Ukraine, ce qui permet leur association aux doryphores (les coléoptères cette fois) chez leurs adversaires.

Le plus curieux, comme l’explique sur son blog Alexei Navalny, c’est que la promotion récente des couleurs de l’ordre de Saint-Georges pour les commémorations du 9 mai est vraisemblablement due à la volonté d’éviter le rouge, qui rappelait trop l’URSS et le communisme, à un moment (2005) où le Parti Communiste de la Fédération de Russie (КПРФ), était encore un concurrent crédible du parti du Kremlin, Russie Unie (Единая Россия). Pour les plus jeunes, qui n’ont pas de souvenir des défilés d’avant 2005 et encore moins de ceux de l’époque soviétique, le 9 mai est désormais associé au couleurs omniprésentes du ruban de Saint-Georges (surnommé aussi колорадская лента, « ruban du Colorado », ce qui évoque évidemment le doryphore). Mais ceux qui sont un peu plus âgés savent bien que c’est là une nouveauté. C’est aussi ce qu’explique Navalny : en URSS, dans les années 1980, la couleur du 9 mai était le rouge (malgré l’ordre de la gloire, créé en 1943). Pendant la guerre, le ruban de Saint-Georges était associé aux officiers et unités russes engagés aux côtés du IIIe Reich (général Krasnov, 15e corps SS de cavalerie cosaque). Dans la vidéo intégrée par Navalny, l’ex-journaliste et présentateur de télévision Alexandre Nevzorov, reconverti dans la promotion de nouvelles méthodes de dressage et d’équitation (Nevzorov Haute Ecole), le véritable père, selon Navalny, de l’esthétique poutinienne et donc de la promotion du « ruban du Colorado », un terme qu’il utilise lui-même, imagine un soldat de l’armée Vlassov qui, blessé à la tête en 1943, n’aurait repris conscience que dans la Russie des années 2012-2013 : en regardant par la fenêtre il ne pourrait qu’être persuadé de la victoire de l’armée Vlassov. Si la symbolique des couleurs a de l’importance, concluent Nevzorov et Navalny, alors la couleur du 9 mai et des commémorations de la victoire doit être le rouge.

PS. Ce pourrait être une illustration de plus de ce que dit Pierre-Yves Balut, sur la signification des couleurs qui est « du même acabit que le langage des fleurs qui disent tout et son contraire, suivant les conventions variables [mais les conventions comptent, la preuve] – et surtout qui par elles-mêmes ne disent strictement rien, car il n’y a sûrement aucun « langage » en tout cela » (Pierre-Yves Balut, Théorie du vêtement, p. 48).

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