Terrorisme et religion : quelques réflexions

La dimension politique

Les terroristes étaient bien connus des services mais il n’y avait pas d’éléments permettant de les incriminer a affirmé Bernard Cazeneuve. Je suppose que le ministre de l’Intérieur connaît bien la loi et que ce qu’il affirme à ce sujet est juridiquement fondé. Il devait y avoir de bonnes raisons – que j’ignore n’étant pas juriste – qui font que l’article 411-4 du Code pénal qui sanctionne le crime d’intelligence avec l’ennemi ne s’appliquait pas. Cela n’en pose pas moins question. Si le fait de séjourner au Yémen ou ailleurs pour se former et s’engager auprès d’organisations terroristes qui nous ont explicitement déclaré la guerre ne constitue pas un acte d’intelligence avec l’ennemi, je ne sais pas ce qui peut encore constituer un tel acte. Des spécialistes de droit pénal pourraient sans doute me l’expliquer. Ce qui me retient pour l’heure, c’est la difficulté de nos politiques à raisonner précisément en termes politiques, ce qui implique en autres la capacité à désigner l’ennemi comme tel. Quand elles ne se contentent pas de réponses émotionnelles ou moralistes, les élites européennes, en raison sans doute de leur formation, ne semblent pas pouvoir sortir d’une lecture économique et juridique du monde, qui leur masque du même coup la nature ethnico-politique des liens sociaux1 – le fameux « vivre ensemble » – indissociable de la notion d’inimitié (hostilitas). Comme l’écrivait Jean Gagnepain dans son dernier ouvrage, dans un passage consacré précisément au terrorisme :

« l’assouplissement commercial des frontières, la suppression des armées nationales, voire du service militaire [l’inverse serait historiquement plus juste : inattention de l’auteur ou de l’éditeur ?], ne change rien au fait qu’il n’est pas de civis sans hostis, d’ami sans ennemi, dût la guerre en se déplaçant changer éventuellement de nom » (p. 142).

Le terroriste n’est pas seulement un « barbare » (terme qui dans son acception actuelle signifie une condamnation morale bien plus qu’une exclusion ethnique, alors que le βάρβαρος par opposition à Ἕλλην était étymologiquement l’étranger, le non grec). Il est d’abord et avant tout un ennemi (hostis) qu’il faut pouvoir nommer et traiter comme tel2. L’antimilitarisme à la façon de Charlie Hebdo n’y aidait pas beaucoup (mais il faudrait au moins un autre billet complet pour en parler).


La dimension religieuse

Les dessins de Charlie Hebdo sur des sujets de religion – de même d’ailleurs que leurs dessins sur les autres sujets – me faisaient parfois sourire. Ils me laissaient le plus souvent indifférent. Ils témoignaient souvent de l’inculture religieuse de leurs auteurs, réduisant les religions à quelques clichés, partagée probablement par une fraction de plus en plus large de la société française y compris parfois chez ceux qui se réclament pourtant de telle ou telle confession (mon expérience d’enseignement universitaire me montre à ce sujet que les textes de sociologie des religions de Max Weber, dont la compréhension suppose une grande culture religieuse, ne sont certainement pas les plus faciles d’accès pour les étudiants actuels – et je ne suis pas certain qu’ils le soient beaucoup plus pour de nombreux collègues). Cela ne justifie évidemment en rien l’exécution planifiée des journalistes de Charlie. Cela ne justifiait même pas les quelques velléités de censure qui ont pu s’exprimer antérieurement. Mais les caricatures ne sont justement que des caricatures (et techniquement de l’encre sur du papier, que personne n’est obligé de regarder). En faire la pointe la plus avancée de notre civilisation, comme on tend à le faire ces derniers jours, sous l’effet de l’émotion, a quelque chose de paradoxal. Comme si à la fureur haineuse qu’elles ont déclenché chez l’ennemi répondait désormais une forme de sacralisation (voir à ce sujet ce que dit Luz, l’un des rescapés de la fusillade). La caricature et l’inculture ne sont sans doute pas les meilleures auxiliaires de la raison. Un Rabelais, au 16e siècle, se riait des clercs (dont il faisait partie). Mais il était aussi l’un des hommes les plus lettrés de son temps (on lira avec profit sa biographie par Mireille Huchon, parue en 2011, qui s’appuie sur les plus récentes découvertes des études rabelaisiennes). Son rire savait allier la paillardise (« il disoit [Panurge] qu’il n’y avoit q’un antistrophe entre femme folle à la messe et femme molle à la fesse ») à une vraie finesse (le passage du Quart Livre sur la mort du grand Pan, tiré de Plutarque, qui fait pleurer Pantagruel : « nous veismes les larmes découller de ses oeilz grosses comme oeufz de austruches »…). Pour revenir à notre temps, je dois avouer que ma culture, en matière d’islam, est des plus limitée. Je la crois suffisante, cependant, pour me permettre de faire la différence entre l’islam et l’islamisme. Mais je la pense également suffisante pour avoir de bonnes raisons de ne pas adhérer à la formule, un peu incantatoire, selon laquelle les attaques terroristes (dont les auteurs et les soutiens étrangers se réclament aussi de l’islam) n’ont « rien à voir avec la religion musulmane » (François Hollande encore le 9 janvier). D’autres, bien plus compétents que moi (et que François Hollande) sur le sujet, affirment le contraire et soutiennent que l’islam, sur ce point, a besoin d’un aggiornamento (au hasard de mes rares lectures sur le sujet : Abdelwahab Meddeb, Rachid Benzine…). Or ce travail, qui suppose de reconnaître le lien de la religion et de la raison3, demandera quelque chose de plus que des sarcasmes et des caricatures. Il demandera précisément des lettres et de la culture.

  1. Note du 14/01/2015. Voir aussi à ce sujet ce que dit Marcel Gauchet dans son séminaire de l’EHESS du 7/01/2015, à partir de la 37e minute environ – « ce que le politique a d’indépassable tient à la dialectique du particulier et de l’universel » – en s’appuyant explicitement sur Gagnepain. []
  2. Tout cela a été développé par Julien Freund, auquel j’ai déjà consacré deux billets, qui sont à l’origine d’un article à paraître dans le prochain numéro de Tétralogiques. []
  3. Voir sur ce point la conférence de Ratisbonne de Benoît XVI en 2006, que la plupart des demi-habiles de nos médias, vite dépassés dès lors que l’on parle d’autre chose que de capotes, furent incapables de comprendre ; voir aussi le dernier Gagnepain déjà cité. []
Ce contenu a été publié dans Opinion, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.