Écologie, gauche et complexité

En l’an 2000, Jean-François Revel s’interrogeait dans La Grande parade sur les raisons de la survie de l’utopie socialiste. La parade ici, c’était « à la fois l'action de parer un coup et l'étalage que l'on fait de ses ornements pour attirer l'attention sur soi » (p. 10). Alors que la grande leçon historique du début des années 1990 était l’échec définitif des diverses expériences socialistes, de nombreux politiques et intellectuels de gauche s’employèrent tout au long de la dernière décennie du 20e siècle à le faire oublier. Bien sûr, la plupart d’entre eux n’allaient pas jusqu’à dire, comme pouvait encore le faire Georges Marchais en 1979, que le bilan de l’URSS était « globalement positif ». Cela n’aurait guère été crédible. Ils choisissaient simplement de ne plus en parler. Seuls des naïfs, à les entendre, pouvaient « tirer de l’observation des faits la vague impression que le vingtième siècle avait plutôt vu la faillite des économies administrées » (p. 44). Les expériences socialistes avaient toutes échoué mais ce qu’était supposé montrer cette fin de siècle, c’était l’échec du libéralisme et de son corollaire, la mondialisation.

« Vingt ans après le ralliement de la Chine au marché, dix ans après la chute du Mur de Berlin, huit ans après la fin de l’URSS, l’enseignement majeur à tirer de l’histoire du vingtième siècle [était] la condamnation non pas du collectivisme, mais du libéralisme ! » (p. 45-46).

Une profusion d’articles et d’ouvrages, qui, en France tout au moins, constituent presque un genre littéraire à part entière, allaient ainsi s’attacher, dans la lignée de celui de Viviane Forrester (1996), à dénoncer « l’horreur économique ». La réunion de l’Organisation mondiale du commerce à Seattle à la fin du mois de novembre 1999 allait donner sa pleine visibilité au mouvement qui se dira « altermondialiste ». Dans un livre publié en 2005, Philippe Pignarre et Isabelle Stengers écrivaient qu’ils respiraient « un tout petit peu mieux » depuis. Le cri « Un autre monde est possible ! » aurait en effet « fissuré la chape d'impuissance qui s'était peu à peu installée, avec ses mots d'ordres dont nous savions bien sûr le caractère mensonger, mais d'un savoir qui semblait devenir tous les jours plus insignifiant » (p. 9). Mais depuis quand cette chape s'était-elle installée ? Depuis quand avaient-ils cessé de respirer ? Quand donc avaient commencé « ces années-là, d'avant ``Seattle'' » ? « L'événement de Seattle, disaient-ils, a initié la réouverture d'un espace de possibles » (p. 101). C'est donc qu'il y avait eu fermeture. Mais quand ? Leur silence absolu au sujet du bilan aussi bien humain, qu’économique et écologique du communisme, contrastant avec leur condamnation sans appel du capitalisme et de sa « sorcellerie » en donnait une idée1. « Il y a quarante ans, écrivaient-ils encore, la perspective d'une ``humanisation'' du capitalisme pouvait encore être crédible pour beaucoup, elle est aujourd'hui pour nous une hypothèse dépassée » (p. 19). Quarante ans avant leur livre, c’est-à-dire vers 1965, n’était-ce pas plutôt la perspective d’une « humanisation » du socialisme – celle d’un « socialisme à visage humain » selon la formule de Dubček – qui paraissait encore crédible pour beaucoup ? Et n’est-ce pas cette perspective que les événements ultérieurs – y compris l’échec de la « restructuration » gorbatchévienne, la fameuse perestroïka – transformèrent en hypothèse dépassée ?

L’un des éléments clefs de cette grande parade, observé dès 2000 par Jean-François Revel, fut l’alliance, tout au long des années 1990, entre les écologistes et les diverses tendances de la gauche anticapitaliste (mais Revel notait aussi que le succès de la liste verte menée par Daniel Cohn-Bendit aux élections européennes de 1999, qui reste le 3e meilleur résultat des Verts à l’heure actuelle en dehors des élections locales, relevait d’une autre tendance, bien plus libérale). S’il fallait inventer un néologisme pour désigner cette alliance, qui s'apparente, au moins dans certains cas, à une opération de greenwashing, nous pourrions l’appeler prasino-communiste voire socialo-prasino-communiste (du latin prasinus, « vert », lui-même du grec πράσινος : « d’un vert tendre comme le poireau »). Son histoire détaillée, selon les normes universitaires reste à faire. Ce que nous pouvons observer, à ce stade, c’est qu’elle n’allait pas nécessairement de soi. J’apprends, juste avant de rédiger ces lignes, que des candidats écologistes, désignés dans certaines circonscriptions pour représenter l’alliance Hamon-Jadot contre les députés socialistes sortants ralliés à Macron, chercheront leurs alliances du côté des communistes. Le PCF de Maurice Thorez, de Waldeck Rochet et de Georges Marchais, financé, jusqu’en 1991, par l’URSS, pouvait difficilement, pourtant, passer pour un parti écologiste. Il en allait de même bien sûr du Parti communiste de l’URSS de Léonid Brejnev, quoiqu’en dise aujourd’hui son héritier, le Parti communiste de la Fédération de Russie. Dans les années 1970, il fallait se tourner vers les dissidents, dont Sakharov et Soljénitsyne, pour avoir un aperçu du bilan écologique de l’expérience soviétique. Un texte publié en samizdat en 1978 par Zeev Wolfson sous le titre Uničtoženie prirody : obostrenie èkologičeskogo krizisa v SSSR (« La destruction de la nature. L'aggravation de la crise écologique en URSS ») en donnait une description un peu plus détaillée. Mais les commentateurs de ses diverses traductions à l’ouest étaient souvent critiques : « le principal inconvénient de l’ouvrage, écrivait par exemple un certain Alexandre-Charles Kiss dans la Revue juridique de l’environnement, est le risque de donner trop facilement bonne conscience à des décideurs occidentaux ». Le « sinistrisme », comme l’appelait Raymond Aron, soit cette tendance à minimiser les défauts, même admis, des régimes communistes afin de ne pas affaiblir la critique des démocraties libérales fonctionnait encore à plein. La distance prise à l’égard du travail de Wolfson était analogue aux réserves de tel journaliste à l’égard d’Andreï Sakharov accusé de rejoindre souvent « les professionnels de l’anticommunisme » (cité par R. Aron, Plaidoyer pour l’Europe décadente, Robert Laffont, 1977, p. 16). Dans la seconde moitié de la décennie suivante, la perestroïka et la glasnost, malgré leurs limites2, permirent cependant d’en savoir beaucoup plus. De l’aveu même de Gorbatchev dans ses Mémoires, l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en avril 1986, fut le grand révélateur de la nécessité de réformes. Ce qui n’était encore qu’une perestroïka (le mot est courant en russe pour désigner une réforme) devint après Tchernobyl la Perestroïka. Connu jusque-là de quelques rares experts, l’accident nucléaire de 1957, à Kychtym dans l’Oural, fut à son tour révélé au grand public. Plus personne ne pouvait ignorer l’ampleur du désastre de la mer d’Aral. Et ce n’étaient là que les cas les plus spectaculaires. Le bilan écologique complet amenait l’expert américain Murray Feshbach à parler de mort par écocide. Mais à l’époque le PCF n’était sans doute pas prêt pour le greenwashing. C’est un Pierre Juquin exclu du parti en 1987 qui contribua à la fin des années 1980 à dessiner les contours de l’alliance rouge-verte (qu’il ne faut pas confondre, même si elle l’inclut, avec le parti issu des comités de soutien à Juquin qui exista au cours de la décennie 1990 sous le nom d’Alternative rouge et verte).

Cette alliance rouge-verte s’appuyait à l’époque sur d’autres tendances de l’extrême-gauche dont la tendance trotskiste représentée notamment par la LCR. Mais le virage écologiste, là non plus, n’allait pas nécessairement de soi. La rencontre entre l’extrême-gauche française et l’écologie, comme le montre Philippe Buton dans un article de la revue Vingtième siècle, fut une rencontre difficile. La LCR, dans les années qui suivent immédiatement mai 1968, refusait de se laisser distraire du combat révolutionnaire par les questions environnementales. Il lui fallut cependant constater que le mouvement écologiste se développait sans elle et créait une concurrence politique. C’est alors seulement qu’elle s’empara de la question dans laquelle elle trouvait un argument anticapitaliste supplémentaire, sans toutefois le mettre au premier plan, malgré les efforts de Jean-Paul Deléage, le futur historien de la science écologique. De façon analogue, mais un cran au-dessous, Lutte ouvrière intégra l’écologie à sa panoplie anticapitaliste tout en dénonçant dans l’écologie politique, en 1974, année de la candidature de René Dumont aux élections présidentielles, un « apolitisme réactionnaire ». La rencontre fut également assez longue à se concrétiser du côté des organisations anarchistes, alors qu’on aurait pu s’attendre au contraire. C’est du côté du Parti socialiste unifié (PSU), issu de la sociale-démocratie, mais que le contexte du début des années 1970 rapprocha de l’extrême-gauche, que la rencontre fut la plus précoce et la plus étroite, au point que Tudi Kernalegenn a pu voir dans le PSU « le laboratoire de l’écologie politique ». Quatre décennies plus tard, la rencontre a bien eu lieu et le lien entre l’écologie politique et l’extrême-gauche semble établi. Les candidats verts, à la recherche d’alliance et de soutiens locaux, se tournent régulièrement vers les communistes tandis que les organisations communistes se déclarent écologistes. Nous sommes loin de la fusion cependant et ces relations ne sont pas exclusives. François de Rugy, avant de se rallier à la candidature de Macron, invitait dans un livre ses amis verts à choisir entre l’écologie et le gauchisme. Trois ans plus tôt, Daniel Cohn-Bendit avait quitté Europe-écologie Les Verts après s’y être fortement investi.

On peut difficilement leur donner tort, car le problème de l’alliance rouge-verte est de contribuer à faire vivre un ensemble vague de préjugés qui constituent une vulgate que l’on n’ose même plus appeler marxiste. Or l’emprise de cette vulgate conduit à une contradiction majeure. Alors que les écologistes, dans le domaine des relations entre les hommes et la nature, sont le plus souvent sensibles aux arguments de la science écologique, science de la complexité et des multiples interactions au sein des écosystèmes, ils tendent, dans le domaine des relations entre les hommes, à rejeter totalement les arguments de la science économique qui est pourtant aussi une science de la complexité et des multiples interactions entre les agents économiques. Nous n’en donnerons que quelques exemples. Le point de vue de l’écologie conduit à rappeler, avec raison, que les enrochements pour lutter contre l’érosion du littoral ou l’usage d’insecticides contre la prolifération de moustiques peuvent être de fausses bonnes idées. Un enrochement, dans certain cas, peut avoir comme effet d’accroître l’érosion, alors que la démoustication par épandage de Bacillus thuringiensis modifie l’ensemble des interactions entre les espèces et pourrait à terme favoriser l’apparition de moustiques résistants à cette bactérie (clic). À l’échelle d’un jardin, n’importe quel bon jardinier est censé savoir, de façon analogue, que si l’application de sulfate de fer comme produit anti-mousse sur une pelouse a une efficacité immédiate, elle a aussi pour conséquence d’accroître l’acidité du sol et donc de rendre ce dernier plus favorable au développement de la mousse. On trouve des arguments similaires chez les partisans de l’agriculture biologique au sujet de la nécessité de nourrir le sol plutôt que de nourrir directement la plante : il s’agit de faire vivre l’écosystème complexe que constitue le sol. Dans le domaine de l’économie cette fois, il existe un consensus raisonnable entre économistes sur le fait que le contrôle des loyers est dans la très grande majorité des cas une fausse bonne idée : les effets les plus fréquents sont de « créer des pénuries de logement, de dégrader le parc de logements existants, réduire la mobilité des personnes et augmenter le chômage » (source 1, source 2). Bref, le contrôle des loyers est un analogue, dans le domaine du logement, de ce que sont les enrochements, la démoustication et l'anti-mousse dans le domaine de l’environnement : une solution rapide et efficace en apparence mais qui néglige les multiples interactions et les effets pervers possibles. Cela n’a pas empêché une ministre écologiste de le faire inscrire dans la loi. De la même façon, il existe un consensus raisonnable, en économie, sur le fait que les innovations technologiques ne font pas diminuer le nombre d’emplois existants, bien au contraire. Ce n’est donc pas de ce côté-là qu’il faut chercher la cause du chômage. Il est probable, certes, que l’invention de l’agriculture au néolithique a fait disparaître des emplois de chasseurs-cueilleurs, de même que l’invention de l’imprimerie, au 15e siècle, a fait disparaître des emplois de moines copistes et que la mécanisation de l’agriculture, plus près de nous, a fait disparaître de très nombreux emplois agricoles. Mais si l’innovation technologique a pour effet immédiat de détruire certains emplois, elle a aussi pour effet de permettre la création d’autres emplois et la dynamique générale est favorable à l’emploi. Il n’y a pas de raison que ce processus qui fonctionne maintenant depuis des millénaires cesse avec la révolution numérique et robotique en cours (source 1, source 2, source 3). Cela n’a pas empêché le candidat vert à l’élection présidentielle de 2017 de renoncer à sa candidature pour aller rejoindre un candidat socialiste dont l’idée d’une taxe sur les robots repose précisément sur un diagnostic erroné de type raréfaction de l'emploi3. Bref, ceux qui prétendent incarner l'écologie politique semblent avoir encore beaucoup de chemin à parcourir pour accepter dans le domaine social et économique une approche en termes de complexité qu'ils admettent plus facilement (mais pas toujours non plus) dans le domaine environnemental.

  1. Les « sociologues des riches », Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sont un peu plus explicites au sujet du moment de cette fermeture quand ils écrivent, non sans une certaine ingénuité, dans Le président des riches, que « l'État-providence de la seconde moitié du XXe siècle n'a pu exister que parce qu'il y avait le contrepoids des pays socialistes et la nécessité pour le patronat industriel de faire appel à une main d'œuvre locale compétente » (p. 29). Ce qui revient à dire – s'en rendent-ils seulement compte ? – que le Guépéou, le NKVD, l'interdiction des syndicats autre que le syndicat officiel et autres joyeusetés du socialisme réel faisaient partie des conditions d'existence de notre État-providence. C’était peut-être cela au fond l'union des prolétaires de tous les pays : le Goulag et les hôpitaux psychiatriques spéciaux pour les uns, les « acquis sociaux » pour les autres, une forme de partage entre « camarades » ! []
  2. L’accession de Gorbatchev au poste de secrétaire général en mars 1985 n’a pas mis fin du jour au lendemain au fonctionnement du système. La répression des dissidents s’est poursuivie bien après cette date, sans grand changement par rapport à l’époque de Brejnev. Il faudra attendre octobre 1991, après l’échec du putsch et l’interdiction temporaire du Parti communiste, pour que le Soviet suprême adopte une loi qui réhabilite les victimes de la répression politique (Cécile Vaissié, Pour votre liberté et pour la nôtre. Le combat des dissidents de Russie. Robert Laffont, 1999, p. 338). Mais à cette date Gorbatchev, président de l’URSS depuis la création de cette fonction en mars 1990, ne préside plus qu’une coquille vide. []
  3. À cet égard, il faudrait réfléchir à la confusion fréquente entre la question ergologique du travail et la question sociologique de l'emploi. J'avais tenté une ébauche de distinction dans deux billets de 2007. Si la distinction entre art, métier et peine, qui a des fondements cliniques et neurologiques, reste globalement juste, l'articulation avec les enseignements de l'économie reste à travailler. []
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