Consommation énergétique du numérique

Excellent numéro de l'émission La méthode scientifique cet après-midi sur France Culture au sujet de la consommation énergétique du numérique et de ses usages, avec comme invités Anne-Cécile Orgerie de l'IRISA (en duplex de Rennes) et Jean-Marc Jancovici, du think tank The Shift Project, qui vient de publier un rapport sur la sobriété numérique.

L'émission était l'occasion de prendre conscience de la consommation énergétique que représentent nos usages du numérique.

Parmi les chiffres ou indications de volume donnés à cette occasion, j'ai plus particulièrement retenu les suivants :

  • la consommation d'énergie du numérique augmente actuellement de 9 % par an,
  • l'intensité énergétique du numérique (c'est-à-dire la quantité d'énergie qu'il faut consommer pour gagner un dollar ou un euro supplémentaire dans le domaine du numérique) augmente de 4 % par an, alors qu'elle baisse de 1,8 % pour le PIB mondial dans son ensemble,
  • le trafic vidéo représente à lui seul 80 % du trafic mondial,
  • la consommation énergétique de Netflix à elle seule est égale à celle du plus gros cimentier mondial,
  • la consommation énergétique de la fabrication des appareillages est nettement supérieure à celle de leur usage annuel (les chiffres donnés, de mémoire, étaient de 2000 kWh en moyenne pour la fabrication d'un ordinateur portable contre 40 kWh pour son utilisation annuelle).

Compte tenu de tout cela, les conseils en matière de sobriété numérique donnés aux auditeurs étaient :

  1. se passer d'autant d'équipements numériques que possible et utiliser au maximum de leur durée de vie ceux que l'on possède,
  2. limiter les usages les plus gourmands en énergie, à commencer par le visionnage de vidéos.

Je n'ai pas pris le temps de vérifier ces chiffres ni de me pencher sur les méthodes de calcul utilisées (ce qui mériterait d'être fait). Cela débouche néanmoins sur quelques réflexions, dont certaines étaient faites par les intervenants dans l'émission, tandis que d'autres me sont venues en complément :

  • dans la mesure où une très grande partie des contenus qui circulent sur les réseaux pourraient disparaître entièrement ou n'avoir jamais existé sans que le niveau scientifique et culturel de l'humanité ne diminue d'un iota (je pense par exemple à tel «clip» d'un vociférateur du «rap» qui a fait le «buzz» il y a quelques semaines, mais ce n'est qu'un exemple), il est très facile de contribuer aux économies d'énergies en se désintéressant et se déconnectant totalement de ces sources de «divertissement» (entertainment) ; le problème est que ce n'est sans doute pas dans ce sens que va le courant;
  • la course est à la vitesse et à la multiplication des connexions : de plus en plus d'appareils «connectés», présentés comme de plus en plus smart (le numérique, depuis qu'il existe, nous a toujours été vendu comme de plus en plus smart, ce qui est sans doute plus vendeur, je l'admets, que s'il était présenté comme de plus en plus stupid), avec des vitesses de circulation des données dans les réseaux de plus en plus importantes : après la 3G et la 4G, on nous annonce la 5G, tandis que les collectivités s'activent pour «accélérer» le déploiement de la fibre optique ; il n'est pas certain du tout en revanche que l'augmentation de l'intelligence des contenus soit proportionnelle à l'augmentation de la vitesse de circulation des gigabits ou à celle du nombre d'appareils connectés,
  • localement, Rennes Métropole a beaucoup communiqué sur le fait que nous bénéficions désormais de la 4G dans le métro (à peu près au même moment d'ailleurs où la maire de Rennes se définissait comme une écologiste) ; cette possibilité de connexion en 4G - mais on nous précise que ce n'est qu'en attendant la 5G, rassurons-nous! - est évidemment présentée comme un progrès majeur, mais était-elle si nécessaire que cela ? Était-ce un drame par exemple - une terrible «fracture numérique» ? - s'il n'était pas possible de «bénéficier» de la 4G pendant les 7 minutes, montre en main, que prend le trajet en métro entre la station Villejean Université et la gare de Rennes (pardon : le «pôle d'échange multimodal» - clic)1 ?
  • beaucoup d'organisations, au nom notamment d'arguments écologiques, sont passées, au moins pour certains usages, au «zéro papier» ou à ce qui est parfois appelé une «dématérialisation» (c'est le cas dans mon université des réunions du Conseil académique et de sa Commission formation et vie universitaire) : il ne nous est plus remis de photocopies des documents qui doivent être discutés, mais uniquement une version numérique envoyée en pièce jointe ou à télécharger sur un serveur ; outre le fait que le terme «dématérialisation» est ici parfaitement inadéquat - si vous enlevez toutes les composantes matérielles, métalliques ou plastiques, des machines et des connexions qui permettent d'accéder à ces contenus et de les lire, je vous garantis, comme aurait dit Bourvil, que «ça va marcher beaucoup moins bien forcément» ! - outre ce fait donc, il n'est pas certain du tout, compte tenu de la consommation d'énergie que représente un email accompagné d'une pièce jointe ou la connexion à un serveur, que le remplacement du papier par cette soi-disant «dématérialisation» soit synonyme d'économie d'énergie et donc de moindre impact environnemental (les quelques sources d'information que j'ai pu consulter sont d'accord en général pour dire que la réponse est très variable selon les cas et demanderait à chaque fois une étude globale précise).

Évidemment, l'écriture de ce billet et sa lecture n'ont pas non plus été neutres en termes énergétiques et ont ajouté leur petite part à la consommation énergétique globale. À vous, chers lecteurs, de juger si cela en valait la peine.

  1. Nous avions déjà dans chaque station, depuis l'origine, c'est-à-dire depuis la mise en service de la ligne A en mars 2002, de mauvais haut-parleurs qui crachotent plutôt qu'ils ne diffusent une mauvaise musique d'ambiance couverte de toutes façons une grande partie du temps par de multiples autres bruits. C'est toute la question des choses fausses et laides auxquelles nous avons dû prendre l'habitude de nous soumettre dans les villes modernes. Il y a un chapitre très intéressant, le chapitre 7, dans le dernier livre de Serge Audier, La société écologique et ses ennemis, sur le traitement de ce sujet par les perdants de l'histoire que furent certains courants pré-écologistes du XIXe siècle. Mais ce serait le sujet d'un autre billet. []
Ce contenu a été publié dans Écologie humaine, Ergologie, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.