Скованные одной цепью

Moscou, 1955. Ils ont 20 ans, n’ont pas fait la guerre, aiment le jazz et les vêtements colorés. On les appelle Stilyagi. La comédie musicale du même nom, réalisée par Valery Todorovski et sortie dans les salles russes aux moments des fêtes, à la fin de l’année 2008, mérite d’être vue, même avec des années de retard. Le personnage principal est un jeune de milieu populaire, membre des Jeunesses communistes, qui est séduit par les Stilyagi et décide de les rejoindre. Son prénom est Mels, un prénom acronyme de Marx, Engels, Lénine, Staline, comme il s’en donnait réellement dans les premières décennies d’existence de l’URSS. La scène dans laquelle Katya, une responsable des Jeunesses communistes (Komsomol), prononce l’exclusion de Mels, dont elle était amoureuse, — à moins qu’elle ne pense ainsi le faire rentrer dans le rang — est particulièrement réussie :

Je ne sais pas si c’était une volonté du réalisateur, mais cette scène fait penser à Pink Floyd et leur fameux Another Brick in the Wall. Les paroles que martèle Katya et que reprend l’amphithéâtre sont une reprise d’une chanson de 1986 du groupe Nautilius Pompilius, Скованные одной цепью.

Le sens du refrain

Скованные одной цепью (entravés par une même chaîne)
Связанные одной целью (liés par un même but)
Скованные одной цепью
Связанные одной…

n’est pas très différent de All in all you’re just another brick in the wall. Un slogan, dans tous les cas, qui aurait été bien adapté pour l’organisation de jeunesse d’un système totalitaire.

On retrouve aussi dans ce film un thème, celui des différences sociales en URSS, qui fut celui d’un autre film, parmi ceux emblématiques des débuts de la Perestroïka : Courrier (Курьер), de Karen Chakhnazarov (1986). Comme Ivan, le personnage principal de Courrier, Mels intègre un milieu qui n’est pas le sien, celui des enfants des cadres dirigeants, des diplomates, bref, la jeunesse dorée soviétique, dans laquelle, dans les années 1950, se recrutaient souvent les Stilyagi. Le ton plus léger de la comédie musicale fait que l’intégration de Mels se passe mieux cependant que celle d’Ivan qui à la fin du film retrouvait son milieu d’origine et croisait un autre personnage annonçant son probable destin: être envoyé comme soldat en Afghanistan.

Sur le phénomène social des Stilyagi et les actions des Jeunesse communistes à leur encontre, voir le livre de la regrettée Larissa Zakharova, S’habiller à la soviétique. La mode et le dégel en URSS (2011), un livre sur ce que devenait la mode dans un pays qui avait aboli les mécanismes de marché et prétendait avoir aboli les différences de classe et donc un des principaux facteurs des processus de distinction et de mode.

Sur l’action répressive des patrouilles des Jeunesses communistes (комсомольские патрули) contre les Stilyagi, voir aussi ce petit extrait des actualités cinématographiques de Léningrad en 1956, qui fait évidemment l’éloge de cette répression (y compris par le rire) :

ainsi que le roman d’Oleg Groudinine, La patrouille du Komsomol (1959) :

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