« Dans la tête de V. Poutine », quelques notes de lecture

Quelques notes de lecture du livre de Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine (Actes Sud, 2015). Des notes un peu tardives (le livre a quatre ans) mais la question est toujours actuelle.

Le titre d’abord est curieux. Prétendre se rendre « dans la tête de quelqu’un ». Un titre plus adéquat au contenu du livre aurait sans doute été « les sources philosophiques du poutinisme » ou « le socle idéologique de Poutine » (deux expressions que l’auteur emploie, respectivement p. 133 et p. 160). Vu ainsi, comme un essai sur ces sources philosophiques, le livre est utile et documenté, mais il ne doit pas faire oublier que si Poutine dispose d’un socle idéologique, il n’est ni un roi philosophe (comme voulait l’être Frédéric II de Prusse) ni un dirigeant au socle idéologique aussi arrêté que Lénine, Trotski ou Staline, fondateurs de l’État soviétique.

Je ne vais pas commenter tous les chapitres. Je me contenterai dans ce billet de souligner deux points qui m’ont paru plus discutables que d’autres, quitte à reprendre tout cela plus tard de manière plus approfondie.

Le premier point concerne le libéralisme de Poutine. Eltchaninoff rappelle que Poutine n’a jamais vraiment cru au communisme. En tant qu’agent du KGB, il sait dès le milieu ou la fin des années 1980 que le système soviétique se dirige vers la faillite (p. 17). Il en ressort, ajoute l’auteur, que Poutine « s’affirme donc toujours plutôt libéral sur le plan économique » (p. 17). Le chapitre 2 examine plus attentivement cette thèse d’un Poutine libéral. Elle peut s’appuyer, dit l’auteur, sur plusieurs arguments.

1. Poutine est né à Léningrad, « l’ancienne Saint-Pétersbourg édifiée par la volonté de Pierre Ier […] qui voulait en faire, selon l’expression consacrée, une fenêtre sur l’Europe » (p. 29). Suit un court développement sur le fait que Saint-Pétersbourg a effectivement joué un rôle dans la pénétration des Lumières en Russie. Devenue Pétrograd, puis Léningrad, la ville, loin de Moscou redevenue capitale par la volonté de Lénine, « incarne la contre-culture pro-européenne » (p. 30). Sur ce point (Léningrad – et pas Saint-Pétersbourg – aurait incarné la «contre-culture pro-européenne » en opposition à Moscou) on serait droit d’attendre des preuves, que l’auteur ne nous donne pas (ce n’est qu’un témoignage mais un collègue russe historien de la philosophie m’expliquait un jour que le contrôle du régime sur le monde universitaire, dans les années Brejnev, se faisait beaucoup plus sentir à Léningrad, où il avait préparé sa thèse à la fin des années 1970, qu’à Moscou). Toute la question est d’ailleurs de savoir ce qu’il faut entendre par « pro-européen ». Eltchaninoff ne creuse guère la question. Ayant définit Pierre le Grand comme un empereur « pro-européen » il se demande pourquoi Poutine avait accroché son portrait « dans son bureau de la maire de Saint-Pétersbourg au début des années 1990 » avant de le retirer « de celui du Kremlin dix ans plus tard » (p. 29). Il faut comprendre, semble-t-il, qu’un Poutine avec le portrait de Pierre Ier dans son bureau serait un Poutine « pro-européen » ou « pro-occidental ». Un Poutine sans ce portrait ne l’est plus. Eltchaninoff attache une telle importance à cette histoire de portrait qu’il y revient une douzaine de pages plus loin (p. 41). Il observe que lorsque des journalistes chinois demandent à Poutine en 2000 s’il a toujours le portrait de « l’empereur occidentaliste » [c’est Eltchaninoff qui le définit ainsi] dans son bureau du Kremlin, il répond qu’il n’a plus aucun portrait dans son bureau mais qu’il garde « un grand respect pour Pierre Ier comme réformateur ». Commentaire de l’auteur : « et non comme dirigeant pro-occidental » (p. 41). C’est bien cela qui est important et non pas tant l’histoire du portrait accroché ou décroché : que peuvent bien vouloir dire des expressions comme « pro-européen » ou « pro-occidental » quand on les applique à Pierre Ier ? Eltchaninoff se contente de ces étiquettes, sans vraiment les interroger. Pour en savoir plus, il faut lire par exemple le livre de Marie-Pierre Rey, La Russie face à l’Europe d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine (Paris, Champs Histoire, 2016). On y apprend que Pierre le Grand, conscient du « retard russe » entreprend effectivement de le combler « par l’importation systématique des techniques et du savoir-faire occidentaux », mais aussi que « loin d’être une fin en soi, la greffe européenne n’est qu’un instrument privilégié au service de la grandeur et de la puissance nationales » (p. 78). Pour cela les emprunts restent sélectifs : «il ne faut emprunter ni l’attachement aux droits imprescriptibles des individus ni la conception d’un pouvoir monarchique tempéré par la loi » (p. 110). Il faut attendre le règne de Catherine II pour que les emprunts s’élargissent au domaine des idées politiques et sociales, mais l’occidentalisation, comme sous Pierre Ier, ne concerne guère que les élites nobiliaires. Ouverte aux idées des Lumières, l’impératrice ne renonce pas pour autant à l’autocratie. Comme le dit Marie-Pierre Rey, elle règne « en despote éclairée et non en monarque constitutionnel » (p. 145). Dès 1789, de surcroît, la Révolution française rend l’impératrice beaucoup plus circonspecte, c’est le moins que l’on puisse dire, à l’égard des idées libérales désormais mal venues en Russie (sur l’emprunt des idées libérales par la Russie voir aussi Viktor Léontovitch, Histoire du libéralisme en Russie, 1987 — avec une préface de Soljénitsyne).

2. Poutine a fait des études de droit et s’est intéressé comme étudiant à des philosophes comme Kant, Hobbes et Locke (p. 31). Il a plusieurs fois cité Kant, tout particulièrement lors de l’inauguration d’une plaque dédiée à Kant à l’université de Kaliningrad en 2005, inauguration à laquelle participait aussi Gerhard Schröder (clic) [sur Kant et Kaliningrad, voir aussi ce billet]. Poutine rappelle à cette occasion que « Kant était opposé à la résolution des désaccords intergouvernementaux par la guerre. […] nous pouvons et nous devons réaliser son enseignement sur la résolution pacifique des discussions sur l’arène internationale par des moyens pacifiques. Dans ce sens nous pouvons et nous devons nous considérer comme les continuateurs des grandes traditions européennes. C’est précisément sur cette base que nous allons construire nos relations avec les Européens et les autres pays du monde » (cité p. 32-33). Commentaire d’Eltchaninoff: « le président russe semble aujourd’hui moins kantien ». Certes. Mais George W. Bush et Tony Blair, en 2003, ne semblaient pas très kantiens non plus en ce sens et on peut d’ailleurs penser que c’est aussi cela que visait implicitement ce discours de Poutine.

3. Il y a eu une apparence libérale et pro-occidentale dans les premières années de la présidence Poutine. Mais l’argument ici, ajoute Eltchaninoff, doit être fortement relativisé. Il s’appuie pour cela sur un entretien qu’il a eu avec l’économiste libéral Andreï Illarionov, qui fut le conseiller économique en chef de Poutine entre 2000 et 2005 (année de sa démission). Illarioniov, qui, précise l’auteur, travaille désormais à Washington pour le Cato Institute, apporte de nombreux arguments qui conduisent à relativiser voire réfuter la thèse d’un Poutine d’abord libéral, tant d’un point de vue économique que d’un point de vue politique. Sur le plan politique, Illarionov défend l’idée que les nombreux coups de force, dont la deuxième guerre en Tchétchénie, opérés dès 1999-2000, en disent beaucoup plus sur la politique de Poutine que quelques apparences libérales. Sur le plan économique, il observe que Poutine « a adopté une forme économique neutre, répandue en Occident, ni de gauche, ni libérale au sens classique ou dans la lignée de la philosophie libertarienne, qui aurait impliqué une minimisation de la taille et du rôle de l’État, de la régulation, une baisse des impôts » (cité p. 38). Ce second argument, tout particulièrement, appelle un commentaire : si le libéralisme, c’est le Cato Institute, il est clair que Poutine n’est pas libéral1. Mais il est clair aussi, comme le dit au passage Illarionov, que les dirigeants occidentaux ne le sont pas non plus, en phase d’ailleurs avec leurs opinions. Que dirait la fraction de l’opinion française qui qualifie déjà Emmanuel Macron d’« ultra-libéral » si ce dernier adoptait pour la France les vues et les politiques préconisées par le Cato Institute ? Dans le domaine de l’opinion, on peut d’ailleurs observer que l’une des différences entre la Russie et l’Europe occidentale est que les libertariens, souvent très jeunes, sont très présents dans les manifestations de l’opposition. Le Parti libertarien de Russie, qui apparaît à Saint-Pétersbourg en 2007 et organise son assemblée constituante à Moscou en 2008, était organisateur de la manifestation du 29 septembre pour la libération des prisonniers politiques. Il était aussi organisateur de la manifestation du 10 mars contre une loi permettant l’isolement de l’internet russe. On imagine mal cela en France où les minorités actives des manifestations de jeunesse – les universités de lettres et sciences sociales sont de bons observatoires pour cela – sont porteuses d’une idéologie syncrétique qui mêle anticapitalisme, défense intersectionnelle de diverses minorités, revendication de droits créances et références défraîchies aux anciennes figures de l’extrême-gauche, dont celles de la révolution russe (pas un blocage d’université sans que l’on ne voit ressurgir les noms de Trotski, Kollontaï, etc. quand ce n’est pas Staline via le vieil académicien russe paléo-stalinien et antisémite Youri Joukov, présenté faussement comme l’historiographe de pointe sur le sujet et appelé « Zoukov » (sic) de façon zézayante par mauvaise lecture de la translittération anglaise2 ).

Manifestation du 10 mars 2019 à Moscou pour la liberté de l’internet : drapeau russe, Gadsden flag et décommunisation (Декоммунизация) (source @liveuamap)

Un autre monde et d’autres symboles : #ANCJR de l’UNEF le 19 avril 2019 (source @UNEF)

Le deuxième point que je retiens ici est la façon dont Eltchaninoff présente Soljénitsyne comme un allié de poids pour Poutine (p. 85 sqq.). Il est vrai que Soljénitsyne a mis un temps quelques espoirs en Poutine. Mais il a été assez vite déçu, comme le reconnaît d’ailleurs notre auteur : Soljénitsyne ne se sentait suivi « ni sur la démocratie locale ni sur son souci écologique » (p. 86). Le chapitre où il est question de Soljénitsyne, celui sur la « voie russe », rappelle que la pensée russe, depuis le XIXe siècle, est partagée en deux grands courants opposés. Les occidentalistes, tels que Piotr Tchaadaïev (1795-1856), pensent que la Russie a vocation à faire partie de l’Europe et à rattraper son retard sur elle. Les slavophiles, comme le précise l’auteur, « veulent promouvoir un génie national fondé sur sa vision religieuse du monde, les vertus du peuple russe ou les particularités de son organisation sociale » (p. 89). De ce point de vue, il est tout à fait juste de voir en Soljénitsyne un héritier des slavophiles (p. 87) et de l’opposer à l’occidentaliste Sakharov (p. 92) – Sakharov lui-même fait cette distinction dans ses Mémoires (p. 511) -, en n’oubliant pas, cependant, l’estime que ces deux hommes conservaient l’un pour l’autre. Comme l’écrit Marie-Pierre Rey, « un siècle et demi après l’éclosion de la querelle identitaire qui a si âprement opposé penseurs slavophiles et occidentalistes, les intellectuels de la dissidence se divisent donc sur la question de l’identité russe et sur la nature des relations à entretenir avec l’Europe occidentale : pour l’historien, il y a là, bien sûr, une permanence fascinante » (p. 392). Mais si cette opposition est réelle et traverse le temps, elle n’est pas réductible à l’existence de deux camps imperméables l’un à l’autre. Le cas d’Alexandre Herzen, qu’Eltchaninoff présente comme le « véritable chef de file » du courant occidentaliste (p. 89), est particulièrement intéressant à cet égard. Exilé en Europe occidentale à partir de 1847 pour échapper à la censure impériale, Herzen y reste jusqu’à sa mort survenue à Paris en 1870. Comme Tchaadaïev, il pense que la Russie appartient à l’Europe et considère qu’elle a beaucoup bénéficié des emprunts faits à l’Occident. Mais cela ne l’empêche pas de juger l’Europe avec sévérité. Il lui reproche son caractère « petit-bourgeois » et finira par défendre un socialisme agraire dont seule la terre russe pourrait donner le modèle. Sa philosophie, comme le rappelle Marie-Pierre Rey, fait converger approche slavophile et approche occidentaliste (p. 210). C’est tellement vrai que dans l’article qu’il avait consacré à répondre positivement à la question « Soljénitsyne est-il slavophile ? », c’est Herzen que Georges Nivat prenait comme modèle de penseur slavophile en lui trouvant de nombreux points communs avec Soljénitsyne (qui lui reprend très explicitement, dans un des chapitres du Premier cercle, « une sorte de théologie de la désobéissance » : « Quand un régime est immoral, les citoyens sont libres de toute obligation à son égard »). Cette comparaison entre Soljénitsyne et Herzen revient à de nombreuses reprises dans Le phénomène Soljénitsyne (Fayard, 2009). Au sujet du discours de Harvard notamment, Georges Nivat écrit qu’« on serait tenté de dire que la boucle russe est bouclée et que, comme Herzen, le grand exilé russe du XIXe siècle, Soljénitsyne renie la culture qui lui donne accueil » (p. 78). Mais il faudrait dans le même temps souligner les éléments « occidentalistes » chez Soljénitsyne. Dans l’un des derniers entretiens accordé à la presse (au journal allemand Spiegel), l’écrivain rappelait, par exemple, que sa conception de la démocratie locale devait beaucoup aux exemples suisse et américain (la Nouvelle-Angleterre). C’est que Soljénitsyne, comme l’a bien montré Daniel J. Mahoney, doit beaucoup plus à la pensée libérale classique, dont Montesquieu, Burke et Tocqueville, que l’on a bien voulu le dire. Ce n’est pas pour rien que Soljénitsyne avait préfacé le livre de Léontovitch sur l’histoire du libéralisme en Russie, qu’il appréciait tout en lui reprochant son « juridisme formel ». L’écrivain a toujours insisté de surcroît, depuis la Lettre aux dirigeants de l’Union soviétique de 1973, sur la nécessité pour la Russie de se concentrer sur des tâches internes au lieu de gaspiller ses forces en manifestations extérieures de puissance, d’où, entre autres, son rejet explicite et récurrent du panslavisme. « Avant de vouloir libérer Bulgares, Serbes et Monténégrins », lit-on par exemple dans Le problème russe à la fin du XXe siècle (1994, p. 83), « nous aurions mieux fait de penser aux Biélorusses et aux Ukrainiens : en faisant peser sur eux notre lourde main, nous les empêchions de se développer culturellement et spirituellement selon leur tradition propre ». Et de poursuivre en regrettant le mépris de l’Europe chez Dostoïevski (« jusqu’à des phrases qui depuis longtemps déjà font honte à lire ») et le « malheureux panslavisme » de Danilevski, malgré les aspects intéressants par ailleurs de son livre La Russie et l’Europe (sur tout cela, je peux renvoyer à ce précédent billet de 2017). On peut donc regretter chez Eltchaninoff, mais cela concerne plus l’histoire des idées que les références idéologiques de Poutine lui-même, une tendance à tout classer dans un tableau trop schématiquement binaire et quelque peu manichéen, qui conduit à passer sous silence les différentes façons possibles d’être « pro-européen », « libéral » ou « occidentaliste » et s’adapte assez mal à des auteurs comme Herzen ou Soljénitsyne.

Un point de détail pour terminer : contrairement à ce que dit l’auteur dans une note p. 47, le linguiste Roman Jakobson n’a pas fait partie des intellectuels expulsés en 1922 sur ordre de Lénine sur les deux bateaux connus comme « bateaux des philosophes ». Comme un autre membre russe important du cercle de Prague, un des fondateurs de la linguistique structurale ainsi que le théoricien de l’eurasisme des années 1920, Nikolaï Troubetskoï, il avait déjà quitté la Russie à ce moment-là (voir à ce sujet Lesley Chamberlain, Lenin’s Private War. The Voyage of the Philosophy Steamer and the Exile of the Intelligentsia, 2008).

  1. Les emprunts et influences intellectuelles réservent parfois des surprises. Dans un tout autre domaine, j’ai rappelé dans un autre billet que la référence d’Howard Becker pour les questions de maladie mentale dans Outsiders était un autre proche du Cato Institute, Thomas Szasz. []
  2. Observé lors du énième blocage de Rennes 2 en 2018. Beaucoup de Russes, surtout s’ils sont jeunes, trouveront cela exotique. Voir par exemple l’étonnement de Pavel Dourov, fondateur de la messagerie Telegram, quand son frère, chercheur à Jussieu, lui apprit qu’on y trouvait des « clubs marxistes ». Je ne dis pas pour autant qu’il faut rejoindre les libertariens : je constate seulement la différence entre deux mondes. Être attentifs aux regards russes (il y en a plusieurs) sur notre monde, c’est aussi adopter vis-à-vis de lui un « regard éloigné » indissociable de la méthode ethnologique. []
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