Sophrosúnê ou de l’obscénité et de la maturité en politique

σωφροσύνη, ης (ἡ) :
litt. état sain de l’esprit ou du cœur, d’où :
I. bon sens, prudence, sagesse;
II. 1 modération dans les désirs, tempérance;
2 modestie, simplicité.
(A. Bailly, Dictionnaire grec-français)

C’est de façon à peu près unanime qu’a été jugée ignoble l’attaque subie par Benjamin Griveaux. À juste titre.

Mais au-delà de l’indignation, il n’est pas interdit de s’interroger sur le processus de civilisation ou de décivilisation, pour parler comme l’éditorialiste du Figaro, qui a permis cela. Car il faut bien y voir un signe des temps.

D’un côté il y a un attaquant qui était présenté jusqu’au 14 février, sans grande distance critique, comme un artiste de premier plan. C’est le plus sérieusement du monde que Libération, en mai 2016, l’encensait comme « intègre et intégriste» (clic), avant de lui consacrer un nouvel article à l’occasion de la sortie en français de son livre, Le cas Pavlenski – La politique comme art (préfacé par Michel Eltchaninoff et traduit par Galia Ackerman) (clic). La LDH de son côté le comparaît début 2017 à Vincent Van Gogh (clic). Un peu plus sèche, mais guère plus critique, est sa biographie sur le site de France Culture (consulté le 15/02/2020) :

Piotr Pavlenski est un artiste performer, politique russe, né le 8 mars 1984. Dans ses performances, il dénonce de manière explicite le gouvernement russe. Parmi ses actions, il s’est cousu la bouche, durant le procès des Pussy Riot. Il s’est placé nu dans du fil barbelé devant l’Assemblée législative de Saint-Pétersbourg. Il s’est cloué les testicules sur les pavés de la Place Rouge devant le Mausolée de Lénine. En octobre 2014, il s’est coupé un bout d’oreille devant le centre Serbsky pour protester contre l’utilisation politique des hôpitaux psychiatriques. Il a été détenu de novembre 2015 a juin 2016 alors qu’il encourait trois ans de prison pour avoir mis le feu aux portes du FSB (ex-KGB). Un verdict d’une clémence inhabituelle, la justice russe a-t-elle voulu éviter de faire de cet activiste de 32 ans, dont la notoriété a commencé à dépasser les frontières, un « martyr » de la liberté d’expression ?

En mai 2016, Piotr Pavlenski a reçu le prix Václav-Havel pour « dissidence créative », décerné par la Human Rights Foundation (HRF).

Sur le dernier point, l’information de la radio est incomplète, puisque le prix en question lui a été très vite retiré, comme l’annonçait Radio liberté le 8 juillet 2016 (clic). Mais indépendamment de cela se pose la question du jugement critique dans l’art. Quand on est prêt à valoriser n’importe quelle « performance » artistique sous prétexte qu’elle choque un peu le bourgeois ou prétend dénoncer je ne sais quelle coercition, il ne faut pas s’étonner de finir en arroseur arrosé. Pour se clouer le scrotum entre les pavés de la Place Rouge, il faut être à peu près capable de manipuler un marteau et des clous. Voilà pour la dimension technique, c’est-à-dire proprement artistique de la performance en question. Ça ne vole pas haut, si j’ose dire. Pour le reste, on hésite devant l’ensemble de ces « performances » (y compris la dernière en date, visant Griveaux) entre ce qu’Hubert Guyard appelait une obscénité rageuse (à propos de l’exhibitionnisme) et une absence de jugement moral, soit un comportement de type psychopathique.

Au sujet de la première hypothèse, Hubert Guyard terminait son exposé en proposant une piste de recherche :

Certains exhibitionnistes ou voyeurs ont écrit, peint ou photographié. Ces œuvres ne constituent-elles pas une sorte de défense apologétique de leur perversité ? Il conviendrait de rechercher dans ces écrits les manifestations d’une apologie de l’outrage.

N’avons-nous pas quelque chose de ce genre ici ?

De l’autre côté, il y a la victime. La réaction à peu près unanime aussi est que quand bien même les vidéos diffusées seraient authentiques, elle n’a rien commis d’illégal dans la mesure où tout semble se passer entre adultes consentants. Elle a le droit par ailleurs au respect de sa vie privée et le revenge porn est sévèrement condamné par la loi. Certes. Mais il n’est pas interdit d’attendre d’un homme de quarante ans, tout particulièrement s’il fait profession de politique et de législateur, un peu plus de maturité que d’un adolescent de seize ans. Parents et éducateurs mettent en garde les adolescents contre les risques du « sexting ». Faut-il inclure des cours sur le sujet à Sciences Po et à l’ENA ? On imagine mal en tout cas de Gaulle ou Mitterrand envoyer à tel ou tel de leurs contacts ces vidéos dites «intimes»1. Effet de génération, plus immature ? Ou nouvel avatar, permis par la technologie, d’une vieille perversion (clic) ? Ça paraîtra sans doute vieux jeu à beaucoup, dans un monde qui ne distingue pas le code de la norme et où il est commun de penser que tout ce qui n’est pas interdit est autorisé2, mais la tradition antique, exposée par exemple chez Platon, voulait que la maîtrise de soi, la sophrosúnê, soit l’une des qualités exigées de ceux qui prétendent exercer l’autorité. L’histoire montre abondamment que les personnages politiques n’ont pas toujours été conformes à cet idéal, mais ce n’est pas une raison pour penser qu’il est périmé. La preuve3.

[Sur les rapports entre politique et morale, plus généralement, on pourra lire également le n° 20 de la revue Tétralogiques].

  1. Cette affaire aura enrichi mon vocabulaire. Je viens d’apprendre que cette grande conquête de la modernité porte un nom, anglais forcément : les dick pics. []
  2. Un monde qui se pense à peu près exclusivement sur le mode économico-juridique et ne veut plus rien connaître des fondements anthropologiques de toute civilisation. []
  3. Ajout du 16/02 : on apprend aujourd’hui que la compagne du pseudo artiste est soupçonnée d’être la destinataire des vidéos. Ça me fait penser à ce que j’écrivais en 2011 au sujet d’une affaire d’une toute autre ampleur. []
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