Négligence

« Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité », écrivait Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques en 1955.

Il n’est pas nécessaire de voyager très loin en fait. Une des conséquences de la pandémie, ce sont les masques chirurgicaux jetés un peu partout. Impossible désormais de faire le moindre trajet, à pied, à vélo ou en voiture, sans voir une de ces saletés sur les trottoirs, sur la rue, dans les caniveaux, sur les parkings, dans les bois, dans les fossés des routes de campagne, sur les sentiers côtiers, sur les plages, sur les pelouses ou les escaliers des campus, aux abords des écoles, etc. etc. Le diaporama ci-dessous en donne un petit échantillon avec des photos que j’ai pu faire en Bretagne entre le 14 août et le 29 octobre. Et je suis loin d’avoir photographié tout ce que j’ai pu voir.

Les conséquences de cette nouvelle pollution ont pourtant été soulignées très tôt :

(en n’oubliant pas de préciser que cette décomposition produit des microplastiques et des nanoplastiques, c’est-à-dire de toute façon de la pollution. Ce ne sont pas des feuilles mortes.).

De nombreux articles ont déjà été publiés sur le sujet (par exemple ici en mai, là en juin, ou encore là en août). Cela n’a pas empêché l’accumulation de ces déchets et le second confinement ne semble pas avoir ralenti le phénomène, bien au contraire. Même confiné dans le fameux rayon d’un kilomètre, j’aurais de quoi alimenter encore mon diaporama. Ces bavières en polypropylène viennent rejoindre les cannettes tueuses et les déchets plastiques en tout genre qui jonchent les bords de routes et la planète entière. Les poubelles existent pourtant et avec elles le ramassage des ordures. Il n’est pas plus difficile de jeter bavières et autres emballages vides dans une poubelle que de les jeter sur la rue en descendant du bus ou sur le bord de la route par la vitre de la voiture.

Des économistes arriveraient peut-être à démontrer que le fait de jeter sa bavière n’importe où plutôt que dans une poubelle relève d’un choix rationnel (clic et clic). Pour ma part, j’y vois plutôt un parfait exemple de ce que Michel Serres appelait la négligence, qui est l’une des grandes caractéristiques de notre civilisation — je suis tenté d’encadrer ce mot par des guillemets — du jetable et du déchet.

C’est en 1990, dans Le contrat naturel, un livre majeur de la philosophie de l’écologie, que Serres faisait de la négligence le contraire de la religion :

Les doctes disent que le mot religion pourrait avoir deux sources ou origines. D’après la première, il signifierait, par un verbe latin : relier [religare]. […] D’après la deuxième, plus probable […] il voudrait dire assembler, recueillir, relever, parcourir ou relire [relegere]. Mais ils ne disent jamais quel mot sublime la langue place en face du religieux, pour le nier : la négligence. Qui n’a point de religion ne doit pas se dire athée ou mécréant, mais négligent. La notion de négligence fait comprendre notre temps. […] La modernité néglige, absolument parlant. Elle ne sait ni ne peut ni ne veut penser ni agir vers le global, temporel ou spatial. (Michel Serres, Le contrat naturel, 1990, p. 81).

Ces contemporains qui jettent le masque se montrent bien tels qu’ils sont : ils sont négligents, donc parfaitement modernes. Produits de l’espace foutoir (junkspace) dont parle Augustin Berque, c’est-à-dire de cette « acosmie proliférant sur toute l’étendue de la Terre », ils contribuent en retour à le reproduire. Le « monde d’après », s’il doit être un monde devenu terrestre, n’est sans doute pas pour demain.

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2 réponses à Négligence

  1. Marcel dit :

    (hors sujet : je remarque le retour du formulaire à commentaires, disparu sur des publications récentes qui donnaient pourtant du grain à moudre et invitaient à répondre.

  2. Jean-Michel dit :

    Oui, c’est vrai. C’est que je dispose de moins de temps qu’avant pour modérer, répondre, etc.

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