De la Vistule aux Thermopyles

Dans la torpeur estivale et les inquiétudes face à une possible reprise de l’épidémie causée par le SARS-CoV-2, les Français prêtent une attention distraite au Belarus où la contestation du résultat des élections du 9 août dernier est violemment réprimée. Le Télégramme de ce dimanche 16 août fait une page entière sur «la torture aux portes de l’Europe». Je passerai rapidement sur l’idée que l’Europe s’arrêterait au frontières de l’UE et que le Belarus, comme l’Ukraine, seraient donc «à ses portes». L’Europe n’a pas attendu l’UE pour exister et si la Pologne est géographiquement et historiquement en Europe centrale (c’est ainsi que se voient les Polonais) et non pas en Europe de l’Est, l’Europe se prolonge à l’Est, jusqu’à l’Oural. J’en viens donc au principal: les méthodes répressives utilisées par Loukachenko et ses OMON. Elles n’ont rien d’étonnant dans un pays où la décommunisation a été bien moins poussée encore qu’elle ne l’a été dans les autres ex-républiques soviétiques, Russie comprise, à l’exclusion sans doute des républiques baltes. En Russie, le procès « Eltsine contre le PC d’URSS » (clic) devant le tribunal constitutionnel, de juillet à octobre 1992, n’avait rien d’un «procès de Nuremberg» même s’il a permis à l’ex-dissident Vladimir Boukovski, intervenant en tant qu’expert, d’accéder à des documents classifiés qui ont donné matière à son livre Jugement à Moscou (Fayard, 1995 — un livre indispensable pour qui veut comprendre cette période et celle qui la précéda : on y trouvait notamment confirmation du fait que le PCF avait bénéficié des financements soviétiques jusqu’en 1991 inclus). Au Belarus, c’est un pur apparatchik communiste, Alexandre Loukachenko, passé des Komsomol à la direction d’un groupe politique « des communistes pour la démocratie », qui fut élu président de la république en 1994. Ses méthodes de répression héritent directement de celles mises en œuvre par Lénine et la Tchéka dès 1917-1918.

L’Europe occidentale aurait probablement eu à souffrir très tôt des mêmes méthodes si les troupes polonaises de Józef Piłsudski n’avaient pas arrêté l’armée rouge sur la Vistule il y a un siècle exactement, le 16 août 1920 (avec le soutien d’une Mission militaire française dans laquelle on trouvait le capitaine de Gaulle). Les Français se souviennent peu de cette « Bataille de Varsovie » (Bitwa Warszawska) du mois d’août 1920. Il n’y avaient sans doute guère prêté attention à l’époque non plus, alors que l’épidémie de grippe espagnole ajoutait ses morts à ceux de la guerre 14-18. Les Polonais, eux, ne l’ont pas oubliée, qui en parlent aussi comme du «miracle de la Vistule» (Cud nad Wisłą), et de nombreuses cérémonies de commémoration ont lieu ces jours-ci dans le pays1.

Le logo officiel des commémorations

Ils l’ont d’autant moins oubliée qu’ils ont de nouveau été attaqués par l’armée rouge le 17 septembre 1939, en application du pacte germano-soviétique alors qu’ils se battaient déjà depuis le 1er septembre contre l’Allemagne nazie. L’une des suites, on le sait, fut le massacre de Katyń, qui prenait place dans un ensemble de massacres et déportations plus large orchestré par le NKVD (il est encore temps à ce sujet de voir ou revoir l’excellent documentaire de Cédric Tourbe et Olivia Gomolinski qui replace Katyń dans une histoire plus large qui commence précisément en 1917 avec la création de la Tchéka). Lénine, en 1920, avait parfaitement compris ce que signifiait pour lui cette défaite, mais la transforma «dialectiquement» en victoire le 22 septembre dans un discours à la 9e conférence du Parti communiste russe (bolchevique). La dialectique, au sens du baratin, ça peut casser des briques ! Le texte de ce discours a été publié par R. Pipes dans The Unknown Lenin : From the Secret Archives, Yale University Press, 1996. On le trouve aussi dans un recueil plus complet publié depuis en russe : В. И. Ленин Неизвестные документы [Documents inconnus] (1891-1922) , Moscou, 2017 (clic). En voici un extrait:

Конечно, главным результатом было то, что сейчас мы оказались потерпевшими громадное поражение. […] Зато разыгралась такая картина в международной политике, которая представляет из себя нечто в высшей степени поучительное и которая явилась центром события. Подробнее во всех деталях одну сторону картины осветит тов. Каменев, который в Лондоне наблюдал отдельные перипетии. Нам не удалось прощупать развития и подготовления к социалистической революции пролетариата в Варшаве. Наше приближение доказало, что Польша нас победить не может, а мы очень недалеки от этого. Оказалось, что все это меняет международную политику. Мы, подходя к Варшаве, подошли настолько близко к центру всемирной империалистической политики, что мы стали ее делать. Это звучит непонятно, но история «Комитета действия» в Англии доказала, с абсолютной точностью доказала, что где-то около Варшавы находится не центр польского буржуазного правительства и республики капитала, а где-то около Варшавы лежит центр всей теперешней системы международного империализма, и что мы стоим в условиях, когда мы начинаем колебать эту систему и делаем политику не в Польше, но в Германии и Англии. Etc.

Et sa traduction :

Bien sûr, le résultat principal est que nous avons dans l’immédiat subi une énorme défaite. […] En revanche, une image de la politique internationale a émergé qui se présente comme extrêmement instructive et s’est avérée être le nœud de l’événement. Le camarade Kamenev, qui a observé à Londres certaines péripéties, fera la lumière plus complètement et en détail sur un côté de l’histoire. Nous n’avons pas réussi à sonder le développement et la préparation à la révolution socialiste du prolétariat de Varsovie. Notre avance a prouvé que la Pologne ne pouvait pas nous battre. mais que nous sommes très près de le faire. Il s’est avéré que tout cela a changé la politique internationale. En approchant de Varsovie, nous sommes arrivés si près du centre de la politique impérialiste mondiale que nous avons commencé à la faire [la politique]. Cela semble incompréhensible, mais l’histoire du « Comité d’action » en Angleterre a prouvé, a prouvé avec une précision absolue, que quelque part près de Varsovie se trouve non pas le centre du gouvernement bourgeois polonais et de la république du capital, mais que quelque part près de Varsovie se trouve le centre de tout le système actuel d’impérialisme international, et que nous sommes maintenant à un point où nous commençons à influencer ce système et à faire de la politique non pas en Pologne, mais en Allemagne et en Angleterre. Etc.

Voilà pour ce « miracle de la Vistule » dont nous commémorons – moins que les Polonais certes — le 100e anniversaire. Je serai plus court au sujet des Thermopyles. Il se trouve que cela fera exactement 2500 ans en cette seconde moitié de l’été que le roi de Sparte Léonidas livra sa dernière bataille, à la tête de 300 spartiates et d’un contingent de Thébains et de Thespiens, les seuls à être restés avec lui jusqu’au bout. Un récit de la bataille est donné dans son histoire des guerres médiques par Peter Green, qui a lui-même parcouru le sentier de montagne par lequel passèrent Hydarnès et ses Immortels pour prendre les Grecs à revers. Les dates exactes restent incertaines. Si l’on suit Peter Green, l’assaut perse final eut lieu le 20 août. D’autres font commencer le combat à cette date. D’autres encore situent la bataille du 8 au 10 septembre. La suite en tout cas est connue : le sacrifice de Léonidas et de ses hommes prépara les victoires ultérieures, celle de Salamine, un mois plus tard, comme celles de Platées et de Mycale, l’année suivante. Est bien connue aussi l’épitaphe qui, selon Hérodote, pouvait être lue dès son époque sur les lieux de ce combat:

ὦ ξεῖν᾿, ἀγγέλλειν Λακεδαιμονίοις ὅτι τῇδε
κείμεθα, τοῖς κείνων ῥήμασι πειθόμενοι

Cela fait plusieurs années que la lecture de Peter Green m’a donné envie d’aller marcher à mon tour — au milieu des senteurs de thym, précise-t-il — sur les sentiers du Kallidromo qui domine les Thermopyles. Je ne l’ai pas encore fait et ce n’est pas cette année que je le ferai. Mais j’ai lu cet été, grâce à Green toujours, qui le recommande vivement, le court texte de William Golding, The Hot Gates — Thermopyles veut dire en grec « les portes chaudes » en raison des sources chaudes qui s’y trouvent –, dans lequel l’auteur de Sa majesté des mouches raconte sa propre visite au Thermopyles, vers le début des années 1960, une visite qu’il se promettait lui aussi de faire depuis des années. « A little of Leonidas lies in the fact that I can go where I like and write what I like. He contributed to set us free » écrit-il dans sa conclusion. C’est peut-être en cela que la Vistule mérite aussi d’être associée aux Thermopyles.

(Photo: Wikimedia)

  1. On peut en avoir un aperçu en saisissant dans un moteur de recherche des expressions comme upamiętnienie bitwy warszawskiej ou 100 rocznica cudu nad wisłą []
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