Terrorisme et religion : quelques réflexions (2)

En janvier 2015, après la série d’attaques islamistes qui avait débuté par le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo, j’avais publié un premier billet sur le thème « terrorisme et religion ». C’était une façon de surmonter l’émotion et de tenter de préciser ce que je pouvais penser de ces attaques et des réactions auxquelles elles avaient donné lieu. Je n’avais pas relu ce billet depuis des années. J’ai souhaité le relire après l’assassinat vendredi de Samuel Paty par un islamiste tchétchène. Je me rends compte que je n’ai pas fondamentalement changé d’avis. Je n’aurais pas grand-chose à changer à ce billet. Certaines idées toutefois étaient formulées de façon allusive ou trop condensée. J’essaie ici de les développer un peu plus.

Je concluais mon premier point, sur la dimension politique, en écrivant que l’antimilitarisme de Charlie Hebdo n’aidait pas beaucoup à nommer l’ennemi, à savoir le fanatisme musulman, et surtout à nous défendre dans la guerre que celui-ci nous a déclarée. Il faudrait au moins un autre billet pour en parler, écrivais-je. Ce ne sera pas encore ce billet-ci, mais je peux quand même tenter de préciser un peu ce que je voulais dire. La référence sous-jacente était la définition de l’État selon Weber, définition qui a été précisée par Alain Testart pour mieux tenir compte des différentes formes d’organisations politiques connues. L’État, selon Weber, rappelons-le, est cette « communauté humaine qui, à l’intérieur d’un territoire déterminé (le “territoire” appartient à sa caractérisation), revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime » (clic). C’est bien à l’État que revient la mission de prévenir la violence terroriste et d’y mettre un terme quand elle survient. Or défier l’ennemi, comme l’a encore fait Charlie Hebdo début septembre en republiant les caricatures qui avaient déclenché la fureur meurtrière des islamistes, c’est prendre le risque, quasi assuré, de faire monter d’un cran le niveau de menace (les événements depuis début septembre l’ont confirmé). C’est donc aussi se placer de fait, un peu plus encore, sous la protection de la «force de contrainte à disposition de l’État » (Testart). N’est-ce pas quand même un peu paradoxal de la part d’un journal qui pendant des décennies a « conchié » l’armée et les forces de l’ordre ? Heureusement, ces dernières ne sont pas rancunières et protègent même ceux qui les « conchient ». Comme l’histoire l’a montré, ce n’est pas d’elles que Charlie avait le plus à craindre. C’est à leur abri au contraire que l’équipe du journal pouvait écrire et dessiner en paix. Jusqu’à ce que l’histoire tourne (clic).

Mais les points qui me paraissent les plus importants, à la relecture, sont celui de la sacralisation et celui du rire. Le passage sur la sacralisation était le suivant :

En faire [des caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo] la pointe la plus avancée de notre civilisation, comme on tend à le faire ces derniers jours, sous l’effet de l’émotion, a quelque chose de paradoxal. Comme si à la fureur haineuse qu’elles ont déclenché chez l’ennemi répondait désormais une forme de sacralisation.

Cela me semble toujours vrai. Pour le comprendre, il faut partir du sens originel du mot « sacré ». « Ce qui est sacrum », dit le dictionnaire étymologique du latin d’Alfred Ernout et Antoine Meillet, « s’oppose à ce qui est profanum. Ce qui est sacrum appartient au monde du divin […] et diffère essentiellement de ce qui appartient à la vie courante des hommes. On passe du sacer au profanus par des rites définis, et les deux catégories sont bien tranchées ». Il est vrai que le sacré a souvent été imprégné de religiosité. Mais il n’est pas en lui-même spécifiquement religieux. La République, toute laïque qu’elle soit, a son sacré. C’est par exemple la tombe du soldat inconnu (Weygand parlait de « dalle sacrée ») ou ces « grands hommes » (et désormais grandes femmes) que la « patrie reconnaissante » fait entrer au Panthéon. Le point commun à tout ce qui est sacré n’est pas la religiosité. C’est le caractère intouchable. Ce sont des mots que l’on ne prononce pas, des objets que l’on n’utilise pas, des personnes dont on ne s’approche pas, sinon en prenant des précautions toutes particulières. Le profane, en revanche, c’est ce qui ne demande pas ces précautions. Mais ce que l’on ne peut pas toucher, c’est aussi bien ce que l’on risque de souiller (profaner) que ce qui risque de nous souiller. C’est ce qui explique que le mot latin sacer peut se traduire dans de nombreux contextes par « sacré », « vénéré », « auguste », mais aussi, dans d’autres contextes, par « maudit » et « exécrable ». Quand je parlais en 2015, après les attentats, de sacralisation des caricatures, je pointais la tendance, très perceptible alors, à faire de ces caricatures des sortes d’icônes républicaines, que le sang de l’équipe de Charlie avait sorti du domaine profane. Mais sacrées, elles l’étaient aussi aux yeux des tueurs, aux sens de maudit et d’exécrable cette fois. Elles n’étaient pas pour eux de simples objets profanes car si ça avait été le cas, ils les auraient tout bonnement ignorées. Or la sacralisation, après le meurtre du malheureux Samuel Paty, me semble de nouveau à l’œuvre côté républicain. Il est clair en tout cas que ces caricatures ont acquis un statut qui n’est pas celui de simples objets profanes. Mais on peut se demander — je laisse la question ouverte — si cette sacralisation ne fait pas finalement le jeu des islamistes, puisqu’en attribuant à ces caricatures une sorte de label « incarnation au plus haut point des valeurs de la République », elle place les musulmans, qui peuvent se sentir légitimement choqués, devant un choix impossible : soit la République qui s’incarne dans ce qui les choque, soit les islamistes qui la combattent. Or n’est-ce pas ce clivage que veulent précisément accentuer ces derniers ? Ne faudrait-il pas alors laisser ces caricatures dans le domaine du profane, comme quelque chose que la liberté d’expression permet, certes, mais dont on est en droit de penser aussi, pour paraphraser Molière, que c’est le plus souvent « franchement bon à mettre aux cabinets »1 ?

Cela me conduit à une autre question, que je n’abordais aussi que de façon très allusive : celle du rire, en distinguant celui de Charlie Hebdo (les fameuses caricatures) et celui de Rabelais. Cette question du rire est d’une très grande importance sociologique et plus largement anthropologique. En 2005, nous avions tenu deux séminaires de laboratoire sur le sujet, animés par Hubert Guyard. Emporté prématurément par la maladie, il n’a pas pu, malheureusement, publier ce travail qu’il avait entrepris. Son point de départ était la fameuse formule de Pierre Desproges : « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ». Le modèle théorique de référence était celui de Jean Gagnepain, mais sa réflexion devait aussi beaucoup à Bergson et bien sûr à Freud. Elle esquissait une typologie des rires (car il y a rire et rire) dont je ne retiendrai ici que quelques éléments. Il y a les rires qui exploitent le caractère équivoque du langage, de la technique ou de la personne. C’est le cas, linguistiquement, dans la contrepèterie. Celles de Rabelais, l’un des premiers maîtres du genre, sont connues. Par exemple:

car il disoit qu’il n’y avoit q’un antistrophe entre femme folle à la messe et femme molle à la fesse.

Et puis il y a ce que Freud appelait le rire tendancieux :

Tantôt l’esprit se suffit à lui-même en dehors de toute arrière-pensée ; tantôt il relève d’une intention et de ce fait devient tendancieux. Seul le mot d’esprit tendancieux risque de choquer certaines personnes qui se refusent alors à l’entendre.

Ce rire ou cet «esprit» (Witz) tendancieux précise Freud un peu plus loin,

ne sert que deux tendances, qui elles-mêmes sont susceptibles d’être embrassées d’un seul coup d’œil: l’esprit est ou bien hostile (il sert à l’attaque, à la satire, à la défense), ou bien obscène (il déshabille).

Dans les deux cas, le rire tendancieux à quelque chose d’offensif (Freud appelle aussi « inoffensif » l’esprit non tendancieux, celui qui se suffit à lui-même, façon de dire que l’esprit tendancieux, lui, est offensif).

L’esprit obscène, celui qui déshabille, c’est ce dont Freud traite plus en détail sous le nom de « grivoiseries » (Zoten). Il faut relire tout ce qu’il dit sur le sujet. Je ne donnerai ici qu’une citation, qui décrit bien ce type de rire.

La grivoiserie déshabille, pour ainsi dire, la personne de l’autre sexe à qui elle s’adresse. Les propos obscènes forcent la personne attaquée à s’imaginer les parties respectives ou les actes correspondants et donnent à penser que le conteur les a lui-même devant les yeux. Incontestablement le plaisir de voir à nu les parties sexuelles est le thème primordial de la grivoiserie.

Les mots grivois, précise Freud, révèlent l’excitation sexuelle de ceux qui les tiennent. Ils peuvent éveiller une excitation du même ordre chez la personne à laquelle ils sont adressés. Mais ils peuvent aussi provoquer la honte et l’embarras.

L’esprit hostile, lui, vise à rabaisser, parfois à humilier. Pour cela, il dépeint l’adversaire ou l’ennemi « sous des traits mesquins, vils, méprisables, comiques ». Il permet, grâce à ce détour, de savourer sa défaite que « confirme le rire du tiers, dont le plaisir est tout gratuit ». Freud ajoute que « l’esprit tendancieux affecte une prédilection toute spéciale pour l’attaque ou la critique des gens haut placés et des gens qui prétendent au pouvoir. L’esprit permet alors de s’insurger contre une telle autorité et par là de se libérer de son poids. Là réside aussi l’attrait de la caricature, qui nous fait rire même quand elle est peu réussie, par cette seule raison que nous lui savons gré de s’insurger contre l’autorité ». Mais s’il retient « ce fait que l’esprit tendancieux se prête si bien à l’attaque contre tout ce qui est grand, respectable et puissant et que l’inhibition intérieure ou les circonstances extérieures préservent de la déconsidération directe », il observe aussi que certains mots d’esprit « semblent viser des personnes inférieures et faibles ».

On pourrait prolonger l’analyse de Freud en montrant la parenté qui existe entre

  1. l’esprit obscène et les scénarios systématiques d’intrusion et d’attentat à la pudeur caractéristiques des perversions voyeuriste et exhibitionniste.
  2. l’esprit hostile et les scénarios systématiques d’abus de pouvoir caractéristiques du sadisme et du masochisme

(Montrer une parenté mais pas une identité : esprit tendancieux ne veut pas dire pathologie, mais la pathologie montre à l’état pur en quelque sorte les tendances en question. Dans ce billet, je me contente à ce propos de renvoyer à cet article programmatique d’Hubert Guyard sur les troubles de la personne ou encore à mon propre livre sur le même sujet.)

Ce que je voudrais faire remarquer ici c’est que les analyses de Freud ne valent pas seulement pour les mots d’esprit. Elles valent aussi bien sûr pour les dessins à prétention humoristique. Or ceux de Charlie Hebdo au sujet des religions en général, pas seulement donc au sujet de l’Islam, sont toujours du type que Freud appelle tendancieux, avec un caractère obscène ou hostile particulièrement prononcé. Le dessin légendé « Une étoile est née » est de ce point de vue tout spécialement obscène et hostile à la fois. C’est moins radical que l’assassinat bien sûr et plus facilement réversible, ça ne justifie en rien le meurtre, mais ça reste quelque chose de délibérément offensif et pas seulement à l’égard des jihadistes. Il n’est pas certain que ce soit le meilleur point de départ pour un dialogue, nécessaire avec toutes les personnes de bonne volonté2.

Dire cela n’est pas rejoindre le camp de ceux qui instrumentalisent le concept — est-ce seulement un concept ? — d’« islamophobie » et contribuent ainsi à désigner les cibles des tueurs. Il semble acquis que cela a joué dans la mise en place l’engrenage infernal qui a conduit au meurtre de vendredi. Je partage de ce point de vue la plupart des analyses de ceux qui s’inquiètent de l’emprise, dans les universités, et plus particulièrement évidemment dans celles de lettres, arts et SHS, de l’idéologie « indigéniste » et « diversitaire » — dans la mouvance butlérienne notamment — et de ses connivences de fait avec l’islamisme. Mais que l’on ne compte pas sur moi pour faire des caricatures de Charlie Hebdo de nouvelles icônes républicaines ni pour penser que cette vision caricaturale des religions pose les bases d’une saine et intelligente approche critique — au sens étymologique du jugement, du discernement, qui est aussi celui de l’exégèse –, sans même parler d’une approche scientifique. L’Éducation nationale et l’université disposent quand même de meilleures bases pour cela3.

  1. Voir le jugement du tribunal de grande instance de Paris du 22 mars 2007 : « attendu que Charlie Hebdo est un journal satirique, contenant de nombreuses caricatures, que nul n’est obligé d’acheter ou de lire, à la différence d’autres supports tels que des affiches exposées sur la voie publique »… []
  2. Ce dialogue a ses exigences. Il ne peut pas, comme le dit bien François Jourdan, se contenter d’un unanimisme de façade, mais doit partir de l’examen approfondi des différences. Ce n’est pas ce que font les sarcasmes ni les caricatures. Mais ce n’est pas non plus, évidemment, ce qu’acceptent ceux qui appelaient déjà au meurtre contre Salman Rushdie. Ni ceux qui usent et abusent du concept flou d’« islamophobie ». []
  3. Ajout du 22 octobre : je ne peux qu’être d’accord avec Koz qui dans un billet d’hier développe plus particulièrement ce dernier point. []
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