Individualisme

Après avoir étudié le système des castes en Inde dans Homo hierarchicus (1967), Louis Dumont avait voulu étudier les sociétés occidentales contemporaines, caractérisées par le primat de l’économie. C’est ce qu’il fait dans Homo aequalis, un livre qui date de 1977, mais qui reste précieux sur ce sujet.

Le monde des castes était typique de ce qu’il appelait des sociétés «holistes» tandis que le monde occidental était caractérisé par une idéologie «individualiste». Je le cite :

La plupart des sociétés valorisent en premier lieu l’ordre, donc la conformité de chaque élément à son rôle dans l’ensemble, en un mot la société comme un tout ; j’appelle cette orientation générale des valeurs « holisme » […]. D’autres sociétés, en tous cas la nôtre, valorisent en premier lieu l’être humain individuel : à nos yeux chaque homme est une incarnation de l’humanité toute entière, et comme tel il est égal à tout autre homme, et libre. C’est ce que j’appelle « individualisme » (p. 12)

Il insistait ensuite sur la nécessité de distinguer deux sens du mot «individu» (p. 17) :

  1. « sujet empirique de la parole, de la pensée, de la volonté, échantillon indivisible de l’espèce humaine, tel qu’on le rencontre dans toutes les sociétés ; (homme particulier, agent humain particulier)»
  2. « être moral indépendant et autonome et ainsi (essentiellement) non social, tel qu’on le rencontre avant tout dans notre idéologie moderne de l’homme et de la société »

L’individu dans le premier sens, ajoutait-il, existe partout. L’individu dans le second sens est une vue idéologique propre aux sociétés occidentales modernes. La naissance historique de l’individu, au sens idéologique, est indissociable de la naissance de l’idéologie économique, c’est-à-dire l’idéologie selon laquelle le domaine économique est un domaine séparé, autonome. Dumont montrait que la plupart de nos contemporains, même les plus «libéraux», sont, de ce point de vue, spontanément «marxistes» : ils tendent à penser que l’économie est l’infrastructure qui détermine tout le reste ; ou, pour le dire autrement, cette idée n’est pas propre aux marxistes, elle est plus largement une idée occidentale moderne, libérale.

Un des chapitres les plus intéressants du livre de Dumont était celui dans lequel il montre que Marx était fondamentalement individualiste. Tout le monde, à commencer par les libéraux, a tendance à associer Marx au collectivisme donc au contraire de l’individualisme. Mais 1° – le collectivisme n’est pas le holisme et 2° – le socialisme était pour Marx le moyen de parvenir au communisme, c’est-à-dire à « une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous » (définition du communisme dans le Manifeste communiste en 1848). Il n’y a pas plus individualiste (au sens idéologique) que cette définition. La différence entre Marx et les libéraux de son temps est qu’il pensait arriver à cette libre association par la voie révolutionnaire, celle de l’abolition des classes, avec une étape intermédiaire de dictature du prolétariat. Le 20e siècle a montré ce que cela pouvait donner, de la Russie au Cambodge. Mais cela n’empêche pas que Marx reste profondément individualiste. Je cite encore Dumont à son sujet :

« la communauté, la société idéale [pour Marx] est seulement une juxtaposition d’individus libres ; c’est en somme la théorie individualiste de la Révolution française, réalisée cette fois grâce à la suppression des classes et de toute instance transcendant l’individu » (p. 172).

« C’est seulement avec la suppression de la division du travail et la régulation de l’économie par l’association volontaire des individus qu’ils retrouveront une communauté d’intérêts et par conséquent, ipso facto, la communauté humaine » (p. 173).

Dumont fait allusion ici à ce fameux passage de Marx et Engels dans L’Idéologie allemande :

« Dès l’instant où l’on commence à répartir le travail, chacun a une sphère d’activité déterminée et exclusive qu’on lui impose et dont il ne peut s’évader ; il est chasseur, pêcheur, berger ou « critique critique », et il doit le rester sous peine de perdre les moyens de subsistance – alors que dans la société communiste, où chacun, au lieu d’avoir une sphère d’activités exclusive, peut se former dans la branche qui lui plaît ; c’est la société qui dirige la production générale qui me permet ainsi de faire aujourd’hui ceci, demain cela, de chasser le matin, d’aller à la pêche l’après-midi, de faire l’élevage le soir et de critiquer après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique.»

Pourquoi ces remarques ? Parce que je pense nous sommes en train de franchir un palier supplémentaire dans le sens de l’individualisme. Les nouveaux mouvements sociaux, nés souvent sur les campus étatsuniens, poussent l’idéologie individualiste plus loin encore que ne le faisaient le marxisme et le libéralisme classique, même s’ils ne font sans doute pas que cela. Il ne s’agit plus seulement de prétendre libérer les « individus » des classes (instituant) et de la division du travail (institué) comme c’était le cas chez Marx (mais aussi chez certains auteurs libertariens). Il s’agit plus largement de les libérer de toute forme de contrainte ou d’assignation, que ces dernières soient biologiques ou sociales, pour leur permettre de vivre enfin, à chaque instant, comme disait Marx, «selon leur bon plaisir»1. D’où le succès de la notion de genre – qui n’est pas sans fondement mais dans les définitions de laquelle il y aurait à faire un tri. D’où le succès aussi – et l’abus – de la notion de construction sociale : identifier une « construction sociale », dans cette perspective individualiste, c’est se donner les moyens de la déconstruire et donc d’en libérer l’« individu ». Je retrouve là ce que disait Ian Hacking au sujet de cette notion de construction sociale. Dans ce livre, dont l’édition originale en anglais date de 1999, Hacking observait le succès de cette notion. Elle lui paraissait déjà « obscure et galvaudée » (p. 9). Elle le serait beaucoup moins, ajoutait-il en 2001 dans un avant-propos à l’édition française, « si seulement les gens prenaient soin, dans chaque cas particulier, de préciser ce quoi qui est censé être construit » (p. 5). D’où son titre : la construction sociale, d’accord, mais la construction sociale de quoi ? Ce que je retrouve, dans le présent billet, c’est l’un des points de départ de sa réflexion (p. 20-21) :

Toute analyse en termes de construction sociale est une critique du statu quo. Les constructionnistes sociaux traitant du phénomène X tendent à soutenir que :

  1. X n’a pas besoin d’exister, ou n’a pas besoin d’être comme il est en quoi que ce soit. X, ou X tel qu’il est aujourd’hui, n’est pas déterminé par la nature des choses, n’est pas inévitable.
  2. Tel qu’il est X est assez médiocre.
  3. Nous nous sentirions beaucoup mieux si l’on pouvait se débarrasser de X, ou tout du moins le transformer radicalement.

La thèse (1), comme l’observe Hacking, est le point de départ. Elle peut exister seule. Mais beaucoup de thèses constructionnistes défendent aussi (2) et (3).

Appliquées à l’individu et aux diverses contraintes qui viennent lui assigner telle ou telle identité ou tel ou tel rôle, ces thèses déconstructionnistes s’accordent parfaitement avec le type idéal du libéralisme, tel que le définissait Victor Léontovitch (cité par Wilhelm Hennis dans La problématique de Max Weber, Paris, PUF, 1996). Le libéralisme, disait Léontovitch, consiste « non à faire, mais à défaire » :

  • « défaire, abattre les frontières, libérer », permet de libérer les énergies et va « de pair avec espoir »,
  • cela implique une « foi dans le temps », qui est celui du progrès,
  • ainsi qu’un « universalisme des valeurs – héritage de la philosophie du droit naturel – , au moins celui de la liberté et de l’égalité, joint à un impératif moral : chacun serait tenu de coopérer à la réalisation de ces valeurs » (Hennis, p. 213).

Or le défaut absolu de toutes les théories contemporaines, c’est l’imprécision de ce fameux concept d’individu, y compris dans le premier sens que distinguait Dumont. Prenons par exemple le Dictionnaire critique de sociologie de Boudon et Bourricaud (clic), qui plaidait pour une sociologie individualiste. Il est remarquable que l’on n’y trouve pas la moindre définition un tant soit peu élaborée du concept d’individu. Il y a bien un article « individualisme » mais il se contente de nous dire que dans les sociétés industrielles modernes – celles qui intéressaient aussi Dumont dans Homo aequalis – « l’individu est considéré comme une unité de référence fondamentale, à la fois pour lui-même et pour la société » (p. 301). Un peu plus loin, le même article définit « l’individualisme méthodologique », dans lequel, précise-t-il, « la notion d’individualisme a un sens tout à fait distinct du précédent » (p. 305). Mais c’est pour nous dire que cet individualisme méthodologique consiste à expliquer un phénomène social P comme « la conséquence du comportement des individus appartenant au système social dans lequel P est observé » (p. 306). On cherchera en vain, dans les deux cas, une définition de l’individu. Et cela n’est pas propre à Boudon et Bourricaud : toutes les sociologies actuelles – je n’ai rien trouvé en tout cas jusqu’ici pour me démentir fondamentalement – sont des sociologies qui posent l’individu comme quelque chose de donné, comme quelque chose qui va de soi et qui ne demande pas de définition très précise. Je crois bien que nous sommes les seuls, dans le cadre de la théorie de la médiation et plus particulièrement de la théorie de la personne, à insister sur la nécessité de distinguer de façon précise, sur une base clinique, l’individu du sujet et de la personne (voir par exemple ici et ici). Une distinction nécessaire, mais peu compatible avec les divers paradigmes individualistes. (à suivre)

  1. Expression qui laisse entendre qu’il y a aussi une dimension ou un impensé axiologique dans cette histoire, qu’il faudrait préciser. []
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