La fin du travail

Mon précédent billet, comme tout aphorisme, avait un caractère énigmatique. Une explication s’impose (qui complète ce que dit Le Passant dans Travailler, c’est trop dur…).
Tout vient de l’extrême imprécision du mot travail. Comme le disait la philosophe Dominique Méda, le mot travail a tellement de significations en français qu’il ne veut plus rien dire (cf. Dominique Méda et Juliet Schor, Travail (une révolution à venir), Editions Mille et Une Nuits, 1997). Mieux vaut donc s’en débarrasser pour parler d’autre chose, en tentant d’isoler, dans la pluralité de sens de ce mot travail désormais banni, un certain nombre de réalités plus homogènes. Pour sortir de la confusion, André Gorz (Métamorphose du travail. Quête du sens. Critique de la raison économique, 1988) proposait de distinguer au moins deux choses :

  1. l’activité de transformation de la matière, aussi vieille que l’humanité (les spécialistes de la préhistoire reconnaissent la présence de l’homme à la présence d’outils de pierre taillée)
  2. l’emploi salarié, comme une des manières possibles d’exercer une contribution sociale.

Dans le débat des années 1990 sur la fin du travail, lancé notamment par le livre de Jeremy Rifkin (The End of Work, 1995), Gorz expliquait que le travail en tant qu’activité de transformation de la matière ne risquait pas de disparaître, mais que c’est l’emploi salarié qui pouvait très bien être amené à disparaître. Mais sa distinction n’est pas suffisante. Pour aller plus loin, il faut, avec la théorie de la médiation, distinguer au moins trois choses.
L’art ou la tekhnê. C’est à cette dimension que renvoie l’activité de transformation de la matière dont parlait Gorz. Je parlerai de fabrication. Cette capacité de fabrication est effectivement une des caractéristiques de l’humanité au même titre que le langage. L’homme est un homo faber, un tool making animal (B. Franklin), autant qu’un homo sapiens. En ce sens, nous sommes tous des fabricants et nous passons notre vie dans différents ateliers, à manipuler différents outils, ceci quel que soit par ailleurs notre emploi ou notre statut social. Nos ancêtres de la préhistoire fabriquaient leurs armes et outils de silex. Depuis, nous avons considérablement diversifié et multiplié notre outillage. L’employé de bureau fabrique des documents imprimés à l’aide d’ordinateurs et d’imprimantes, alors que l’étudiant fabrique ses notes de cours avec du papier et un stylo. L’agriculteur fabrique du maïs ensilé avec une ensileuse. Le dentiste nous fabrique des plombages ou des couronnes… Mais nous fabriquons aussi chez nous : dans l’atelier-pour-faire-à-manger qu’est la cuisine nous fabriquons des gâteaux ou des tartines de confiture, dans l’atelier-de-propreté-et-d’hygiène qu’est la salle de bain nous nous fabriquons un visage glabre avec le rasoir, la mousse et les lames ou des dents blanches et saines avec la brosse et le dentifrice, dans l’atelier-pour-dormir qu’est la chambre, nous fabriquons un sommeil réparateur et confortable avec matelas et oreiller… mais nous pouvons aussi, là ou ailleurs, fabriquer du plaisir sexuel avec ces outils particuliers que sont les vibromasseurs et autre sextoys – très à la mode depuis que Nathalie Rykiel les a sortis du ghetto des sex-shops pour les vendre dans sa boutique de Saint-Germain-des-Prés !
Ce n’est sans doute pas la fabrication que Nicolas Sarkozy veut réhabiliter. D’ailleurs, elle n’en a guère besoin… encore que. Car nous vivons dans un monde qui continue à croire que l’intellectuel est supérieur au manuel, alors qu’il s’agit de deux dimensions de l’humain que rien n’autorise à hiérarchiser. Il est tout aussi humain – et respectable en tant que tel – de faire des gâteaux ou d’élever des murs que de baratiner ou de calculer. Si cela se savait on aurait peut-être moins d’étudiants à s’emm… dans nos amphis (alors qu’ils n’aiment aucune «logie») quand l’artisanat peine à trouver des candidats à l’embauche possédant les qualifications nécessaires (le bâtiment, l’hôtellerie, la restauration, les métiers de l’alimentation connaissent régulièrement des difficultés de recrutement – voir les études de conjoncture sur le site du ministère de l’Emploi). Sous réserve bien sûr que les conditions d’emploi dans ces métiers soient suffisamment attrayantes (elles ne le sont pas toujours). Et en remarquant que si la tekhné est très présente dans les métiers dits manuels, elle ne s’identifie pas à eux : il y a de la fabrication dans les métiers scientifiques comme il y a du concept dans la plomberie ou l’électricité.
La contribution sociale. C’est le ministerium des Romains, qui a donné nos mots métier et ministère. Bref, c’est le service rendu ou, si l’on veut, le rôle social joué par chacun. C’est aussi le job des anglophones. Il y a toutes sortes de manières d’exercer cette contribution sociale, variables selon les lieux, les époques, les civilisations. On peut être marabout en Afrique, chasseur ou chaman en Sibérie, homme-médecine ou guerrier chez les Sioux. Chez nous, l’emploi salarié est devenu la forme majoritaire d’exercice de ce ministère. Mais il y a aussi les commerçants, les professions libérales, les agriculteurs… sans oublier les prêtres et leur ministère, justement. Sans oublier non plus la contribution sociale des parents. Ni celle des bénévoles de toute sorte, depuis les pompiers volontaires jusqu’aux auteurs de blogs en passant par ceux qui donnent de leur temps pour sauver les oiseaux mazoutés ou pour participer à l’animation paroissiale.
La peine que l’on prend, le mal que l’on se donne en vue d’un bénéfice quelconque (qui n’est parfois qu’un maigre salaire). C’est le toil and trouble dans lequel Adam Smith voyait l’origine de la valeur d’échange : «Le véritable prix de toute chose, ce que toute chose coûte vraiment à l’homme qui désire l’acquérir, c’est la peine et le mal (toil and trouble) qu’il a de l’acquérir» (A. Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, 1776). Nous sommes ici au plus près de l’étymologie du mot travail : le latin tripalium, un instrument de torture à trois pieux. C’est sur ce terrain, celui du labeur, que se place Sarkozy. Ce qu’il entend réhabiliter, c’est bien le labeur. Celui de «la France qui se lève tôt». L’approche est plus morale que politique, mais l’interprétation est relativement complexe. Car la relation peine-> bénéfice peut relever d’une valorisation animale qui en elle-même n’a rien de moral (l’animal est capable de se donner du mal en vue de certains biens). Mais on peut aussi en faire une lecture authentiquement morale, la morale en question n’étant autre que l’esprit du capitalisme dont parlait Max Weber (L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1920) et que résume la formule bien connue : time is money. Rappelons en effet que Weber voyait la plus belle expression de l’esprit du capitalisme dans l’Advice to a Young Tradesman (1748) de Benjamin Franklin :

Souviens-toi que le temps, c’est de l’argent. Celui qui, pouvant gagner dix shillings par jour en travaillant, se promène ou reste dans sa chambre à paresser la moitié du temps, bien que ses plaisirs, que sa paresse, ne lui coûtent que six pence, celui-là ne doit pas se borner à compter cette seule dépense. Il a dépensé en outre, jeté plutôt, cinq autres shillings.

Nous soutenons (avec Weber) qu’il s’agit bien d’une morale (un ethos dit Weber), dans laquelle le «travail» – en réalité le labeur, celui, cher à Nicolas Sarkozy, de celui qui se lève tôt au lieu de rester dans sa chambre à paresser – devient le gage d’une vertu qui se mesure à l’argent gagné. Dans la suite de son Advice, Franklin insiste d’ailleurs sur l’honnêteté et la scrupulosité qui renforcent le crédit.
Il n’y a aucune raison de douter du fait que l’entrepreneur ou le commerçant puritain des débuts du capitalisme voyait dans son application au travail (dans son labeur), dans sa frugalité, dans sa ponctualité, le gage de sa vertu. Mais c’est moins le labeur en lui-même qui fait ici la morale que son caractère méthodique et en quelque sorte ascétique. L’effort et la peine deviennent une mesure du bien. Bref, le labeur en lui-même n’a rien de moral. Il ne le devient qu’en se faisant précaution (méthode et vigilance) dans le même temps où le bénéfice se fait prétention (à quelle excellence est-ce que je prétends ?). C’est alors qu’il y a humanisation – et donc moralisation – de la relation peine -> bénéfice. Pour autant, le labeur n’est sans doute pas la seule mesure du bien. On peut aussi bosser beaucoup et détruire sa santé ou celle de ses semblables, faute d’y avoir été vigilant…
Bref, c’est sans doute moins le labeur qu’il conviendrait de réhabiliter, que le métier. La «crise» que nous vivons n’est pas une crise du labeur. Elle n’est même pas tant que ça une crise de l’emploi. Elle est une crise du métier (au sens ci-dessus défini de ministerium, de service rendu). Et l’économicisme a sans doute contribué à cette crise en faisant de l’emploi une simple variable d’ajustement dans un capitalisme à dominante financière.

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8 réponses à La fin du travail

  1. cassandra dit :

    bonjour j’aimerai l’étymologie précise du mot "work", est-ce possible? Je vous donne mon MSN: darkfaith29@hotmail.fr Merci.

  2. Jean-Michel dit :

    Je n’ai pas de dictionnaire étymologique d’anglais sous la main, mais une petite recherche dans Google me donne plusieurs liens pour cette étymologie :

    http://en.wiktionary.org/wiki/work
    http://www.etymonline.com/index.php?term=work

    On y apprend que work vient de l’ancien anglais woerc qui serait lui même issu d’une hypothétique racine proto-germanique *werkan (le proto-germanique étant l’ancêtre hypothétique de toutes les langues germaniques dont l’anglais) ayant donné également l’allemand Werk. Cette racine proto-germanique viendrait elle-même d’une racine proto-indo-européenne (l’ancêtre hypothétique des langues indo-européennes) werg- que l’on retrouve aussi dans le grec ergon (ἔργον) qui nous a donné « énergie ».

    Mais l’important, à mon sens, c’est qu’indépendamment de l’étymologie, "work" en anglais est presque aussi polysémique que "travail" en français. Selon le Oxford advanced Learners’s Dictionary, work est :

    the use of a bodily or mental power in order to do or make sth;
    the use of energy supplied by electricity, steam, etc. to do or make sth;
    the task that is to be done;
    a thing or things produced as a result of work;
    etc.

    Bref, en anglais, on gagnerait à distinguer art, job et toil (ou peut-être work, job et labour)…

  3. le passant dit :

    Pour ce qui est de de Gorz, et même si son analyse est intéressante, sa distincton entre travail hétéronome et travail autonome semble partir d’une vision du social prenant pour acquis l’opposition entre individuelle et collectif.

  4. jean-michel dit :

    Sans doute, dans la mesure où la sociologie échappe difficilement à cette distinction. En même temps, cela renvoie très certainement à Marx et notamment aux textes de jeunesse (manuscrits de 1844) sur le travail aliéné versus le travail désaliéné comme expression de soi et lien social.

  5. aloredelam dit :

    à première vue et bien que je me place pas sur le terrain de la philosophie je pense être d’accord avec votre article sur votre intéressant site , je me demande juste pourquoi l’accent est mis sur l’effort productif alors qu’il pourrait être mis ailleurs , sur le developement de l’art ou de la qualité , le corps , l’imagination , la relation , etc …

  6. jeanmich dit :

    Vous avez tout à fait raison. L’éthique (dont j’ai traité ici sous le nom de "moralisation") tient dans la relation de la précaution à la prétention et ne porte pas seulement sur l’effort productif. Si j’ai parlé surtout de ce dernier ici c’est parce que mon billet se référait à un discours centré sur la référence économique au "travail". Par contre, j’ai la prétention (justement) de penser qu’il ne s’agit pas ici de philosophie mais bien d’une anthropologie reposant sur un approche à sa manière expérimentale de l’homme (celle de la théorie de la médiation). Il faudra sans doute revenir dans un autre billet sur la façon dont la pathologie (neurologique et psychiatrique) oblige à déconstruire le travail comme elle oblige à déconstruire le langage. Voir sur ce point entre autres ici (suivre le lien « voir la vidéo sur le site de l’espace des sciences »).

  7. Verel dit :

    Billet très interessant!
    "nous vivons dans un monde qui continue à croire que l’intellectuel est supérieur au manuel,"
    un monde ou un pays?
    Sur le discours de Sarkozy qui serait plus sur le labeur que sur le métier, je ne suis pas réellement convaincu

  8. Gad dit :

    Un article intéressant. Je connaissais déjà le livre de Rifkin, l’article m’ouvre les yeux sur d’autres analyses tres interessantes

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