La fin du travail (2)

Si je parle de fin du travail ici, comme dans le précédent billet, ce n’est pas au sens de Jeremy Rifkin. Il s’agit plutôt de tirer la conséquence du fait que, voulant dire trop, le concept de travail n’a aucune pertinence scientifique. Il désigne une réalité confuse, extrêmement hétérogène. Il faut donc l’analyser, sortir de cette confusion pour tenter de repérer des ordres d’intelligibilité homogènes et autonomes. Dans le précédent billet, je me suis appuyé sur la théorie de la médiation pour dissocier trois ordres d’intelligibilité :

  • l’art (ou la tekhné)
  • le métier (la contribution sociale)
  • la peine (et la valeur)

S’il est possible de poser ces trois ordres d’intelligibilité comme à la fois différents et autonomes, c’est parce qu’ils correspondent à des troubles de la raison eux-mêmes différents et autonomes (on conviendra d’appeler «raison» ce qui distingue l’homme des autres espèces, mais on verra que l’on ne perd jamais (ou rarement) la raison dans sa globalité ; il existe des troubles de la raison).

Ce que j’ai appelé art dans le précédent billet est affecté dans les atechnies, une famille de troubles qui résultent de certaines lésions cérébrales. Le métier, lui, est affecté dans les psychoses (schizophrénie et paranoïa), mais aussi, vraisemblablement, dans d’autres cas de lésions cérébrales (par exemple, les troubles définis jusqu’ici par les neurologues comme «troubles de la mémoire sémantique»). Enfin, la légitimation de la peine est affectée dans les névroses (hystérie, troubles obsessionnels), mais aussi dans les psychopathies (addictions…) ou dans d’autres troubles neurologiques encore (cas de Phineas Gage, décrit par A. Damasio par exemple). Une atechnie ne s’accompagne pas nécessairement d’une psychose ou d’une impossibilité de réguler ses pulsions. Ce sont des troubles différents et autonomes. De même, une psychose est différente et indépendante aussi bien d’une névrose que d’une atechnie. C’est cette possibilité de distinguer des troubles différents et indépendants les uns des autres qui permet de déconstruire la raison pour identifier différents ordres de rationalité et d’intelligibilité contribuant ensemble à produire le comportement normal. La pathologie, avec les dissociations qu’elle produit, devient ainsi un lieu d’observation privilégié pour comprendre ce qui fonde le comportement normal.

La pathologie permet de comprendre et de montrer que le langage en tant que tel n’existe pas, au sens où tout acte de langage est pluridéterminé : parler suppose notamment une raison grammaticale qui «tombe en panne» dans les aphasies ; ce n’est pas simplement un acte de phonation : on peut être muet sans être aphasique et aphasique sans être muet. Mais elle permet aussi de comprendre que le travail en tant que tel n’existe pas. Tout acte de «travail» (au sens banal du terme) est également multidéterminé. Prenons par exemple les travaux manuels. Ils supposent bien sûr une certaine motricité. Une personne paralysée sera handicapée dans ce genre d’activité. Mais bien d’autres déterminismes et rationalités entrent en jeu et vont pouvoir affecter ces travaux manuels soit directement soit indirectement. Ainsi, les neurologues ont décrit des troubles baptisés apraxies. Les patients atteints d’apraxie ne sont pas paralysés. Mais ils se caractérisent par leur échec à des tests de type paume-tranche-poing (le patient doit frapper la table successivement avec la paume, la tranche et le poing). Ce n’est pas la motricité en tant que telle mais une certaine coordination des gestes qui est ici affectée.
D’autres troubles ont pu être dissociés des apraxies : il s’agit des atechnies. Le patient atechnique réussira le test paume-tranche-poing, mais il échouera à des tests qui demandent la maîtrise du programme technique contenu dans l’outillage qu’on lui présente. Voici un exemple d’atechnie tiré du livre de Didier Le Gall (Des apraxies aux atechnies. De Boeck, 1998) :

Il s’agit d’un homme de 66 ans, ancien mineur, adressé à la consultation de neurologie pour troubles praxiques.
L’examen montre une écriture impossible, en dehors de quelques traits informes. L’utilisation des outils est également déficitaire. Lors de la consultation, un certain nombre d’éléments permettant de constituer plusieurs dispositifs sont étalés en désordre sur la table devant le malade (planche, vis à bois, clous, pitons, boulons, écrous, tournevis, marteaux, clef à molette, rappe). Un dispositif de vissage complet, comprenant planche, vis à bois et tournevis, est donc présent, ainsi qu’un dispositif de clouage (planche, clou, marteau) et un dispositif de serrage (boulon, écrou, clef à molette). La consigne est donnée au malade de visser la vis et de planter le clou. Il est capable de dire qu’il a besoin du tournevis dans le premier cas et du marteau dans le second. Mais il ne peut pas exécuter la consigne. Après de multiples tâtonnements et manipulations, il parvient quand même à trouver la vis et le clou. Mais il les égare lorsqu’il se met à la recherche du tournevis et du marteau. A la consigne de planter une pointe, il prend plusieurs vis, les pose et dit : « C’est des pointes à tête ». Puis il reprend une vis et la pose en disant : « C’est une vis ». Il prend ensuite un écrou et un boulon en faisant le commentaire suivant : « C’est pas une pointe non plus ». Puis il se remet en quête d’une pointe. Il prend une lime et la repose avant d’arriver finalement à saisir un marteau et une pointe qu’il plante. Quand on lui demande ensuite de visser une vis, il prend une vis et la pose sur la planche avant d’essayer de l’enfoncer avec le marteau, puis avec un écrou, un piton, un petit tournevis et à nouveau un écrou. Il dit alors : « Il faut un tournevis, j’en vois pas… non, j’en vois pas » (alors qu’il a trois tournevis de taille adéquate devant lui). Si on lui demande à quoi sert un marteau, il répond sans hésiter : « C’est pour planter une pointe ». Si on lui demande à quoi sert une clef à molette, il répond aussitôt : « C’est pour serrer ». Mais si, après ces réponses, on lui demande de montrer comment faire, il n’y parvient pas, qu’il soit en situation de choix (avec les dispositifs mélangés sur la table) ou non (face au strict nécessaire).

Ce malade n’est ni paralysé, ni particulièrement maladroit. Il est capable de désigner et de reconnaître les éléments des dispositifs utilisés dans l’examen. Le trouble n’est donc pas lié à un déficit perceptif ou visuel. Par ailleurs, dès que le patient est parvenu à saisir l’ensemble des éléments qui constituent un même dispositif (clou et marteau par exemple), il réalise la tâche sans difficulté (planter le clou). Ce qui lui fait problème, c’est d’associer en pratique les éléments qui constituent le dispositif. Il n’y parvient qu’après de nombreux errements. L’absence de choix ne semble d’ailleurs pas l’aider (il a autant de difficultés lorsque l’examinateur ne laisse plus en face de lui que les éléments d’un seul et même dispositif). Nous avons présenté ici un seul cas, mais d’autres patients présentent un profil identique. Ce sont ces troubles atechniques qui affectent ce que nous avons appeler art ou tekhné dans notre précédent billet. Nous pouvons donc préciser notre définition en disant que l’art (la capacité technique) est ce qui va être atteint en propre dans les atechnies.

Une autre question est celle de la collaboration. Nous sommes ici dans la dimension sociale du travail, celle du rapport entre Ego et Autrui. C’est la dimension que nous avons désignée dans notre précédent billet sous le nom de métier. Le métier est indissociable d’une certaine spécialisation, d’un certain découpage des domaines de spécialité (ce que l’on appelle couramment, depuis Smith et Durkheim, «division du travail»). Peu importe ici le contenu de la spécialité, ce qui importe, c’est l’existence même d’un partage, d’une spécialisation. Mais cette spécialisation n’aboutit pas normalement à l’impossibilité de tout échange. Au contraire, pour qu’il puisse y avoir collaboration, il faut que la spécialisation puisse se négocier : chacun, tout en se spécialisant, doit tenir compte de ce que font les autres. Les sociologues des organisations (ou de l’action organisée, selon l’expression bien plus juste d’Erhard Friedberg) savent très bien que cette négociation ne va pas de soi, qu’elle est à reconduire en permanence. Les différents services d’une entreprise, par exemple, tendent à se focaliser sur leur domaine de spécialité en oubliant les attentes des autres services. Les conflits ou malentendus entre le commercial et la production sont bien connus. Le patient atechnique, qui présente un trouble de fabrication, n’a pas de problème particulier avec la collaboration. Par contre, cette collaboration est affectée en propre dans les psychoses (voir l’article d’Hubert Guyard dans le vol. 82, n°7 de la revue L’information psychiatrique). Le schizophrène tend à une spécialisation sans collaboration possible. Il est LE spécialiste par excellence. Mais sa spécialisation n’est pas négociable. Il ne peut collaborer. Inversement, le paranoïaque ne peut poser des frontières de spécialité. Il est contraint à l’ingérence. Soit il cherche à soumettre autrui, soit il se soumet à autrui. Pas de collaboration là non plus, mais plutôt une annexion, vécue facilement sur le mode de la persécution (le paranoïaque est tout autant persécuteur que persécuté). Dans les termes de George Herbert Mead nous dirions que le schizophrène tend à réifier le Je (la divergence) alors que le paranoïaque tend à réifier le Moi (la convergence). Mais ni l’un ni l’autre ne sont plus capables de collaboration, car cette dernière suppose un équilibre dialectique entre la divergence (la spécialisation) et la convergence (la négociation et l’accord autour des actions à mener ensemble). Nous pensons en tout cas que la sociologie de l’action organisée aurait beaucoup à gagner à observer de très près ce qui se passe dans les psychoses : il y a là un champ de recherche immense pour une clinique de ce qui fait l’acteur social.

Enfin, une troisième question est celle de la valeur ou de la légitimité du travail. Qu’est-ce qui fait la valeur ou la légitimité de ce que l’on fait ? Nous entrons ici dans le domaine des névroses avec notamment l’obsessionnel, qui se sent toujours coupable, qui n’est jamais sûr d’avoir pris assez de précautions, mais aussi avec l’hystérique, toujours déçu, qui n’est jamais à la hauteur de ses prétentions («Je suis nulle ! – Comment ça t’es nulle ? Tu as eu 17/20 ! – Oui, mais ça ne vaut rien ! T’as vu le prof ? Il donne des bonnes notes à tout le monde !»). La légitimité de ce que l’on fait résulte de la mesure dont on est capable tant des précautions, que des prétentions (et de la mise en rapport des unes et des autres). C’est ainsi que la peine ou l’effort pourront entrer au rang des précautions garantissant la prétention (la peine ou l’effort deviennent alors mesure de la prétention et permettent la satisfaction).

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