Décentration et autonomie (sociologie et neurosciences 2)

Le commentaire du Passant au précédent billet mérite une réponse sous forme d’un nouveau billet. Donc acte :

Très bonne question qui m’oblige à anticiper sur mon fil de billets « sociologie et neurosciences ».

Je laisse de côté la discussion sur les termes eux-mêmes (décentration, excentration). Ils sont conventionnels, on pourrait éventuellement en choisir d’autres.

Ce qui compte, ce sont les processus que l’on distingue. Or sur le rapport à autrui de l’enfant, il y a des expériences très importantes chez les cognitivistes autour de ce qu’ils appellent la « théorie de l’esprit ». L’expression là aussi est discutable, mais ce n’est pas l’essentiel. Ils appellent ainsi « la capacité de se représenter les états d’esprit des autres ».

L’expérience la plus citée sur le sujet est la suivante :

En présence de l’enfant à tester, on place deux poupées, Sally et Ann, devant une table sur laquelle se trouvent deux récipients A et B. On place alors un objet (par exemple un morceau de chocolat) dans l’assiette A. Puis la poupée Sally est amenée hors de la pièce. En son absence, la poupée Ann prend le morceau de chocolat dans l’assiette A et la met en B. On demande alors à l’enfant : « Quand Sally va revenir, où va-t-elle d’abord chercher le chocolat ? » L’enfant plus âgé (à partir d’environ 4 ans) va dire que Sally regardera d’abord dans le récipient A (où se trouvait le chocolat avant qu’elle sorte). Il « se met à la place » de Sally. L’enfant plus jeune, lui, « colle » à la situation et dira que Sally va chercher le chocolat en B (là où il est effectivement). Il n’est pas capable de se « décentrer » et de comprendre que Sally voit autrement que lui. Certains enfants autistes font comme lui (j’écris de mémoire : il s’agit, autant que je me souvienne de certains types d’autisme).

Dans d’autres expériences, on demande aux enfants de dessiner le profil d’une montagne vu par quelqu’un qui est situé dans un autre point de l’espace qu’eux. Là aussi, cela suppose de se “décentrer” pour imaginer comment on voit la montagne de l’endroit où est l’autre. Il me semble que les seuils (en terme d’âge) sont les mêmes : l’enfant plus âgé est capable de cette “décentration”.

Autre observation (tirée de ma propre expérience). Il s’agissait, en classe de CE2, de raconter en bande dessinée un épisode du Roman de Renard vu en classe (Renard et les anguilles, je crois). Dans les BD de certains enfants les mêmes personnages étaient dessinés différemment d’une case à l’autre (costume différent, couleurs différentes), comme s’il s’agissait d’un personnage nouveau à chaque fois. Mais chez quelques enfants, pourtant du même âge, le même personnage gardait la même apparence d’un bout à l’autre du récit (exactement comme Astérix ou le capitaine Haddock gardent la même apparence d’un bout à l’autre d’un album). On peut sans doute ici faire intervenir des facteurs de socialisation : familiarité plus ou moins grande avec le dessin, la bande dessinée… Ce qui fait dire aussi que les apprentissages comptent et que l’enfant évoluant dans plusieurs milieux sociaux peut comparer et relativiser relativement (sic !) ce qu’il y voit.

Les “décentrations” que font apparaître ces expériences sont-elles du même ordre que l’autonomie de la personne (grec auto-nomos : sa propre loi) ? Du coup, je me dis que les termes comptent quand même et qu’il vaut peut-être mieux parler d’autonomie dans ce cas plutôt que d’excentration. Mais il faut surtout ne pas en rester aux querelles de mots et produire des expériences décisives… et ne pas snober les cognitivistes qui en produisent, eux, des expériences !

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4 réponses à Décentration et autonomie (sociologie et neurosciences 2)

  1. le passant dit :

    Piaget a parlé du test des 3 montagnes. On présente une petite scène en 3D sur un plateau avec trois montagnes de hauteur différentes. Une poupée est disposée devant la grande et la moyenne montagne, et l’enfant regarde la scène de l’autre côté du plateau, devant la petite montagne. Sur le sommet de la moyenne montagne, on a posé une croix et sur le sommet de la petite montagne on a posé une maison. On demande à l’enfant ce que voit la poupée. D’après les expériences de Piaget, avant 7 ans (stade préopératoire) , l’enfant dit que la poupée voit ce que lui-même voit : la croix et la maison (alors que la poupée ne peut voir la maison cachée, de son point de vue, par la grande montagne). D’autres auteurs ont contesté cette expérience. Je n’ai plus en tête leur argumentation précise mais en gros ça revenait à dire qu’avec un peu d’entrainement sur d’autres situations on pouvait conduire l’enfant sur ce test à prendre en compte le point de vue de la poupée et non plus le sien.
    Tu parles de la nécessité d’expériences décisives. Je suis assez d’accord avec toi. Tous les indices nous conduisant à faire l’hypothèse que l’enfant n’a pas émergé à la personne peuvent souvent être contestés sur l’argument du « c’est en construction , c’est un aprrentissage progressif ». Si on veut vraiment expérimenter cette hypothèse , il faudra réussir à construire des « test pièges » pour l’enfant de 10-11 ans qui montrera que ce qu’on croyait être une preuve de la construction d’un début de relativaisation n’en est pas une. Il me semble que Jean-Yves Guillaume avait initié un travail sur l »écire avec » qui succède à « l’écrire à  » à partir de l’analyses de rédactions comparées d’enfants entre 10 et 12 ans.
    Il serait intéressant de faire participer d’autres médiationnistes à ce débat. Si tu le permets, je mettrais bien un message sur la liste du site de la médiation pour inviter nos correligionnaires [:-)] à venir lire et réagir à ton article.

  2. Jean-Michel dit :

    Les tests type Sally et Ann sont là, me semble-t-il, pour éprouver un seuil inférieur (en-dessous d’un certain âge, l’enfant ne se « décentre » pas, il n’a pas de « théorie de l’esprit », diront les cognitivistes). Ils sont intéressants aussi dans une démarche pathoanalytique (autisme en l’occurrence) en faisant voir comme « en creux » une capacité qui existe chez l’enfant normal mais pas chez l’autiste. Une fois la capacité là, on pourrait faire l’hypothèse qu’elle est plus ou moins « entraînée » (d’où cette impression d’apprentissage progressif »). Après tout, sur un autre plan, ayant accédé au langage, nous sommes tous aussi capables de raisonnement algébrique ou géométrique, mais nous sommes plus ou moins entraînés dans ces matières, qui s’apprennent progressivement (et s’oublient aussi progressivement faute de pratique).

    La question porte ensuite sur le seuil supérieur : l’autonomie de la personne. Il me semble que là beaucoup reste encore à faire.

    En ce qui concerne un renvoi vers la liste, bof !, car je ne crois pas que la recherche scientifique puisse se faire sur une liste de diffusion ou un blog. Et puis je ne voudrais pas détourner les flux de discussion de la liste et du site Rennes médiation qui est là pour ça (avec un forum d’ailleurs !).

  3. le passant dit :

    Si j’ai bien compris, ce que tu appelles « décentration », c’est ce que la théorie de la médiation appelle individuation. C’est à dire le fait que l’enfant émerge à l’opposition moi/non moi et « est au monde » à travers une mise en coordonnée de son environnement (temps, espace, milieu).
    Je ne sais pas si ce test éprouve réellement ce seuil d’individuation au sens où à 2 ans, l’enfant qui d’après ce que tu dis ne réussit pas ce test est déjà dans l’individuation. Ce qu’on peut dire par contre, c’est que l’individuation permet à l’enfant l’accumulation d’expériences qui lui permettront d’éprouver que le « contenu » de son moi diffère du « contenu » du moi des ses congénères. C’est sans doute cette appréhension progressive de l’altérité non pas de façon négative et oppositionnelle comme lorsqu’il émerge à la personne mais positive et cumulative., qu’on peut appeler décentration par rapport à l’excentration que permet la personne.
    Analogiquement, cela rappelle ces enfants dont on nous parlait lors des cours sur l’acquisition du langage, qui n’ayant pas émergé au signe, sont capable d’une apparence de « polysémie » basée sur une similarité perceptive (ils désigneront par exemple du nom de leur doudou des objets ayant la même texture).
    Pour ce qui est du seuil supérieur ( l’émergence à la personne) , le problème est qu’on n’a pas, à ma connaissance, isolé de pathologie de carence totale de la personne .

  4. Jean-Michel dit :

    Il faut s’entendre en matière de vocabulaire, car ce que tu appelles ci-dessus « individuation » relève justement d’un niveau supérieur à celui de l’individu : le niveau du sujet et du soma. Et l’idée est bien, en effet, que la capacité de « décentration » que font voir ces expériences a un rapport avec l’hypothèse d’un sujet et d’un soma distincts de l’individu. Le seuil que font voir ces tests serait bien en rapport avec la question du soma. Mais c’est là une des questions les plus ardues et les moins claires de la TDM : rien ne dit que la somasie ne serait pas elle-même un processus complexe (comme le sont la perception ou la praxie).
    Sur la personne, comme sur le reste, tout reste à faire à mon sens, ou presque. Lors du colloque de 2002, Jean-Luc Brackelaire avait quand même fait l’hypothèse d’une carence totale de la personne justement pour expliquer le cas de Jean-Claude Roman (voir le Tétralogiques 15 et le roman d’Emmanuel Carrère, L’adversaire). Et un nouvel article de sa part est en préparation sur le sujet…

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