Le retour de l’aristocratie ?

Dans le deuxième volume de La démocratie en Amérique, Tocqueville montrait comment « la démocratie favorisait les développements de l’industrie » mais aussi « par quel chemin détourné l’industrie pourrait bien à son tour ramener les hommes vers l’aristocratie » (chapitre XX). Il exprimait dans le même temps une inquiétude : « si jamais l’inégalité permanente des conditions et l’aristocratie pénètrent de nouveau dans le monde, on peut prédire qu’elles y entreront par cette porte ».

J’ai pensé à ce passage hier, en profitant du temps un peu plus long passé dans les transports pour lire Marianne (quand on doit attendre un train dans le brouhaha d’un hall ou d’un quai de gare, il n’est pas facile de se concentrer sur des lectures plus consistantes, genre Critique de la raison pure ou Du vouloir dire). Le dit Marianne publie quelques « bonnes feuilles » du dernier livre de Jean-François Kahn. Bref, le journal de JFK fait de la publicité pour le livre de JFK. Certains y verront un de ces conflits d’intérêt que dénonçait Marianne dans un précédent numéro, d’autre diront que c’est de bonne guerre. Mais ce n’est pas cela qui m’intéresse.

Le dit livre est un Abécédaire mal pensant. A l’article « droits de succession », JFK rappelle que l’impôt sur les successions est un impôt libéral par excellence, « qui, lorsqu’il frappe des gros héritages, permet de rétablir un minimum d’égalité des chances au départ, et ouvre de la sorte le jeu de la compétition en limitant les effets de la richesse héréditaire ». En conséquence, la réforme des droits de succession de l’été dernier, « permet, de facto, selon JFK, la renaissance d’un ordre aristocratique ».

Il y a là en tous cas, un indice sociologique de première importance pour définir le régime et le type de société vers lesquels nous sommes conduits. C’est bien ce que disait Tocqueville : « Je m’étonne que les publicistes anciens et modernes n’aient pas attribué aux lois sur les successions une plus grande influence dans la marche des affaires humaines. Ces lois appartiennent, il est vrai, à l’ordre civil ; mais elles devraient être placées en tête de toutes les institutions politiques, car elles influent incroyablement sur l’état social des peuples, dont les lois politiques ne sont que l’expression » (De la démocratie en Amérique, vol. I, chap. III).

Je ne pense pas qu’il faille encenser le libéralisme, mais ce qui est sûr c’est que ceux qui dénoncent comme « libérale » l’évolution des sociétés occidentales depuis maintenant plusieurs décennies se trompent d’analyse. Le régime qui s’instaure est bien plutôt celui d’une nouvelle aristocratie industrielle et (surtout) financière.

Un autre exemple illustre bien cette tendance : celui des lois sur la propriété intellectuelle. Le projet de directive sur les brevets logiciels, heureusement contré par le parlement européen en juillet 2005, risquait de décourager l’innovation en confortant les monopoles de quelques grandes sociétés (voir une analyse ici, une autre , une autre encore ici).

D’autres indicateurs encore confortent cette analyse : le marché des produits de luxe, celui de la consommation ostentatoire dont parlait Veblen, ne s’est jamais aussi bien porté, alors que les classes moyennes, comme l’a bien montré Louis Chauvel, sont à la dérive.

Mais attention. Avant de rétablir ou de conforter une nouvelle aristocratie, il faudra aussi réfléchir à un autre passage de Tocqueville :

Quand la noblesse possède non seulement des privilèges, mais des pouvoirs, quand elle gouverne et administre, ses droits particuliers peuvent être tout à la fois plus grands et moins aperçus. Dans les temps féodaux, on considérait la noblesse à peu près du même œil dont on considère aujourd’hui le gouvernement : on supportait les charges qu’elle imposait en vue des garanties qu’elle donnait. Les nobles avaient des privilèges gênants, ils possédaient des droits onéreux; mais ils assuraient l’ordre public, distribuaient la justice, faisaient exécuter la loi, venaient au secours du faible, menaient les affaires communes. A mesure que la noblesse cesse de faire ces choses, le poids de ses privilèges paraît plus lourd, et leur existence même finit par ne plus se comprendre. (L’ancien régime et la Révolution, livre II, chapitre premier)

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5 réponses à Le retour de l’aristocratie ?

  1. Eugène dit :

    Dans « Culture d’Islam » sur Fr Cult, Abdelwahab Meddeb recevait ce dimanche 18/11/07 Emmanuel Todd, et ont ensemble abordé au cours de l’émission ce problème de l’héritage comme facteur social structurant les sociétés. Je ne sais pas si le bouquin dont ils assuraient la promotion développe autant la même analyse, mais elle me parait pertinente au regard de ton post d’aujourd’hui. A+

  2. Jean-Michel dit :

    Je ne connaissais pas Abdelwahab Meddeb. Ton commentaire me l’a fait découvrir. Voilà quelqu’un qui mérite d’être lu.
    La question de l’héritage est évidemment stucturante. La personne étant principe de capitalisation fait de nous tous des héritiers. C’est dire que nous sommes tous « capitalistes ». JG le disait déjà : quand les uns capitalisent des « acquis financiers » les autres capitalisent des « acquis sociaux ». Et ni les uns ni les autres n’entendent y renoncer.
    Mais cela donne aujourd’hui l’impression d’une histoire qui bégaie. C’est le grand retour au XIXe siècle. D’un côté, un gouvernement orléano-bonapartiste. Rien n’y manque, ni le lagardo-guizotin « enrichissez vous ! », ni le plébiscite de l’homme providentiel, ni l’étalage de luxe un peu tapageur que les contemporains critiquaient déjà chez les nouveaux maîtres du second Empire. De l’autre, assez logiquement, des émeutiers qui renvoient moins à mai 1968 qu’à la Commune (cf l’inscription peinte ces derniers jours sur le fronton de l’université – bien visible ici http://www.dailymotion.com/video/x3io19_66-minutes-rennes_news).
    C’est quand le XXIe siècle ?

  3. Eugène dit :

    Plutôt plongée ds la grégarisation, non?

    Dans « Le péché originel de la psychanalyse » (Seuil 2007) Gérard Haddad, nous livre une analyse lacannienne de l’intérieur sur ce qui a fondé la psychanalyse, son évolution avec Lacan, et les ratages.

    Le dernier chapitre interroge ce qu’est le judaïsme en rapport avec ce qui a constitué la psychanalyse freudienne et lacannienne. Décapant, avec des citations de séminaires non publiés! On arrive ainsi à cette conclusion sous-jacente de la tdm qu’il n’y a STRUCTURALEMENT aucune différence entre des Codes bien construits et des rituels religieux bien inspirés. G Haddad exprime cette idée en disant que la Torah et la ‘hallaka’ (orth? je n’ai pas le bouquin sous les yeux qd je t’écris) sont la CONSTITUTION portative des Juifs (de la diaspora). Il faut sans doute être médiationniste pour ne pas être choqué d’un tel rapprochement qui brouille les repères les mieux établis d’une république séparant radicalement le politique du théologique.

    Paul Valadier « Détresse du politique, force du religieux » (Seuil 2007) théologien mais ici en philosophe, inspecte cette même frontière, à l’heure des commissions d’éthique, et des positions de notre ami Marcel Gauchet sur la sortie du religieux, pour conclure par le flou de cette frontière sur tous les sujets sensibles dont celui de l’écologie! Je gage que le débat entre eux deux risque de repartir de plus belle d’ici qqes mois. Affaire à suivre et qui risque aussi d’alimenter les discussions de ton post antérieur…

  4. Jean-Michel dit :

    Je n’ai pas eu trop le temps de bloguer ces jours-ci et je réponds tardivement. Mais ce sont là encore des références de lecture que je ne connaissais pas et qui donnent envie de lire… Les vacances de Noël approchent. Je vais essayer de trouver le temps pour cela. Merci en tous cas.

  5. Eugène dit :

    Plus exactement pour les ref. antérieures:
    1- Haddad, ch 6 / tot de 7, p 288 à 301
    2- Valadier  » Détresse….. » Ch 6 / 6: « Feu la sécularisation »

    Le même avait écrit en 97 chez Albin Michel: « L’anarchie des valeurs ».
    Titre alléchant! Le ch 4 est le plus intéressant, ds la mesure ou l’auteur s’intéresse à la question du patron souhaitant, au-delà des règles économiques et de bonne gestion de son entreprise, conserver ou prendre en compte la dimension morale. Ce qui m’amène à une question sur tes pages 260 et 261 de « Du dvlpt durable au bien public », les réécrirais-tu aujourd’hui fin 2007 de la même façon?

    Produire de la représentation / produire du langage
    n’est-il pas ds le même rapport que gérer socialement ce qui se trouve pris naturellement ds
    la fonction de valorisation / gestion de la moralité?

    Je suis bien d’accord avec toi: la faculté de langage reste présente chez le destinataire et/ou l’exploitant d’images produites, comme celle de droit chez le dédicataire ou le « toi » ds l’échange d’un projet valorisé. Mais, ce n’est pas pour autant, en revenant à l’analogie du langage produit, que nous parvenons à des échanges incorporant du codifié d’une façon aussi nette, alors que c’est bien à ce genre de truc qu’il nous faut parvenir. (D’où ds mon message antérieur, ma précaution « codes BIEN construits » et rituels bien inspirés ) .
    Le producteur de représentations ne délivre en fait de message que par abus de langage, comme l’acteur économique, et ds l’état actuel des choses, cherche plutôt à subvertir les freins éthico-moraux de son prospect!

    Si tu es d’accord avec cette mise en perspective qui n’a aucun sens ou presque en dehors de la Tdm, les répercussions ds l’analyse des Q écologiques sont considérables:
    1- la trilogie des pp de précaution, de prévention et du pollueur payeur est pulvérisée, mais est de fait réunifiée dès qu’il y a légalisation du légitime, dont la part de relativité!
    2- le premier article d’un projet constitutionnel ou socionomique devrait alors porter sur la légalisation du légitime, comme priorité du politique. (Ce qui amènerait les élus en formation à l’anthropologie clinique, pour bien comprendre le coeur de leur job; mais sans doute je rêve, car ils ne pourraient plus alors produire autant de textes inspirés par le bon sens des opinions – les leurs et celles qu’ils manipulent – comme à la chaine. Un ou deux par an les bonnes années… sans compter le délai d’assimilation de la théorie… qui décalerait en fait les résultats prévisibles au moins jusqu’au mandat suivant…)

    A+

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