In God we trust

Je suis un béotien en matière de finances. Mais la crise des subprimes et les signaux d’alarmes entendus ça et là au sujet de ses suites possibles m’a amené à m’intéresser quand même un peu à la question. Par la lecture notamment du dernier livre de Paul Jorion, Vers la crise du capitalisme américain ? (je connaissais seulement l’auteur pour avoir utilisé, étudiant, ses travaux sur les pêcheurs de l’île d’Houat).
C’est l’occasion aussi de revenir sur une approche anthropologique de l’économie initiée dans ma thèse et publiée dans un livre, un article du n° 15 de Tétralogiques (désormais disponible aussi ici) et évoquée dans une communication à Newport (téléchargeable ici). L’approche de Jorion est justement une approche anthropologique (il lui a même été reproché de ne pas être économiste). Ça ne fait, pour moi, que rajouter à son intérêt.
Jorion cite (p. 35) les propos d’un certain Alan Murray dans le Wall Street Journal selon lequel nul de sait où se situe la limite entre le trading agressif et la tricherie. « Et si personne ne le sait, il est peu probable que quiconque aille en prison pour avoir dépassé la ligne ».
Il décrit des situations dans lesquelles le prêteur (il s’agit de prêts immobiliers) sait très bien que l’emprunteur ne pourra rembourser. Mais c’est justement pour cela qu’il prête, « dans le but simplement de tirer profit de la saisie qu’il sait inéluctable » (p. 149). Je n’avais pas grande sympathie pour la dérive financière du capitalisme (dérive que D. Boullier désigne comme l’ennemi dans La boussole écodémocrate). Mais, encore trop naïf sans doute, je n’imaginais pas jusqu’où elle pouvait aller. Pour le trader dont le job quotidien consiste (ou semble consister) à imaginer sans cesse de nouvelles arn… pardon, de nouvelles manipulations, la seule loi est celle du profit ; la seule limite celle de la légalité, mais réduite au minimum (le bailleur de fonds doit informer l’emprunteur de ses droits et recours possibles – dont un délai de rétractation de trois jours ouvrables, ainsi que des dangers qui le guettent – p. 148). En dehors de la réglementation dite « section 32 du règlement Z » (comme Zorglub ?), « la prévention des abus est entièrement confiée au fonctionnement libre du marché » (p. 144). Il en résulte que les abus sont légion, à tel point (mais c’est encore un béotien qui parle) que l’on finit par se dire que Jorion exagère. Mais pourquoi alors la FED aurait-elle eu besoin de publier le 18 décembre ce « Request for comment on changes to Regulation Z to protect consumers from unfair or deceptive home mortgage lending and advertising practices » ? Le fait que la FED juge nécessaire de protéger les consommateurs des pratiques publicitaires et des prêts immobiliers hypothécaires injustes ou trompeurs vaut aveu, non ?
Ceci dit la question ne doit pas seulement soulever l’indignation (Jorion évoque à plusieurs reprises le caractère scandaleux du système). Il s’agit aussi de poursuivre l’analyse. J’y vois pour ma part au moins trois dimension intéressantes : les effets d’écriture (le développement de l’ingénierie financière au cours de la période récente est indissociable de l’évolution de l’informatique), la question des classements sociaux (prime et subprime désignent deux secteurs ou segments de la société américaine, telle qu’elle est vue par les financiers), la question de la légitimité (à distinguer de la légalité). Et ces trois dimensions sont liées par une autre : celle du vide. Car il semble bien que l’on puisse parler ici d’une exploitation du vide que permet justement l’écriture…. au point de déboucher sur une économie de plus en plus virtuelle dans laquelle le taux moyen d’endettement des ménages atteint les 100 % du revenu annuel après impôts ! En attendant la chute finale ? Mais ce sera pour un autre billet…

PS. J’ai eu du mal à trouver un titre : de la ploutocratie en Amérique ? du trading à la tricherie ? Le titre finalement retenu l’est faute de mieux. Il a le mérite d’évoquer la thèse wéberienne de Jorion sur le lien entre le capitalisme « fondamentaliste » américain et la doctrine calviniste de la prédestination. Mais ça fait la troisième fois que je me replie sur un titre anglais.

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6 réponses à In God we trust

  1. le passant dit :

    Cette pratique « prêter en sachant qu’on ne va pas être rembourser » me fait penser à une émission entendue sur france inter à propos du « système intermarché », système dans lequel Intermarché ferait perdurer (conditionnel : c’était le point de vue développé) des magasins franchisés dont il saurait très bien qu’ils ont très peu de chance de gagner de l’argent. Le franchisé serait pieds et poings liés, car complètement dépendant de son franchiseur. et finirait par jeter l’éponge, perdant au passage ce qu’il a investi pour entrer dans le système puis laisserait la place à un autre franchisé.

  2. Jean-Michel dit :

    Eh oui !
    Dans le cas américain, il faut ajouter que le système ne tient encore que grâce aux prises de participation et injections de liquidités chinoises. Un maintien en vie sous perfusion en somme ! Le sort des USA est très largement entre les mains des Chinois. Mais Jorion entrevoit un avenir où les Chinois n’auront plus besoin des Américains (parce que leur marché intérieur leur suffira). Ils pourront alors débrancher la perfusion. Et là… ! Ce serait vraiment l’ironie de l’histoire : la victoire d’un pays communiste (mais par d’autres voies que celles imaginées par Marx) contre un pays capitaliste aveuglé par son idéologie libérale (et sa foi dans la « main invisible »).

  3. Verel dit :

    rapprocher Dieu et la tricherie: étonnant!

  4. Jean-Michel dit :

    C’est vrai. Et je ne m’en étais même pas vraiment rendu compte. Le rapprochement dans mon billet était plus textuel (proximité physique des mots) que conceptuel. La phrase de Jorion à laquelle fait référence mon titre est : « Pourquoi alors ce rappel de Weber ? Parce qu’à mon sens, c’est cette confiance dans la Providence qu’exprime le In God we trust qui conduit le citoyen américain à outrepasser en permanence les limites de la prudence financière » (192).
    Et comme d’un autre côté il montre qu’il n’y a pas vraiment de limite claire entre trading agressif et tricherie…
    Plus platement, il faut reconnaître que faire référence à Dieu sur des billets de banque amène nécessairement à le rapprocher de toutes sortes de choses !
    Mais ça vaudrait le coup de faire quelques billets sur Weber. Une bonne résolution pour 2008 ?

  5. Eugène dit :

    D’où l’ « intérêt » des deux plans sociologique et axiologique de la TDM pour voir comment, à un moment donné, on parvient finalement à repérer et pulvériser la fonction de valorisation s’analysant éthiquement en chacun; pour réussir ensuite, mais qd, à institutionnaliser ce Code du 3ème type!

  6. Jean-Michel dit :

    A propos d’un possible « code de la valeur » (à vérifir), Jorion a proposé une constitution économique dans un article du Monde repris ici : http://www.pauljorion.com/blog/?p=165

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