De la production des hybrides par l’économie

Les phénomènes astronomiques existent et existeraient indépendamment des modèles théoriques développés par les astronomes pour en rendre compte. C’est là en tous cas une conception réaliste de leur science qui doit être assez répandue chez les astronomes.

De même, les phénomènes écologiques (tels que les flux d’énergie dans un champ de maïs ou dans un lac) existent et existeraient indépendamment des modèles théoriques (tels que ceux développés par Transeau et Lindeman) construits pour en rendre compte. C’est en tous cas une conception réaliste sans doute fort répandue chez les écologues.

Quant aux bactéries et autres virus, il y a fort à parier que la plupart des biologistes et des médecins pensent qu’ils existent et existeraient indépendamment des modèles théoriques et des appareillages qui permettent de les faire parler et apparaître (« Regardez, les faits parlent d’eux-mêmes », entend-on dire régulièrement chez les blouses blanches dont les laboratoires sont conçus pour faire parler les faits). De façon générale, un certain réalisme (celui qui consiste à penser que les phénomènes existent indépendamment des théories et des laboratoires) est sans doute la philosophie la plus répandue dans les sciences physiques comme dans les sciences de la vie. Et ce réalisme est sans doute raisonnable.

Peut-il en aller de même dans les sciences dites humaines et sociales ?

Je prendrai comme exemple la plus « scientifique » d’entre elles, celle du moins qui manifeste le plus son désir de faire science en affichant les signes extérieurs de la scientificité, tels que l’usage intensif de modèles mathématiques ou l’attribution de prix Nobel : j’ai nommé l’économie.

Les phénomènes économiques existent-ils indépendamment des modèles et des théories qui prétendent en rendre compte ? La science économique n’est-elle pas plutôt une science performative, au sens ou Austin parlait d’énoncés performatifs, qui font exister ce qu’ils énoncent (comme quand je dis « je te fais chevalier ») ? C’est en tous cas la question fort passionnante posée par un livre d’anthropologie économique dont le titre déjà apporte une réponse : An Engine, not a Camera. How Financial Models Shape Markets.

L’auteur, Donald MacKenzie, est sociologue, professeur à l’université d’Edinburgh. Il a écrit ce livre à partir d’entretiens réalisés entre 1999 et 2001 auprès des plus grands noms de l’économie financière (Mandelbrot, Markowitz, Merton…) et de quelques autres (Milton Friedman…). Et il montre bien comment les modèles mathématiques développés dans le domaine de la finance fabriquent les marchés bien plus qu’ils ne les décrivent. Les marchés ne seraient pas ce qu’ils sont sans ces modèles.

Et il en va sans doute de même des sciences économiques en général (depuis Smith en passant par Keynes, etc.) ainsi que d’une grande partie de la sociologie (la sociologie de Durkheim n’a-t-elle pas fortement influencé les réformateurs radicaux et solidaristes comme Léon Bourgeois ?).

Mais c’est aussi une raison pour poursuivre le travail d’anthropologie économique par une déconstruction amorcée à partir de la monnaie. Ce n’est sans doute pas pour rien que les économistes sont arrivés d’eux mêmes à une tétralogie monétaire, distinguant invariablement les formes de la monnaie d’une part (métallique, scripturale, fiduciaire) et trois fonctions de l’autre (mesure de valeur, intermédiaire des échanges et réserve de valeur). Il n’y a pas besoin de forcer beaucoup pour retrouver là les quatre plans de la médiation (celui de la technique, qui rend compte des ouvrages fabriqués, que sont les formes monétaires ; celui du signe qui rend compte des unités de mesure et d’une possibilité de computation, avec addition, soustraction, etc. ; celui de la personne qui rend compte de l’échange, dont l’échange monétaire n’est jamais qu’une variante, un cas particulier ; celui de la norme enfin qui rend compte de la valeur, de la thésaurisation mais aussi de la jouissance qu’achète l’argent, quand il ne devient pas en lui même, comme chez Harpagon, objet de jouissance).

C’est pourquoi on aurait tort de ne voir dans l’économique que valorisation. Les phénomènes économiques sont bien plus complexes et engagent à chaque fois l’ensemble des rationalités (j’allais dire rationalités humaines, mais c’est un pléonasme). C’est bien ce que montre l’étude des marchés financiers. Ainsi des modèles mathématiques relativement sophistiqués, tels que l’équation de Black-Scholes, utilisée sur les marchés des produits dérivés tels que les options (dont elle permet de calculer le prix), fabriquent d’autant plus les marchés qu’ils sont incorporés dans les logiciels utilisés par les professionnels. On se trouve à chaque fois devant des hybrides de logique, de technique, de social (avec, comme l’a montré l’affaire Kerviel, des conflits de distinction aussi banals que ceux entre diplômés de l’université et polytechniciens ou élèves de Centrale) et d’éthico-moral (avec des attitudes plus ou moins ascétiques, casuistes, voire héroïques – je ne crois pas que tous les traders soient des psychopathes !!!).

Mais c’est dire aussi que l’économie pure (n’en déplaise à Walras ou même à Pareto et à tous leurs successeurs) n’existe nulle part. C’est en tous cas ce que j’essaierai de développer dans un séminaire du LIRL que je suis invité à animer et qui devrait avoir lieu vers le mois de mai.

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4 réponses à De la production des hybrides par l’économie

  1. Eugène dit :

    « Je ne crois pas que tous les traders soient des psychopathes », moi non plus! Mais la pratique ds laquelle ils sont embarqués la rend analogue à celle des individus qui le seraient effectivement puisque leur mission leur fait exploiter la fonction de valorisation ds le sens du tjs plus et sans limite, soit sa tendance sérielle spontanée. Donc sans être forcément psychopathes, ceux qui se rapprochent axiologiquement le plus de ce comportement vont se sentir très à l’aise ds le job, et sans aucun conflit intérieur entre leurs « valeurs » et leur sens moral. Le même raisonnement vaut presque aussi bien pour ces 20% de commerciaux qui font 80% des CA des boites; de même pour les stratèges du management motivationnel exploitant sans limite toutes les astuces pour gommer et faire gommer – devant la clé du bonheur des pulsions d’achat – les réticences morales d’abord de ceux qu’ils forment (essentiellement des commerciaux, comme par hasard) et ensuite mettre en application cette même « rationnalité » chez les prospects de leurs entreprises lucratives!

    Dans ces conditions, vouloir réhabiliter le sens du code – qui légaliserait du légitime – est pure folie! une forme de mépris de la réalité telle qu’elle est conçue par ceux qui « gouvernent » le monde financiarisé, comme de celle des petits rentiers à la recherche du rendement maximal de leurs petites économies. Sans aucune illusion je crains de ne t’avoir décrit à la louche le monde tel qu’il va!

  2. Enro dit :

    Je ne voudrais pas trop m’avancer sur un terrain que je ne connais que peu, mais je crois savoir que Michel Callon prépare un livre sur le sujet (bien que je ne dois pas vous l’apprendre). Billet intéressant en tous cas…

  3. Jean-Michel dit :

    @ Eugène
    OK sur l’économicisme contemporain, mais il ne faut pas oublier de se faire « anthropographe » pour décrire de très près comment tout cela se passe.

    @ Enro
    Merci. J’essaie de suivre en effet ce que fait Michel Callon, mais aussi Fabian Muniesa. Le livre de MacKenzie s’inscrit d’ailleurs dans la même veine de l’anthropologie économique.

  4. Eugène dit :

    @jm

    Ce que je t’ai décrit rapidement provient d’une expérience vécue de commercial de terrain où j’ai fait partie successivement des 20% « performants » puis des 80% qui l’étaient beaucoup moins…. le tout piloté par des cadres dopés à cette forme de management motivationnel par un gourou rennais. J’avais précisément rencontré quelques années plus tôt cet individu avec en tête la différence de l’économistique et de l’hégétique, pour finalement ne lui pointer que la difficulté suivante de sa petite manipulation:

    Si ‘n’ manage ‘n-1’ qui manage ‘n-2’ et avec les mêmes techniques; ‘n-1’ sera certainement performant pour manager ‘n-2’, mais il verra venir les ficelles grosses comme des cables ds le management qu’il subit de la part de ‘n’! donc ‘n’ n’aura aucun pouvoir sur ‘n-1’…..

    Sa réponse: aucune importance, mon modèle est opératoire et les individus en position ‘n-1’ qui résistent ou résisteraient dégagent! d’eux-mêmes, ou sont virés pour absence de résultats.

    Autrement dit, le système est totalitaire.

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