La Russie : une puissance pauvre ? ou comment sortir de la « relation anormale »

C'était la thèse que défendait Georges Sokoloff à l'époque où j'étudiais aux Langues'O. Le livre qu'il venait de publier (La puissance pauvre. Une histoire de la Russie de 1815 à nos jours) partait d'une observation de l'historien russe Vassili Ossipovitch Klioutchevski (1861-1911) selon laquelle la Russie souffrait d'« une relation anormale entre la politique extérieure de l'État et le progrès intérieur du peuple ». La Russie, au moins depuis Pierre Le Grand, aurait eu des ambitions internationales démesurées au regard de son intendance, risquant à cause de cela soit la défaite, soit la révolution, soit les deux à la fois, bien que le plus souvent, ses dirigeants aient réussi à rendre le déséquilibre à peu près supportable, en s'appuyant sur le savoir-faire et les capitaux étrangers.

La Russie de Poutine fait-elle exception ? Est-elle sortie de la « relation anormale » dont parlait Klioutchevski ? Rien n'est moins sûr. Si le pays connaît une croissance forte depuis la crise financière de 1998, de très nombreuses faiblesses demeurent. Poutine lui même a récemment souligné « l'extrême inefficacité » de l'économie russe, à commencer par sa faible productivité et sa dépendance envers les hydrocarbures, y voyant un danger pour la sécurité du pays et pour son développement normal (discours du 8 février devant le Conseil d'État). L'espérance de vie du pays reste la plus faible d'Europe et la dégradation des infrastructures se traduit chaque hiver par des coupures de chauffage en même temps que des explosions de conduites de gaz qui font de nombreuses victimes (voir Argumenty i Fakty, n° 5, février 2008). La corruption reste à un niveau très élevé à tous les échelons de l'administration. Tous ces points font partie des priorités assignées par le président sortant aux futurs dirigeants du pays, dont lui-même.

Dans le même temps, la Russie retrouve des ambitions internationales qui se manifestent notamment dans le domaine militaire. On notera la reprise des patrouilles permanentes de bombardiers stratégiques TU-95 qui donne lieu à des prises de vues quelque peu surréalistes de ce bombardier à hélices, dont le premier vol de série date de 1955, interceptés par des chasseurs occidentaux de dernière génération (mais la Russie poursuit aussi ses recherches sur l'avion militaire du futur même si le Sukhoï-47 Berkut reste pour l'heure au stade expérimental). La Russie reste toutefois loin derrière les États-Unis dans la course aux armements et le problème que soulignait Klioutchevski est bien identifié :

расходы на эти цели должны быть адекватны возможностям страны и не должны выделяться за счёт приоритетов социально-экономического развития. (Les dépenses dans ce but (le domaine militaire) doivent être en adéquation avec les possibilités du pays et ne doivent pas être effectuées au détriment des priorités du développement socio-économique).

La Russie, continuait Poutine, ne doit pas se laisser entraîner dans une course aux armements qui serait ruineuse pour son développement intérieur. Ainsi, les récents propos de Poutine semblent montrer que le pouvoir russe entend désormais concilier ambitions internationales et « progrès intérieur du peuple ». Son discours du 8 février qui fait le bilan d'une époque et indique les priorités pour l'avenir se terminait de la façon suivante :

Абсолютно уверен в том, что мы добьёмся того, чтобы наша страна и дальше укрепляла свои позиции одного из мировых лидеров, а наши граждане жили достойно. (Je suis absolument certain que nous obtiendrons que notre pays renforce sa position qui est celle de l'un des leaders mondiaux et que nos citoyens vivent dignement)

Je ne sais pas si Poutine a lu Klioutchevski, mais le programme qu'il dessine ainsi est celui d'une sortie de la « relation anormale ». Peut-on y parvenir cependant sans mieux rompre avec l'héritage soviétique ? Dans ce même discours, Poutine insiste sur le fait qu'un gouvernement démocratique doit permettre le développement de la société civile :

будущее российской политической системы определено стремлением современного человека, миллионов наших граждан к индивидуальной свободе и социальной справедливости. Демократическое государство должно стать эффективным инструментом самоорганизации гражданского общества. (L'avenir du système politique russe est déterminé par l'aspiration de l'homme actuel, de millions de nos concitoyens à la liberté individuelle et à la justice sociale. Le gouvernement démocratique doit devenir un instrument efficace de l'auto-organisation de la société civile.)

Работа здесь рассчитана на годы. И она обязательно продолжится – с помощью просветительской деятельности, воспитания гражданской культуры, через повышение роли неправительственных организаций, уполномоченных по правам человека, общественных палат и, конечно, за счёт развития российской многопартийной системы. (Il y a sur ce point du travail pour des années. Il se poursuivra nécessairement, avec l'aide du travail de civilisation, de la formation d'une culture civique, par le rôle des organisations non-gouvernementales, des délégués aux droits de l'homme, des chambres civiles, et, bien sûr, grâce au développement d'un système pluripartiste.)

On connaît pourtant les pressions que subit la société civile russe. Le fait que le FSB, dont est issu Poutine, continue à se présenter comme l'héritier d'une histoire commencée en 1917 avec la création de la Tchéka par Félix Dzerjinski montre que la rupture avec les pages les plus noires du passé soviétique n'est toujours pas faite.

L'ironie de l'histoire, c'est de voir le candidat communiste aux élections présidentielles, Guennady Ziouganov, en visite à Simbirsk, ville natale de Lénine, se plaindre du cynisme du Kremlin qu'il accuse de manipuler la jeunesse et d'organiser une parodie d'élections ! Comme si les héritiers de Félix avaient finalement pris leur autonomie en l'emportant sur ceux de Lénine à qui il ne reste plus que la nostalgie du bon vieux temps et les gerbes de fleur déposées aux pieds des statues toujours debout du fondateur de l'URSS.

PS (3/03) : une journée d'étude à ne pas manquer pour ceux qui résident du côté de Rennes et que la Russie de Poutine intéresse. Organisée par mon collègue Michel Grabar.

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2 réponses à La Russie : une puissance pauvre ? ou comment sortir de la « relation anormale »

  1. verel dit :

    Comme en France entre 1789 et 1871, la Russie a depuis 1914 effectué ses changements de régime selon des ruptures très fortes passant presque directement de l'absolutisme tsariste au communisme, de celui ci à une quasi anarchie puis maintenant à un régime bonapartiste

    Par ailleurs, le pays est dans une situation démographique catastrophique, avec une espérance de vie (en particulier des hommes) très faible, une natalité calamiteuse et une pyramide des âges qui ressemble plus à un sapin qu'à une pyramide

    http://robert-schuman.eu/question_europe.php?num=sy-40

    Dans une dizaines d'années, ils vont ne plus avoir de jeunes qui arriveront sur le marché du travail et des départs en retraite massifs (de femmes surtout, vu la mortalité prématurée chez les hommes)

  2. Jean-Michel dit :

    Tout à fait. Mais il semble que le Kremlin en ait bien conscience. Dans le discours que j'ai cité Poutine commence par un bilan de tout ce qui a été réalisé depuis 2000, mais insiste, non sans une certaine dramatisation, sur ce qui reste à réaliser. La question démographique ne lui échappe pas. Il s'agit pour lui de sortir du scénario actuel de développement "inerte", basé sur les ressources énergétiques, pour entrer dans un scénario de "développement innovant" et qualitatif. Sans cela, dit-il, non seulement la Russie sera "incapable d'améliorer la qualité de vie des Russes", mais elle ne pourra assurer sa "sécurité", son "développement normal", pire "son existence même sera menacée".

    Poutine annonçait aussi que la natalité augmentait et que l'année 2007 avait connu le plus fort taux de natalité depuis 25 ans. Le Goskomstat (Comité d'État aux Statistiques) nous donne un taux de natalité de 11,3‰ en 2007, mais qui ne semble pas le plus haut depuis 25 ans (ce taux était de 13,4‰ en 1990 et de 15,9‰ en 1980). Mais peut être visait-il le taux de fécondité ? Je ne l'ai pas trouvé pour 2007 mais il était de 1,296 enfant par femme en 2006, un taux qui restait inférieur à celui des années avant 1995.

    Si le taux de natalité connait un infléchissement vers le haut, le taux de mortalité lui reste de toutes façons supérieur et le solde naturel négatif. Toujours selon le Goskomstat, la Russie a encore perdu 237 800 habitants en 2007 contre 532 000 en 2006.

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