Quelques lectures

Cécile Vaissié, Les ingénieurs des âmes en chef. Littérature et politique en URSS (1944-1986), Paris, Belin, 2008.

Professeur des universités en études russes et soviétiques à l’université Rennes 2, directrice du département de russe de cette même université, Cécile Vaissié nous offre une excellente étude sur ce qu’elle appelle elle-même, en référence à Pierre Bourdieu, le champ littéraire en URSS entre la fin de la « grande guerre patriotique » (le nom donné en URSS puis en Russie à la guerre contre l’Allemagne nazie) et la perestroïka. Elle montre non seulement comment « la pensée et la création ont été subordonnées à des impératifs politiques et enfermées dans le cadre étroit d’une bureaucratisation forcée » mais aussi comment les dirigeants de l’Union des écrivains d’URSS (les « ingénieurs des âmes » en chef, selon une expression que l’auteur reprend à Staline) se situaient « à l’intersection des champs politique et littéraire, et, par leurs comportements, [témoignaient] de l’absence de frontières nettes entre ces deux champs ». Il n’y avait pas d’un côté l’État et de l’autre les écrivains. Les dirigeants de l’Union des écrivains étaient tout à la fois concepteurs, exécutants et parfois aussi victimes de la politique littéraire en vigueur. Tout au long de l’ouvrage, nous côtoyons ceux qui furent les écrivains les plus connus et les plus puissants en URSS : Alexandre Fadéïev, Constantin Simonov, Sergueï Mikhalkov, Mikhaïl Cholokhov, Constantin Fédine, Léonid Soboliev, Alexandre Tvardovski, Gueorgui Markov, Félix Kouznetsov…

Si certains d’entre eux n’étaient pas dépourvus d’intelligence et de talent (ainsi Alexandre Tvardovski qui, rédacteur en chef de la revue Novy Mir jusqu’en février 1970, fera son possible pour défendre Soljénitsyne), d’autres n’étaient que des bureaucrates publiant, à des centaines de milliers d’exemplaires, des ouvrages conformes à la ligne du parti mais dépourvus de toute qualité littéraire. Le fait est qu’il ne reste plus grand chose de leurs livres, à quelques exceptions près (parmi lesquelles Le Don paisible, dont l’attribution à Mikhaïl Cholokhov reste controversée). L’histoire littéraire retiendra surtout les écrivains qu’ils ont persécutés, exclus de leurs rangs, condamnés à l’exil : Anna Akhmatova, Mikhaïl Boulgakov, Ossip Mandelstam, Boris Pasternak, Andreï Platonov, Alexandre Soljénitsyne…

Mais le livre nous éclaire aussi sur la Russie actuelle : il nous montre que le luxe tapageur étalé par certains « nouveaux Russes » — issus bien souvent des élites soviétiques — ne fait que prolonger celui dans lequel vivaient déjà ces mêmes élites (celui d’un Constantin Simonov ou d’un Sergueï Mikhalkov par exemple) ; il apporte un éclairage supplémentaire sur la genèse de l’idéologie chauviniste et nationaliste au cœur même d’un régime qui prônait officiellement l’internationalisme ; il permet aussi — dans ses passages sur Félix Kouznetsov — de mieux comprendre d’où provient la critique « écologiste » de la société occidentale que l’on trouve dans toutes sortes de publications émanant d’officines ou d’auteurs proches du Parti communiste de la Fédération de Russie…

Bref, un livre qui basé sur l’exploitation des archives de l’AgitProp du Comité central (consultées aux archives d’État pour l’Histoire du temps présent ainsi qu’aux archives d’État pour l’histoire socio-politique), des archives de l’Union des écrivains d’URSS et de Russie, ainsi que des revues et auteurs (consultées aux archives d’État pour la littérature et l’art), contribue à une meilleure compréhension de ce que fut l’expérience soviétique, mais aussi le XXe siècle. Car ce siècle, comme le dit Moshe Lewin, a été le siècle soviétique. Et l’expérience soviétique, un peu comme la folie, ne nous confronte pas à une humanité qui serait radicalement différente de la nôtre : elle nous éclaire au contraire sur notre propre humanité.

Peter Sloterdijk, Sphères I, Bulles, Paris, Hachette, Pluriel, 2002.

Je serai plus bref sur le livre de Sloterdijk qui m’a plus d’une fois laissé perplexe. Il faut sans doute plusieurs lectures pour comprendre où l’auteur veut nous conduire avec sa sphérologie ou phénoménologie des sphères. A la suite d’Heidegger, Sloterdijk semble plein de mépris pour les sciences — que ce soit la biologie assimilée tantôt à la gynécologie tantôt à la boucherie (« n’importe quel boucher diplômé peut parler de fœtus comme s’il s’agissait d’objets publics », p. 385), ou les sciences humaines (à moins qu’elles ne soient « reformulée[s] par la philosophie », p. 522). « La biologie ne pense pas, pas plus que n’importe quelle science standard », écrit-il p. 363, en écho à la célèbre phrase d’Heiddegger selon laquelle « die Wissenschaft denkt nicht » (la science ne pense pas).

Les deux ou trois pages que Sloterdijk consacre à celui qu’il présente comme « le prêtre et peintre d’icônes russe orthodoxe Pavel Florenski, un défenseur du concept d’icône en vigueur dans l’ancienne Europe orientale » (p. 170) ont attiré plus que d’autres mon attention. Citant un passage de L’Iconostase dans lequel Florenski disait que « la peinture religieuse de l’Occident n’a été qu’un vaste mensonge artistique », Sloterdijk lui reproche d’être resté captif « de la fureur platonicienne christianisée » et d’avoir méconnu « le fait que la peinture de la Renaissance a son fondement philosophique dans un changement radical du modèle de vérité : l’Occident européen a, dans un acte de matérialisation et de dramatisation du rapport à la vérité, acte qui s’inscrit dans l’histoire mondiale, échangé les images primitives contre les scènes primitives » (p. 171). Il me semble pour le coup que c’est Sloterdijk qui méconnaît l’apport de Florenski : peu connu en Occident, ce dernier, dans tous ses travaux sur l’icône, ouvrait la voie à une prise en compte de la raison technique par la théologie1, là où Sloterdijk, se félicitant du passage du « proto-type » à une « proto-scène » reste finalement prisonnier de l’historicisme du XIXe siècle qui a empêché la psychanalyse2, empêtrée dans la question des stades et la recherche de la fameuse scène primitive, de concevoir une véritable science du désir (ce que me semble confirmer l’ajout par Sloterdijk, « avant la phase orale » d’« au moins trois stades et formes d’états préoraux » (p. 322) inspirés de Thomas Macho : une phase de cohabitation fœtale, une phase d’initiation psycho-acoustique et une phase respiratoire). Réflexion à poursuivre et développer…

  1. sur la théologie comme ouverture de la raison dans toute son ampleur au point de rencontre de la foi biblique et de la pensée grecque, je ne peux qu’admirer l’exposé fait par le pape Benoît XVI à l’université de Ratisbonne en septembre 2006 []
  2. qui demeure pour Sloterdijk, « par son potentiel théorique et thérapeutique, la pratique de proximité interpersonnelle la plus intéressante dans le monde moderne », au condition toutefois d’opérer « une révision conceptuelle fondamentale » — p. 328. []
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3 réponses à Quelques lectures

  1. temps dit :

    autres n’étaient que des bureaucrates publiant, à des centaines de milliers d’exemplaires, des ouvrages conformes à la ligne,
    Je pense qu’en France nous pouvons dire la même chose, l’exemple caricatural même de ceci en est les nombreux ouvrages sortis par les hommes politiques français. la démarche n’étant point d’écrire, mais d’avoir assez de notoriété pour vendre et peu importe le contenu. Le livre se transformant plus en mur pour peintres en batiment qu’en toile servant à l’expression.
    Cordialement

  2. Jean Michel dit :

    Effectivement, la grande majorité de ces livres, pour ne pas dire tous, ne valent pas tripette. Mais je pensais aussi à la gestion bureaucratique de la recherche que renforce la réforme en cours des universités. L’attitude rationnelle, pour ceux qui veulent optimiser leur carrière, consiste de plus en plus à s’attacher d’abord à remplir et si possible dépasser les indices du plan (un autre slogan soviétique : « rattraper et dépasser » – dognat’ i peregnat’) en matière de publications scientifiques, ce qui est plus facile si l’on reste dans le savoir convenu, la doxa, que si l’on prend des risques… C’est aussi pour cela que l’expérience soviétique, toutes proportions gardées, nous éclaire sur notre monde.

  3. Cécile Vaissié dit :

    Merci, cher collègue, de votre intérêt pour mon livre !

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