Marcel Gauchet sur la réforme de l’université : incohérente et mal pensée

Je cite le blog Marcel Gauchet :

Dans le cadre du mouvement de mobilisation pour l’enseignement supérieur et la recherche, Marcel Gauchet a bouleversé mercredi 4 février le cours prévu de son séminaire à l’EHESS. Deux heures durant, il a posé un diagnostic sans appel à la fois des pratiques universitaires et des réformes actuelles de « modernisation » de l’institution.

Il dénonce, en particulier, une politique universitaire qui, n’ayant été précédée d’aucun diagnostic sérieux, est incohérente et mal pensée. Des clichés, des idées toutes faites ou des mots slogans aberrants tiennent lieu de programme. Le sommet dans le genre étant le mot fétiche d’« autonomie » qui ne veut strictement rien dire sauf à définir ce que peuvent être les modalités de ladite autonomie. Pour Marcel Gauchet, nous nous trouvons devant des réformes qui ne peuvent qu’aggraver le mal auquel elles prétendent remédier et qu’elles n’ont pas analysé.

Un séminaire de deux heures, à écouter ici.

Lire aussi, sur 24 heures philo, le texte d’Anne E. Berger : comment l’université sans condition de Derrida est transformée en une université sous conditions.

Voici une transcription très partielle que j’ai réalisée du séminaire de Marcel Gauchet (de la 60e à la 72e minute environ). Si sa publication ici pose problème (droits d’auteur ou autre), merci de simplement me le signaler. Je l’enlèverai. Mais j’insiste, ce séminaire mérite vraiment d’être retranscrit et de circuler.

Pour réformer un système, il faut le connaître intimement, avec ses vertus et ses défauts, de partir de ce qu’il est en tenant compte de son identité historique, de ce qu’ont été ses atouts et ce qu’on sont ses dérives actuelles. C’est très exactement ce que le personnel politique français et les élites administratives sont incapables de faire non seulement à propos de ce cas, mais depuis la rupture historique des années 1970. Nous en avons dans le cas présent une nouvelle illustration, avec des mesures qui se distinguent par un rare mélange de cynisme, d’indifférence au fond, et de vandalisme dans la méconnaissance du système dont il s’agit de traiter. Le cynisme, c’est évidemment la réforme pour la réforme. Il faut faire une réforme parce que les autres avant n’ont pas été capables de faire la réforme et que nous on a fait la réforme. Il faut une réforme. Cette réforme se résume dans le mot d’autonomie. L’important c’est que le mot y soit, ce qu’elle recouvre n’a aucune importance. Comment fait-on une telle réforme. Il y a deux obstacles. Les syndicats étudiants qui peuvent jeter les masses dans la rue et les présidents d’université qui via la réforme Faure et le localisme qui s’est solidement implanté dans le système ont acquis une force de lobby extraordinairement influent, qui se sont de surcroît professionnalisés et organisés. L’un des enjeux de cette loi sur l’autonomie c’était la possibilité de se perpétuer indéfiniment dans le rôle de président. Ils l’ont ! Donc deux obstacles et bien qu’à cela ne tienne, faire une réforme c’est contourner les obstacles. Donc compromis avec les obstacles. On accroît les prérogatives des présidents d’université, on appelle ça autonomie, sans toucher au dogme auquel l’UNEF tient comme à la prunelle de ses yeux : pas de concurrence, pas de classement, pas de sélection, pas de droits d’inscription élevés. Autrement dit, on a à l’arrivée ce qui est autonomie, c’est autonomie des présidents d’université à l’intérieur de l’absence d’autonomie et mise au pas des universitaires. Une conception comme une autre de l’autonomie. Le triomphe du localisme à l’intérieur d’un système qui reste plus que jamais sous le contrôle de l’administration qui fournit les moyens, parce que c’est l’autonomie octroyée, avec les moyens qui vont avec. Vandalisme en particulier du côté de la recherche. Le gouvernement entreprend de démanteler le CNRS au nom d’un objectif en lui-même pas du tout implausible, réinscrire la recherche dans l’université qui en a bien besoin. Mais sans aucun égard aux conditions dans lesquelles ce but peut-être atteint sans porter atteinte au potentiel que représente le CNRS, sans aucune analyse de ce qui ne marche pas au CNRS et sans la moindre réflexion stratégique plus profondément encore sur les conditions d’une recherche féconde ou efficace. Dans le cas précis, nous avons affaire à une alliance très claire du lobby industrialo-universitaire de la recherche appliquée et de l’administration centrale pour installer un système de pilotage de la recherche grâce à une agence nationale ou des sous-agences, peu importe, de moyens. Un système dont tout montre que dans les conditions où il va s’exercer en France il ne peut être que contre productif. La recherche, cela s’aide, mais cela ne se pilote pas. Pour la raison fondamentale que l’innovation vraie ne vient jamais de là où on l’attend. Ce qui est exigé c’est la souplesse, la réactivité, la bonne analyse, pour la repérer, là où elle apparaît. Mais nous avons en France une administration qui depuis les années 1960 ne rêve que de piloter la recherche. Elle est en train d’atteindre son but, c’est-à-dire de trucider la recherche. Voilà, à l’arrivée, ce qu’on peut dire des textes qui nous sont présentés, on a un mélange très français de localisme clientélaire et de tyrannie administrative. C’est tout l’enjeu en particulier du texte et des protestations sur le nouveau statut : il met les universitaires à la merci à la fois des féodalités locales et des logiques bureaucratiques. Il est très douteux que les performances globales du système en sortent améliorées. Le maître mot de toutes ces réformes, qui nous ramène à notre sujet principal, c’est donc l’évaluation. Le sous-entendu permanent étant d’ailleurs que le système – idée toute faite et complètement fausse – que le système actuel de l’université et de la recherche serait contre-productif faute d’évaluation et qu’on va tout changer en généralisant l’évaluation qui n’existerait pas. Évidemment, c’est une absurdité. L’évaluation existe. Il n’y a même que ça, elle est omniprésente, elle n’a cessé de s’appesantir au cours de la dernière période. Le problème c’est qu’elle ne marche pas et qu’elle est destructrice. Son resserrement est directement à l’origine de l’affaissement que j’évoquais plus haut à propos des humanités. On va en rajouter une couche en la rendant plus tatillonne et plus systématique et le résultat ne pourra en être que plus de médiocrité et plus de banalité. Car contrairement à ce que raconte le discours officiel, homo academicus adore l’évaluation. L’évaluation des autres évidemment, c’est humain. Il s’y complaît, il y barbote, mais pas avec les résultats attendus. Avec même des résultats inverses de ceux recherchés. Et c’est ça qu’il faut comprendre. Évaluons l’évaluation, c’est ce qui lui manque le plus. Et nous verrons pourquoi elle ne risque pas de stimuler l’innovation et la créativité. Il n’y a rien de plus facile à retourner dans le sens contraire que les procédures d’évaluation. La plan soviétique à côté, ce n’était rien. Évidemment qu’il faut distinguer les domaines, les méthodes et les procédures d’évaluation en vigueur ont été élaborées dans le domaine des sciences dures là où les exigences de financement sont de très loin les plus élevées. Je ne me prononce pas sur leur validité et sur leur adéquation dans ce secteur de la connaissance bien que – mais ce n’est qu’une appréciation sans conséquences – bien que leur effet stérilisateur ne m’y semble pas moindre par d’autres biais et sur d’autres plans. Mais laissons les scientifiques durs se débrouiller avec leurs problèmes. Ce dont nous devons parler c’est de la transposition de ces démarches dans le domaine des humanités encore une fois au sens large, incluant les sciences humaines et sociales. Elle se fait en France d’une manière particulièrement aveugle étant donné le despotisme administratif que j’évoquais, se traditions, et le poids du lobby scientifique dans ce pays, enfermé dans un ethnocentrisme disciplinaire invraisemblable. L’application de critères déjà douteux dans le domaine des sciences dures, en tous cas dans le domaine de la recherche fondamentale, car c’est en fait le domaine de la recherche appliquée qui est partout valorisé, l’application de ces critères aboutit dans le domaine des humanités à la négation pure et simple de ce qui en fait le sens et l’intérêt. Le but inconscient étant qu’elles ne produisent plus que des choses sans portée, un but où une bonne partie de la communauté académique trouve son compte, il ne faut pas se faire d’illusions là-dessus, il s’agit même de comprendre pourquoi. Parce que c’est de là que vient la menace la plus profonde d’autodestruction de l’université. Le problème est à l’intérieur, il n’est pas seulement dans l’agression extérieure venant des autorités politiques. Le despotisme administratif, c’est une anecdote, en France, ça veut dire qu’il existe un seul modèle de formulaire administratif pour tout le monde. L’égalité ça ne se discute pas. Ça veut dire qu’on nous demande à tout un chacun, enseignant chercheur d’aujourd’hui, combien de brevets nous avons déposé dans l’année quand bien même vous faites du latin… Et je pourrais détailler. L’aspect le plus grotesque et le plus barbare de cet ethnocentrisme scientifique, c’est l’application mécanique des critères relatifs à la communication des résultats dans les sciences dures dans le domaine des humanités. Les vrais scientifiques écrivent des articles et c’est tout – très bien – et bien il n’y aura que des articles. Les livres ne comptent pas, c’est pas scientifique. Ils relèvent d’un genre de production qui aux yeux des scientifiques ne peut pas être scientifique puisqu’ils n’en écrivent pas.

Ce contenu a été publié dans Université, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Marcel Gauchet sur la réforme de l’université : incohérente et mal pensée

  1. le pasant dit :

    Il est frappant de noter que ce mélange de féodalité locales et de logiques bureaucratiques se retrouve, pour ce qui est de l’enseignement primaire, dans la tentaive de création d’EPEP (établissement publique d’enseignement primaire). Il s’agira à la fois d’augmenter le poids du financement local, et en même temps, du fait d’un pilotage fondé sur des statistiques de résultat, de faire du choix de l’option pédagogique une nécessité technique pour répondre à ces faits statistqiues. Dans tous les cas il s’agit, alors qu’on prétend accorder une autonomie aux institutions en question, de retirer en fait toute autonomie aux acteurs de ces institutions

  2. Jean Michel dit :

    Oui, bien sûr… Et les travaileurs sociaux disent la même chose (ils parlent d’instrumentalisation). Les psychiatres aussi (j’attends à ce sujet le séminaire du LIRL en mars). Et c’est justement ce qu’essaie de penser Gauchet dans ce séminaire et (semble-t-il) dans toute la série de séminaires qu’il fait cette année sur le néo-libéralisme, dans la continuité si j’ai bien compris de ses deux derniers bouquins sur l’avénement de la démocratie. Au fond, il s’agit de comprendre que le néo-libéralisme… n’est pas libéral, au sens en tous cas des grands penseurs de la liberté (et de la division des pouvoirs) : Montesquieu, Tocqueville, au sens aussi peut-être des « liberals » américains, comme Krugman. Il est au contraire furieusement bureaucratique dans le même temps où il précarise les individus (et il faut bien parler d’individus là). C’est une intuition que j’avais essayé de creuser à travers quelques billets sur ce blog (voir notamment ces deux derniers billets d’avril http://www.anthropiques.org/?m=200804). Mais c’est largement au-delà de mon programme de travail d’aller plus loin et je vais me concentrer sur quelques autres questions. Il vaut en tous cas vraiment le coup de suivre Gauchet sur cette question, car il s’y est attelé pour de bon…

Les commentaires sont fermés.