Les frontières scientifiques du « post-modernisme »

Préparant un séminaire sur les lectures de Mai 1968 et de la mutation « post-moderne », je parcours le livre déjà ancien de Gilles Lipovetsky (L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, 1983) pour y trouver page 177 la réflexion suivante :

Les années soixante et début soixante-dix sont des années avant-gardistes : le syncrétisme est la règle du moment, il s’agit de briser les frontières, de déconstruire les champs et concepts, de jeter des ponts entre les disciplines séparées et théories adverses. Le concept adopte la stratégie de l’ouverture et de la déstabilisation : freudo-marxisme, structuro-marxisme, freudisme structuraliste, antipsychiatrie, schizo-analyse, économie libidinale, etc. La philosophie refuse l’enfermement et adopte le style nomade. Cette phase hétéroclite et révolutionnaire semble céder le pas à une phase où les disciplines réaffirment leur spécificité, où la philosophie reconstruit son territoire et regagne une virginité momentanément déflorée au contact des sciences humaines. Le post-modernisme artistique est syncrétique et humoristique, le « post-modernisme intellectuel » est strict et austère, il se méfie des promiscuités et ne trouve plus son modèle, comme dans les « années folles » dans l’art ou les schizes désirantes. Les cartes d’identité sont à nouveau à l’ordre du jour. Le post-modernisme artistique renoue avec le musée, le post-modernisme philosophique également mais au prix de l’exclusion de l’histoire et du social, relégués à nouveau dans l’ordre trivialement empirique. Retour en force de la pensée de l’Etre et des jeux de la métaphysique, ce n’est pas là un remake, c’est la manifestation philosophique de l’ère narcissique.

Le passage souligné en italique résume bien le repli disciplinaire qui touche non seulement la philosophie mais aussi les sciences humaines (les choses ont peu changé sur ce point depuis 1983). Bien que l’on n’ait peut-être jamais autant parlé de pluri- ou d’interdiscipline, les passeurs de frontières sont mal vus. Comme si les frontières étaient désormais définitivement établies, arrêtées. Et cela non seulement entre les disciplines mais à l’intérieur même des disciplines, entre les « champs » (la sociologie se découpe en tellement de « champs » et de sociologies « de ceci » ou « de cela » que l’on se demande parfois où est la sociologie tout court). Une police épistémologique patrouille pour vérifier visas et cartes de séjour. Certes, les grandes synthèses (freudo-marxisme, etc.) des années 1960 et 1970 n’ont pas toujours été très heureuses. Certes, il ne suffit pas d’être un passeur pour créer (comme il ne suffit pas de consommer des psychotropes pour devenir Baudelaire). Certes, il vaut mieux lorsque l’on est (par exemple) sociologue, bien connaître sa discipline. Mais il est quand même curieux de constater qu’une revue d’anthropologie sociale et culturelle vous catégorise non comme anthropologue mais comme philosophe parce que vous vous appuyez sur un théorie linguistique, en oubliant complètement tout ce qu’un Lévi-Strauss devait à de Saussure, Troubetskoï ou Jakobson !

Tiens, à propos de frontière : comme le dit Olivier Boulba-Olga,

Granovetter, et plus généralement la sociologie économique [montrent] que nombre de relations économiques sont sous-tendues par des relations sociales, on parle de l’encastrement (embeddedness) social des relations économiques.

Mais pouvez-vous me donner un seul exemple de relations économiques qui ne soient pas d’emblée et de part en part des relations sociales ? Pourquoi alors parler d’encastrement ?

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