Pour une anthropologie du libéralisme (1). Boudon avec Michéa ?

NB. Ce billet se présente comme le premier d’une série. Mais je ne m’engage pas à écrire la série, du moins sur ce blog. Il s’agit surtout d’une invitation à lire les auteurs cités.

Que peut dire un sociologue sur le libéralisme ? Quelle analyse peut-il en faire ?

Raymond Boudon, qui se présente lui-même comme un sociologue libéral, apporte quelques jalons relativement simples mais fort utiles (voir Renouveler la démocratie. Eloge du sens commun).

Il commence par se démarquer des libéraux intégristes :

On notera incidemment que, contrairement à l’opinion des libéraux intégristes, si le marché a incontestablement toutes sortes d’effets bénéfiques, il peut dégager aussi de remarquables effets pervers qui paraissent de surcroît difficiles à contrecarrer.

Cela lui permet de ranger au rang des libéraux jusqu’aux socio-démocrates allemands ayant rompu avec le marxisme depuis le congrès de Bad Godesberg en 1957 :

Le libéralisme allemand d’aujourd’hui n’est pas sans rappeler le libéralisme anglais des origines : à la fois convaincu des avantages du marché et de la nécessité de réguler le marché dès lors qu’il engendre des effets indésirables, s’agissant notamment de la protection des plus faibles.

Jusque-là, il s’agit seulement de définir un libéralisme modéré, opposé à un libéralisme intégriste, libéralisme modéré dans lequel on pourrait sans difficulté faire entrer, par exemple, les propositions d’Aglietta en faveur d’une démocratie économique (représentation des salariés dans les conseils d’administration, gestion démocratique des fonds alimentés par les plans d’épargne salariale et les plans d’épargne retraite…) venant mettre un terme aux dérives du capitalisme financier.

Mais l’apport principal de Boudon consiste à montrer l’insuffisance de la conception instrumentale ou utilitariste de la rationalité (exprimée dans la théorie des choix rationnels ou TCR). Cette rationalité « benthamienne », dit Boudon, fait de l’Homo sociologicus un rational idiot (selon une expression qu’il reprend à Amartya Sen). Il déplore qu’elle ait pris une trop grande importance dans les sciences sociales, sous l’influence de l’économie.

Si la TCR reste un outil conceptuel indispensable, elle est loin de rendre compte de la totalité des comportements humains. Elle est incapable, par exemple, d’expliquer pourquoi les gens votent, puisque le vote de chacun, pris individuellement, a peu de chance d’influencer le résultat. Et pourtant les gens votent ! (Il existe une abondante littérature sur ce « paradoxe du vote »). De la même façon, je me souviens avoir assisté à une conférence à l’ENSTB (dans le cadre des journées Autour du libre) où un économiste s’avoua incapable de comprendre pourquoi des informaticiens contribuaient bénévolement aux développement de logiciels libres. Ce qui fit bien rire le public composé pour une bonne part de développeurs du libre. Car bien que la TCR peine à concevoir qu’ils puissent exister, les développeurs bénévoles de logiciels libres existent ! Pour rendre compte de phénomènes et de comportements que la TCR est impuissante à expliquer, le réalisme exige de concevoir l’existence d’autres rationalités que la rationalité instrumentale. Boudon insiste notamment sur la rationalité axiologique, qu’il développe en s’inspirant de Max Weber (et que la théorie de la médiation travaille à sa manière à partir de la clinique des névroses et des psychopathies, mais aussi de certaines lésions cérébrales). L’existence de cette rationalité axiologique oblige à intégrer dans les analyses une dimension morale que les économistes, ceux du moins qui ne veulent voir que la rationalité instrumentale, ont tendance à évacuer. C’est sur la base de cet argument que Boudon renvoie à leurs chères études ceux qui voudraient revenir sur le principe de l’impôt progressif sur le revenu :

Aujourd’hui, un consensus très large s’est établi sur l’idée que l’impôt sur le revenu est une bonne chose, et qu’il doit être modérément progressif. Si un consensus a fini par s’établir sur ce point, c’est qu’il y a derrière cette conviction collective un système de raisons convaincantes. […] Il y a des économistes qui veulent revenir à un impôt proportionnel, tandis que d’autres économistes prétendent abolir l’impôt sur le revenu. Mais c’est qu’ils raisonnent de façon irréaliste, en ignorant totalement la dimension morale de la question et en s’en tenant à des considérations de caractère instrumental, en raison de l’influence intellectuelle pesante de la théorie utilitariste de la rationalité.

C’est l’existence de cette rationalité axiologique qui permet de distinguer l’égalité et l’équité, conformément d’ailleurs à une tradition philosophique qui remonte à Aristote. La première renvoie à la différence des conditions sociales, la seconde à la légitimité ou à l’illégitimité de ces différences, à leur caractère juste ou injuste. Si certaines inégalités (par exemple en matière de revenus) apparaissent équitables et légitimes (lorsqu’elles sont liées au mérite, à une différence de compétences, de responsabilité, aux choix du public…), d’autres sont injustes (quand elle sont liées à des rentes ou à des privilèges, tels que les parachutes dorés – l’exemple est de Boudon). Là encore, le libéralisme de Boudon, qui passe par le rappel de distinctions somme toute banales (jusqu’à un certain point), est tout à fait compatible avec l’analyse que fait Aglietta des dérives du capitalisme financier, ainsi qu’avec les solutions qu’il propose.

Ce n’est donc pas ce libéralisme-là, le libéralisme de Boudon, inspiré de Tocqueville, Durkheim ou Weber, que l’on peut renvoyer dos à dos avec le communisme, comme je le faisais, après Aglietta justement, dans mon précédent billet.

Mais il existe un autre libéralisme, auquel s’attaque Jean-Claude Michéa dans son dernier ouvrage. Certes, on n’est plus ici dans la sociologie. Mais la comparaison avec les analyses de Boudon reste intéressante. Résumons le propos. Pour Michéa, il n’y a qu’un seul libéralisme1 : le « libéralisme réellement existant », « accomplissement logique du projet philosophique libéral, tel qu’il s’est progressivement défini depuis le XVIIIe siècle ». Ce projet naît au XVIIe siècle en réaction aux guerres civiles de l’époque (guerres de religion). Face à un état de nature caractérisé par la guerre de tous contre tous (interprétation philosophique des guerres civiles), le projet libéral consiste à « imaginer les mécanismes (autrement dit, les systèmes de poids et de contrepoids, conçus sur le modèle des théories physiques de l’équilibre) capables d’engendrer par eux-mêmes tout l’ordre et l’harmonie politique nécessaires, sans qu’il n’y ait plus jamais lieu de faire appel à la vertu ». La vertu est systématiquement soupçonnée d’hypocrisie et les convictions dans le domaine des valeurs renvoyées à l’arbitraire des affaires de goûts et de conventions (d’où le succès plus tardif des philosophies du soupçon – annoncées cependant par la Rochefoucauld – et la prégnance actuelle du relativisme culturel, que dénonce de son côté Boudon, qui y voit un « terreau favorable à une conception cynique des relations sociales et politiques »).

Ces mécanismes sont le droit (libéralisme politique) et le marché (libéralisme économique). L’un comme l’autre se veulent axiologiquement neutres. Le droit libéral entend « formuler ses décisions sans jamais prendre appui sur le moindre jugement de valeur »2. Son seul principe est la nécessité de ne pas nuire à autrui. Du coup, le droit libéral n’a pas d’autre issue que « d’enregistrer passivement les différents rapports de force » (Boudon parle, lui aussi, d’enregistrement passif quand il décrit le relativisme actuel – « c’est mon choix », comme disait Evelyne Thomas, « et nul ne peut me l’interdire, tant que je ne nuis pas à autrui »). Comme l’Etat libéral, poursuit Michéa, ne doit pas « s’aventurer sur le terrain, à ses yeux, trop glissant, des valeurs et de la morale », il n’a pas d’autre choix que de « passer la main ». « C’est alors que la main visible de l’État, celle qui devait, au départ, se borner à fixer les règles du jeu, se découvre perpétuellement contrainte de concéder au marché, et à sa main invisible, le soin de régler les problèmes non résolus en organisant pour son propre compte l’ensemble de la partie ». Le marché est censé engendrer sinon la meilleure société possible, du moins la moins mauvaise, par le seul jeu de ses mécanismes (loi de l’offre et de la demande…) en faisant l’économie de toute référence aux valeurs, à condition bien entendu que la concurrence soit « pure et parfaite » et que chaque agent accepte de jouer le jeu consistant à « maximiser son utilité », sans se laisser infléchir par de douteuses considérations morales ou « idéologiques ». Ce libéralisme-là est très différent de celui de Boudon. Il évacue la rationalité axiologique, pour ne retenir que la rationalité instrumentale. Il perçoit toute considération morale ou religieuse comme une préférence idéologique arbitraire, reléguée, à ce titre, dans la sphère privé (ce qui montre bien la complémentarité, sinon l’identité, sur laquelle insiste Michéa, du libéralisme moral et culturel – plutôt de gauche – et du libéralisme économique – plutôt de droite). Il prétend, à la limite, évacuer le politique (à distinguer de la politique, comme le fait Marcel Gauchet). Et c’est bien évidemment ce libéralisme-là qui est visé dans les comparaisons avec l’utopie communiste, comme celle que je le faisais à la suite de Michel Aglietta, cité dans le précédent billet.

Mais il se trouve justement que ce libéralisme-là relève de l’utopie (dans le mauvais sens du terme). Car la rationalité axiologique existe et ne saurait être évacuée. Quoi que puissent dire les partisans de la seule rationalité instrumentale, les hommes résistent et ne cessent d’appliquer des critères moraux y compris à leurs grilles de salaire. Et c’est ici que Michéa rejoint Boudon en insistant comme lui sur le « bon sens » (et la common decency) de « l’homme ordinaire » capable de discerner tant les atteintes à sa dignité que les injustices. Bref, les « gens ordinaires » s’obstinent « à vouloir rester humains ». Ainsi, de façon plutôt inattendue, le libéralisme humaniste de Boudon rejoint-il le socialisme anarchiste de Michéa (qui s’inspire d’Orwell), qui, comme lui, « s’enracine […] dans une compréhension de l’homme beaucoup plus nuancée et, à l’évidence, beaucoup plus réaliste » (Michéa). Ceci contre l’axiomatique exclusivement utilitariste des intégristes du libéralisme économique aussi bien que contre le relativisme culturel et la trangression permanente des ultralibéraux « de gauche ».

  1. unification que l’analyse sociologique ne saurait, bien évidemment, accepter []
  2. Là, Michéa hyperbolise. Ce « droit libéral » s’il existe, n’est certainement pas tout le droit réellement existant. []
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