Pour une anthropologie du libéralisme (2)

Je ne pensais pas y revenir de sitôt, mais un article publié dans le dernier numéro de la revue Inflexions. Questions de défense m’a fait réagir (numéro dans lequel paraît également une réflexion tirée de l’étude que nous avons réalisée avec Armel Huet en 2003-2004).

L’article qui me fait réagir, à propos duquel il est bien précisé qu’il n’engage ni l’Armée de Terre, ni les opinions des membres du comité de rédaction de la revue, examine les « perspectives d’évolution de l’encadrement juridique des activités militaires privées en France ». Cet article critique la loi du 14 avril 2003 relative à la répression de l’activité de mercenaire, une loi qui, selon les auteurs, aurait fait perdre cinq ans à la France.

En voici quelques extraits :

La loi de 2003 a fait perdre cinq ans à la France, pendant lesquels les sociétés militaires privées anglo-saxonnes ont occupé le terrain. Pendant ce temps, partout dans le monde, la privatisation de la violence n’est plus une question, ni même un débat : c’est un fait. […] Il nous faut impérativement nous adapter à la nouvelle donne et doter l’Europe continentale d’une réelle capacité militaire privée. Et il est impératif d’envisager cela sans tabous ni œillères. […] La loi de 2003 était une erreur mais il existe des portes de sortie qui devraient permettre d’en limiter les effets négatifs sans déclencher un concert de protestations. Il suffit pour cela d’adopter un dispositif complémentaire, permettant le contrôle de certaines activités militaires privées, qui deviendraient de ce fait autorisées.

Ce type d’argumentation me paraît typique d’une pensée faisant exclusivement appel à la raison utilitariste. Et je ne la lis pas sans éprouver un certain malaise.

La raison de ce malaise apparaît mieux si on remplace la privatisation de la violence par le recours à la torture :

La loi de … a fait perdre cinq ans à la France, pendant lesquels le recours à la torture a occupé le terrain. Pendant ce temps, partout dans le monde, la torture n’est plus une question, ni même un débat : c’est un fait1. […] Il nous faut impérativement nous adapter à la nouvelle donne et doter l’Europe continentale d’une réelle capacité de torture. Et il est impératif d’envisager cela sans tabous ni œillères. […] La loi de … était une erreur mais il existe des portes de sortie qui devraient permettre d’en limiter les effets négatifs sans déclencher un concert de protestations. Il suffit pour cela d’adopter un dispositif complémentaire, permettant le contrôle de certaines activités de torture, qui deviendraient de ce fait autorisées.

D’accord, le mercenariat n’est pas la torture et ce n’est pas cette dernière que défend l’article : il n’y a aucune ambiguïté là-dessus. Mais la facilité de passer avec les mêmes phrases d’un raisonnement sur l’un à un raisonnement sur l’autre montre bien que la raison utilitariste permet tous les glissements (« les autres le font déjà… »). Il y a une sorte de déficience foncière de la raison utilitariste – qui « forclot » en quelque sorte la raison axiologique et l’activité que Max Weber appelait wertrational.

  1. Ce qui est malheureusement vrai ! Cf. le veto opposé par Bush le 7 mars 2008 à la loi adoptée par le Congrès interdisant les méthodes d’interrogatoire « poussées ». []
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