Les multiples traductions du réchauffement climatique

Suite (commentaire) du billet précédent

Effectivement, au-delà du cas Rocard sur ce sujet précis, ça donne à penser sur la classe politique et sur la façon dont sont prises les décisions (addenda : voir aussi, dans le domaine de l’élaboration de la loi, à propos de la loi du 12 mai 2009 de « simplification et de clarification du droit et d’allègement des procédures » (sic), l’analyse de maître Eolas sur la façon dont la loghorrée législative fait que « les parlementaires n’exercent plus aucun contrôle des textes qui passent devant eux et votent à l’aveugle »). Mais au-delà encore, ça donne à penser sur le rôle des sciences en politique. La question du climat est l’un de ces domaines, de plus en plus nombreux, où des décisions politiques sont prises à partir de connaissances scientifiques et des « prévisions » établies sur la base de ces connaissances. Mais bien évidemment, ces connaissances ne sont jamais des « données immédiates de la conscience ». Elles sont construites et diffusées.

La sociologie des sciences s’est beaucoup intéressé à la construction des connaissances scientifiques, par la médiation des articles, des citations, des appareils de mesure, des laboratoires, etc. Tout cela est assez bien décrit depuis longtemps, par exemple chez Bruno Latour (La science en action, La Découverte, 1989). Il y a aurait un beau travail à faire dans ce sens sur la construction du savoir sur le réchauffement climatique…

Mais la sociologie des sciences s’est un peu moins intéressé à la diffusion vers les décideurs et le grand public des connaissances déposées dans les fameux articles des revues à comité de lecture. Pour aller vite, comment passe-t-on d’un article publié dans Nature à la taxe carbone ? Dans le cadre du réchauffement climatique, un grand rôle est joué évidemment par les fameux Summaries for Policy Makers (SPM) de l’IPCC/GIEC qui traduisent les Assessment Reports qui eux-même traduisent toute une littérature scientifique (articles dans revues à comités de lecture).

Mais le processus ne s’arrête évidemment pas là. A partir des SPM, se joue une sorte de jeu de téléphone arabe lors duquel les conclusions des working groups de l’IPCC sont de nouveaux traduites à de multiples reprises, le long de nombreux canaux (dont ceux des médias ou de M. Al Gore, avec souvent le côté « poids des mots choc des photos »), pour arriver éventuellement au salmigondis de M. Rocard, qui confond trou dans la couche d’ozone et effet de serre. Le message à l’arrivée n’a plus grand chose à voir avec le message de départ (l’Autre y a mis son grain de sel). Il y a eu de nombreuses pertes et traductions en ligne (parmi les pertes en ligne figure en général tout le discours de la méthode sur la production des « données », leur lecture…).

On doit même pouvoir identifier les différents « plans » de traduction (qui opèrent en simultané, se renforçant les unes les autres). Très schématiquement :

Une voie sémantique d’abord : des concepts comme ceux de dioxyde de carbone (CO2) ou d’oxyde de carbone (CO) ont un sens précis pour un chimiste, mais ils entrent chez le commun des mortels dans d’autres rapports sémantiques qui leur donnent un autre sens, souvent beaucoup plus flou (M. Rocard ne semble pas avoir une idée très précise de ce qu’est le dioxyde de carbone).

Une voie politique ensuite. Dans le cas présent, la critique écologiste de la société industrielle n’a pas attendu le réchauffement climatique. Cette critique écologiste — même si elle ne se présentait pas sous ce nom — émerge en réalité en même temps que la révolution industrielle, avec des versions de droite — plutôt du côté des légitimistes, nostalgiques de l’Ancien régime — et des versions de gauche : on en trouve quelques accents même chez Marx. Mais elle est évidemment toute disposée à se saisir du dit réchauffement pour éventuellement en rajouter dans sa critique, avec un discours volontiers apocalyptique…

Et puis il y a également une traduction morale, en termes de bien et de mal. Le neuvième commandement est désormais assez allègrement transgressé. Mais nous sommes en passe d’en ajouter un 11e : le carbone tu n’émetteras, et le méthane pareillement. Le Petit livre vert pour la Terre que la fondation Nicolas Hulot avait publié en collaboration avec l’Ademe définit qu’on le veuille ou non une nouvelle morale qui s’exprime souvent à travers des verbes évoquant la restriction : «j’éteins la lumière », « je coupe la veille des appareils électriques », « je limite la température », « je baisse le chauffage en cas d’absence »… (Addenda : pour reprendre un concept d’Howard Becker, qui était discuté récemment ici et ici, les écologistes sont aussi des entrepreneurs de morale, qui contribuent à définir de nouvelles normes et donc de nouvelles déviances). Cela n’est pas seulement un « biais ». L’homme est aussi un animal moral et ne peut pas faire autrement que de lire le monde moralement, de façon plus ou moins laxiste ou ascétique selon les cas…

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