Quelques notes rapides autour de Stalker (1)

Avec l’omniprésence de l’eau, filmée sous toutes ses formes, avec ses acteurs aux regards frénétiques, avec une musique électronique spécialement écrite en 2010 par Franz Reisecker, Selon la loi (По закону) de Lev Koulechov (1926) est, de mon point de vue, l’un des films les plus fascinants que l’on puisse voir. Contrairement à d’autres films soviétiques des années 1920 qui étaient des œuvres de propagande et qui sont donc très datés, celui-ci a quelque chose d’intemporel. Vladimir Fogel, que l’on voit dans de nombreux autres films de cette époque, y tient un de ses meilleurs rôles.

Bien que l’histoire, une adaptation d’une nouvelle de Jack London, The Unexpected, et les réalisateurs soient très différents, on pense tout le temps à Stalker : l’omniprésence de l’eau, toujours. Mais cette histoire qui se passe dans une cabane au milieu de l’eau, menacée d’engloutissement, fait aussi penser à deux films plus récents: La Terre Éphémère (2014) de George Ovashvili et Les Rivières profondes (Глубокие реки, 2018) de Vladimir Bitokov (un élève d’Alexandre Sokourov).

Il y aurait toute une analyse à faire – elle a déjà été partiellement faite – de la place de la nature et des éléments dans les films russes ou d’ex-pays de l’URSS depuis le cinéma muet des années 1920 jusqu’à aujourd’hui. Il me semble qu’il y a là une tradition et une attention tout à fait différentes de celles que l’on trouve dans d’autres traditions cinématographiques.

Et puisque ce billet tourne autour de Stalker, on peut noter la référence au film de Tarkovski à la fin du quatrième épisode (saison 1) de la web-série Ce qui n’existe pas, qui a été diffusée en 2016 sur les télévisions locales TVR et Tébéo et que l’on peut retrouver sur YouTube :

12 … вот, произошло великое землетрясение, и солнце стало мрачно как власяница, и луна сделалась как кровь.

13 И звезды небесные пали на землю, как смоковница, потрясаемая сильным ветром, роняет незрелые смоквы свои.

14 И небо скрылось, свившись как свиток; и всякая гора и остров двинулись с мест своих.

15 И цари земные, и вельможи, и богатые, и тысяченачальники, и сильные, и всякий раб, и всякий свободный скрылись в пещеры и в ущелья гор, 16и говорят горам и камням: падите на нас…

(Apocalypse, 6,12-15)

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Xavier Grall, Glenmor et les « coureurs de tubes»

Les noms des quatre scènes du festival des Vieilles Charrues à Carhaix sont Glenmor, Kerouac, Grall et Gwernig. On peut espérer que quelques-uns au moins des festivaliers font attention à ces noms et cherchent à en savoir un peu plus sur ceux qui les portaient. Mais on ne peut s’empêcher de se demander aussi si ces derniers apprécieraient tant que ça la programmation. Il n’est pas certain que la Bretagne et le monde dont rêvaient Glenmor, Grall et Gwernig soient ceux, par exemple, de Booba ou de David Guetta, annoncés en juillet 2019 à Carhaix depuis le 18 décembre (clic).

En 1975, les éditions Plon avaient publié dans la collection Terre humaine le livre de Pierre-Jakez Hélias, Le Cheval d’orgueil. Mémoires d’un Breton du pays bigouden. Le succès éditorial, pour un livre de ce type, fut immense, reposant, comme tout succès de cette importance, sur une bonne part de malentendu. Même l’édition française de Playboy lui consacra un article en août 1976. « La Bretagne selon Jakez Hélias » annonçait la une !

*

Xavier Grall n’était pas spécialement bégueule. Il dénoncera en 1980, dans Arthur Rimbaud. La marche au soleil, le « jansénisme rance » qui « croupissait au fond de l’enseignement » qu’il avait reçu enfant et adolescent au collège de Saint-Pol-de-Léon :

Il était écrit que tout dût être triste : la chair, l’amour, l’amitié, la beauté, la vie. Une culpabilité diffuse et fatale imprégnait nos âmes. Le péché était partout, singulier et pluriel, universel, roulant nos vies dans un flot de ténèbres, paralysant nos élans, rongeant nos désirs et nos appétits et jusqu’à nos soifs de connaissance !

En 1979, après le voyage de Jean-Paul II en Irlande, il écrit que «sur le chapitre de la liberté des mœurs, l’Irlande n’est certes pas un modèle et, là-dessus, l’Église serait avisée de tourner quelques pages » (La Vie, 1-XI-1979, repris dans Les vents m’ont dit, 1982).

Mais tout comme son ami Glenmor, il n’appréciait guère le monde mercantile dont le magazine d’Hugh Hefner était (et reste) l’un des vecteurs et des emblèmes. Il s’exprime à ce sujet dans les premières lignes d’une lettre à Glenmor datée du 10 août 1976 :

P.J. Hélias, dans Play Boy ! As-tu vu ça ? Moi non plus… J’imagine pour bientôt des développements érotiques sur le symbolisme de la coiffe bigoudène. Le monde moderne récupère tout. Il a une faculté d’absorption gigantesque, éléphantesque. Il récupère même ce qui l’attaque, ce qui le nie, et jusqu’au Cheval d’Orgueil1.

En 1972, dans la présentation d’un livre de chansons de Glenmor, Grall citait quelques vers de Table d’hôte (Glenmor, album Cet amour-là…, 1969), et prévoyait que les « les imbéciles, les coureurs de « tubs », les entubés trouveront désuètes ces paroles »2. Combien de ces « coureurs de tubes » désormais, ô Milig et Xavier, sur les scènes qui portent vos noms ?

Oui, c’est vrai, le monde moderne a une faculté d’absorption gigantesque. Et les tildes sur les Fañch n’y pourront pas grand-chose.

J’ai choisi les horizons de brume
Les voies détournées, les chemins creux
J’ai choisi le chant d’amertume
Le rire sans soleil, le rire des vieux
J’ai choisi le chemin des peines
La vallée des cœurs endormis
Et chanté les vieilles rengaines
Du monde enseveli

(Glenmor, « J’ai choisi », album Glenmor à la Mutualité, 1967)

  1. Xavier Grall à Glenmor, dans Mikaela Kerdraon, Kan ha Diskan. Correspondance Grall-Glenmor, Spézet, Coop Breizh, 2007, p. 196 []
  2. Xavier Grall, Glenmor, Paris, Seghers, Chansons d’aujourd’hui, 1972, p. 13 []
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Combien de personnes consomment cela

C’est de Nietzsche, dans Aurore, recueil publié en 1881:

Idée fondamentale d’une culture de commerçants. — On voit maintenant se former, de différents côtés, la culture d’une société dont le commerce est l’âme tout aussi bien que le combat singulier était l’âme de la culture chez les anciens Grecs, la guerre, la victoire et le droit chez les Romains. Celui qui s’adonne au commerce s’entend à tout taxer sans le produire, à le taxer d’après le besoin du consommateur et non d’après son besoin personnel ; chez lui la question des questions c’est de savoir « quelles personnes et combien de personnes consomment cela ? » Il emploie donc dès lors, instinctivement et sans cesse, ce type de la taxation : à propos de tout, donc aussi à propos des productions des arts et des sciences, des penseurs, des savants, des artistes, des hommes d’État, des peuples, des partis et même d’époques tout entières : il s’informe à propos de tout ce qui se crée, de l’offre et de la demande, afin de fixer, pour lui-même, la valeur d’une chose. Ceci, érigé en principe de toute une culture, étudié depuis l’illimité jusqu’au plus subtil et imposé à toute espèce de vouloir et de savoir, sera la fierté de vous autres hommes du prochain siècle : si les prophètes de la classe commerçante ont raison de le mettre en votre possession ! Mais j’ai peu de foi en ces prophètes. Credat Judœus Apella, — pour parler avec Horace. (Aurore, Livre 3e, §. 175, trad. Henri Albert)

D’accord, c’est de la philosophie, donc de la morale, et Nietzsche lui-même fait mine de ne pas trop y croire, mais il est évident qu’il avait assez bien vu vers quoi le monde se dirigeait. Car cela a bien été érigé en principe de toute une culture et ne cesse, près d’un siècle et demi plus tard, d’étendre son empire, non sans contribuer un peu quand même à nos problèmes :  un matraquage permanent et sans cesse croissant pour pousser à la consommation (le système ne peut vivre sans cela – quel que soit l’impact écologique1 – et vous êtes «déclassé» si vous ne consommez pas à hauteur des injonctions2) mais un «pouvoir d’achat» qui au mieux stagne (car les 30 dernières années, toutes les études le montrent, ont bénéficié aux plus riches). Injonction à la consommation et (en même temps) stagnation voire réduction du «pouvoir d’achat» : il y a de quoi rendre les gens fous…

Le texte original, pour les germanistes:

Grundgedanke einer Kultur der Handeltreibenden. – Man sieht jetzt mehrfach die Kultur einer Gesellschaft im Entstehen, für welche das Handeltreiben ebensosehr die Seele ist, als der persönliche Wettkampf es für die ältern Griechen und als Krieg, Sieg und Recht es für die Römer waren. Der Handeltreibende versteht alles zu taxieren, ohne es zu machen, und zwar zu taxieren nach dem Bedürfnisse der Konsumenten, nicht nach seinem eigenen persönlichsten Bedürfnisse; »wer und wie viele konsumieren dies?« ist seine Frage der Fragen. Diesen Typus der Taxation wendet er nun instinktiv und immerwährend an: auf alles, und so auch auf die Hervorbringungen der Künste und Wissenschaften, der Denker, Gelehrten, Künstler, Staatsmänner, der Völker und Parteien, der ganzen Zeitalter: er fragt bei allem, was geschaffen wird, nach Angebot und Nachfrage, um für sich den Wert einer Sache festzusetzen. Dies zum Charakter einer ganzen Kultur gemacht, bis ins Unbegrenzte und Feinste durchgedacht und allem Wollen und Können aufgeformt: das ist es, worauf ihr Menschen des nächsten Jahrhunderts stolz sein werdet: wenn die Propheten der handeltreibenden Klasse Recht haben dieses in euren Besitz zu geben! Aber ich habe wenig Glauben an diese Propheten. Credat Judaeus Apella – mit Horaz zu reden.

  1. Cf. par ex. Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’événement anthropocène. La terre, l’histoire et nous, Nouvelle Édition, Seuil, Points histoire, 2016. []
  2. Dernière invention – ou plutôt importation – en date : le bien nommé «vendredi noir» de novembre. []
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Gilets jaunes : observation sociologique impromptue et interrogations

Ce samedi, peu après midi, je me rends comme d’habitude en voiture au supermarché du coin pour faire quelques courses. Mon itinéraire passe par un pont qui surplombe la rocade. Chose inhabituelle : les rives du pont sont peuplées de personnes en gilets jaunes qui observent d’en haut le fort ralentissement que d’autres «gilets jaunes» ont causé sur la rocade en contrebas. J’avais bien entendu suivi dans ses grandes lignes l’actualité de la semaine et je ne suis donc pas complètement surpris. Mais je ne m’attendais pas non plus à une telle mobilisation. Je poursuis ma route en me disant que le mouvement annoncé a un impact bien réel et que les grands axes sont bloqués. Las, en arrivant au rond point juste avant le supermarché, me voici bloqué à mon tour. Une voiture a pu passer devant moi, mais à peine était-elle passée qu’une femme en gilet jaune s’est positionnée au beau milieu de la chaussée pour m’interdire le passage. Un rapide coup d’œil au parking me permet de constater qu’il est plus qu’aux trois quarts vide, alors qu’il est habituellement plein le samedi. Comme je suis au premier rang de la file de voitures bloquées, je m’attends à ce que quelqu’un vienne me donner quelques explications. Les manifestants me semblent assez nombreux pour cela. Mais non, rien. Ce qui me donne le désagréable sentiment d’être rangé d’emblée au nombre de leurs adversaires, alors que je suis seulement là par habitude hebdomadaire («par coutume invétérée» – durch eingelebte Gewohnheit – comme le dit Weber en définissant l’action traditionnelle). Mais je n’ai guère le temps, dans l’immédiat, d’analyser ma réaction. Continuer la lecture

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« Système zoophage » (2)

Deux semaines après les actions de militants antispécistes devant les boucheries, je découvre l’existence du collectif L113 via cet article du Télégramme qui revient sur le témoignage largement relayé par la presse régionale fin septembre d’un membre de l’Observatoire du loup qui aurait observé un de ces animaux début septembre dans le secteur du lac de Guerlédan (lire par exemple Le Télégramme du 23 septembre).

L’insertion dans l’article de cette vidéo (âmes sensibles, s’abstenir) émanant du collectif L113 vient étayer les explications du journaliste qui précise que

«ce mouvement [L113] essentiellement composé d’éleveurs ovins, ainsi que de quelques élus ruraux, a décidé de reprendre les méthodes de communication d’associations antispécistes type L214 à son compte. Le but : sensibiliser la population aux dangers représentés par les loups».

Les deux mouvements tirent leur nom d’un article du Code rural :

  • l’article L214 qui dit que «tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce» pour l’association végane et antispéciste,
  • l’article L113 qui dit que «par leur contribution à la production, à l’emploi, à l’entretien des sols, à la protection des paysages, à la gestion et au développement de la biodiversité, l’agriculture, le pastoralisme et la forêt de montagne sont reconnus d’intérêt général comme activités de base de la vie montagnarde et comme gestionnaires centraux de l’espace montagnard» pour l’association contre la «surprotection» des loups (selon ses propres termes).

Je ne vais pas me lancer dans une analyse détaillée des arguments de L113 que je viens juste de découvrir. Ce pourrait être le sujet d’un autre billet. J’observe seulement que le collectif, dans cette vidéo qui date de plusieurs mois, accusait Nicolas Hulot de «participer au massacre des animaux d’élevage, pousser les éleveurs à la désespérance, signer la disparition du pastoralisme et de la biodiversité». J’observe aussi que le collectif reprend non seulement le mode de communication de L214 et d’autres, basé sur la diffusion d’images destinées à heurter la sensibilité du public, mais qu’il reprend aussi (habilement?) l’argument utilitariste des antispécistes héritiers de Bentham (via notamment Peter Singer) : œuvrer à diminuer la souffrance (L113 affirme que les prédations par le loup «entraînent une souffrance animale» dont les protecteurs du canidé, selon ce collectif, se rendraient donc complices). On peut y voir une convergence volontaire ou involontaire (cela resterait à déterminer) avec les thèses de certains continuateurs de Singer, tels qu’Eze Paez, que je citait dans mon précédent billet (thèses qui affirment qu’il faut, dans la mesure du possible, intervenir non seulement dans les élevages – ou contre les élevages – mais aussi dans la nature pour augmenter partout le «bien être positif net»). Ce qui est clair, c’est que les loups sont des animaux zoophages et qu’ils ne risquent guère d’être réceptifs aux éventuelles leçons de morale que l’on pourrait leur donner pour les inviter à sortir de ce «système» alimentaire (à moins bien sûr qu’un nouveau François d’Assise ne réussisse ce que le poverello avait réussi, selon les Fioretti, chap. 21, avec le loup de Gubbio). Pour dire les choses autrement: s’il est une philosophie qui présente des faiblesses, à mon avis, c’est bien l’utilitarisme.

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