À propos de performativité

Je publie en l'état, c'est-à-dire sans plus de rédaction, quelques notes de lectures, prises en vue de leur utilisation dans un cours, sur la notion de performativité

En 1953, Milton Friedman publie un essai « épistémologique » pour réfuter les critiques qui jugeaient irréalistes les postulats (assumptions) de la théorie orthodoxe. Pour lui, la théorie économique est une « machine (engine) d’analyse du monde et non une reproduction photographique de ce dernier » (cité par MacKenzie 2006, p. 11). Cette affirmation, d’un certaine manière, est un truisme, comme le dit MacKenzie : une carte n’est jamais aussi grande que le territoire et ne reproduit pas tous ses détails. Mais elle faisait partie de la « culture épistémologique » des économistes de la finance (financial economists) qui acceptaient largement le point de vue de Merton : l’irréalisme des postulats n’était pas considéré comme un argument valide contre les modèles (Samuelson toutefois et, dans une moindre mesure, son étudiant Robert C. Merton avaient un point de vue quelque peu différent).

Mais on peut aller plus loin et entendre l’affirmation de Friedman différemment de lui. L’économie de la finance ne fait pas qu’analyser les marchés : elle les transforme. Il s’agit alors d’une machine (engine) au sens d’une force active qui transforme l’environnement, et pas seulement d’un appareil photographique qui l’enregistre passivement. Cela signifie que la science économique (notamment financière) est performative. Elle contribue à faire exister ce qu’elle prétend seulement décrire. C’est la perspective développée par le sociologue Michel Callon, qui inspire déjà de nombreux travaux, et que je vais reprendre ici. Continuer la lecture

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Chasteté

Une chose dont ni Caroline de Haas ni Catherine Deneuve ne risquent de parler, c'est de la chasteté. Indépendamment même des élaborations théologiques, dont les sources sont données en Mt 5, 27-281, c'est pourtant le cœur du sujet : la question axiologique (au plan 4) de la maîtrise de soi, qui seule fonde la liberté (la prétendue «liberté» d'importuner dont parle la tribune signée par madame Deneuve n'en est pas une, pas plus bien entendu que l'obligation faite aux «objets de désir» de se dissimuler dans l'espace public ne peut fonder en elle-même une véritable chasteté).

Quant à Catherine Millet, c'est encore une autre question. Sa Vie sexuelle de 2001 a plu : ce récit autobiographique a été traduit, selon Wikipédia, en 33 langues et vendu à 2 500 000 exemplaires dans le monde (bien moins, toutefois, que Cinquante nuances de Grey). Était-ce en dépit ou à cause du fait qu'elle flirtait quand même avec la description d'un trouble fusionnel génératif de l'instituant, que certaines tendances disons libre-échangistes contemporaines peuvent conduire à confondre là encore avec la liberté (voir à ce sujet mon livre sur Le lien social et la personne ou encore l'article d'Hubert Guyard dans le n° 22 de Tétralogiques, qui parlait à ce sujet de «promiscuité rageuse») ?

  1. 27 Ἠκούσατε ὅτι ἐρρέθη, Οὐ μοιχεύσεις· 28 ἐγὼ δὲ λέγω ὑμῖν, ὅτι πᾶς ὁ βλέπων γυναῖκα πρὸς τὸ ἐπιθυμῆσαι αὐτὴν ἤδη ἐμοίχευσεν αὐτὴν ἐν τῇ καρδίᾳ αὐτοῦ. 27 Audistis quia dictum est: "Non moechaberis". 28 Ego autem dico vobis: Omnis, qui viderit mulierem ad concupiscendum eam, iam moechatus est eam in corde suo. Voir aussi 1 Co 6,13-20. []
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Oleg Yankovski (1944-2009)

Juste pour le plaisir.

Dans Le bouclier et le glaive (Щит и Меч, 1968), la série qui, selon le livre d'entretiens À la première personne (От первого лица, 2000), aurait donné envie à Poutine d'intégrer le KGB1 :

Dans Nostalghia de Tarkovski (1983) :

Son dernier rôle au cinéma : le métropolite Philippe dans Tsar de Lounguine (2009) :

  1. «В Ленинграде есть Академия гражданской авиации - я туда всерьез собирался. Литературу читал, какой-то журнал даже выписывал. Но потом книги и фильмы типа "Щит и меч" сделали свое дело. Больше всего меня поражало, как малыми силами, буквально силами одного человека, можно достичь того, чего не могли сделать целые армии. Один разведчик решал судьбы тысяч людей. Так, во всяком случае, я это понимал» (p. 24). «Il existe à Léningrad une Académie d'aviation civile - je m'apprêtais sérieusement à y entrer. J'avais lu de la documentation, je m'étais même abonné à une revue. Mais ensuite des livres et des films du type "Le bouclier et le glaive" ont fait leur travail. Ce qui m'a le plus impressionné, c'est comment avec de faibles forces, littéralement avec les forces d'un seul homme, on peut réussir ce que n'ont pas réussi des armées entières. Un seul agent décide du sort de milliers de gens. C'est ainsi, en tout cas, que je le comprenais» (ma traduction). Une traduction française de ce livre est parue très tardivement (en juin 2016, 16 ans après l'édition originale en russe) : http://www.so-lonely.fr/livres/vladimir-poutine-premiere-personne/. []
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La Dame de pique de Lounguine, variation sur la domination

Le dernier film de Pavel Louguine, La Dame de pique (Дама пик), sorti l'an dernier, est un thriller particulièrement réussi dont les personnages sont engagés dans une nouvelle mise en scène de l'opéra de Tchaïkovski du même nom (Пиковая дама) lui-même inspiré par la nouvelle de Pouchkine (Пиковая дама). C'est dire que Lounguine utilise largement le procédé de la mise en abyme: l'œuvre littéraire est insérée dans l'opéra qui est inséré dans le film. Le ressort dramatique résulte précisément d'une sorte de confusion par le personnage principal, Andreï, de ces trois plans. Désireux d'obtenir à tout prix le rôle d'Hermann, le personnage principal de la nouvelle de Pouchkine, dans la nouvelle mise en scène de l'opéra par la diva Sofia Mayer (Ksenia Rappoport), Andreï (Ivan Iankovski), jeune chanteur, pauvre et encore inconnu, va vouloir lui prouver qu'il est Hermann. Il parvient à ses fins et obtient le rôle, mais ce sera au prix de l'esclavage. La noirceur déjà présente chez Pouchkine (Hermann devient fou), accentuée chez Tchaïkovski (Hermann se suicide), est poussée à son maximum chez Lounguine.

Mais le film peut être vu aussi comme une variation quasi-clinique sur le thème de la domination. Andreï, à la fin du film, comprend qu'il a toujours appartenu, corps et âme, à Sofia Mayer. Elle est la maîtresse. Il est l'esclave. Le film montre bien que la question de la domination est une question de pouvoir et de rôle (de munus) largement indépendante de la question du genre (masculin/féminin) qui est une question de statut (de nexus). Les deux questions peuvent être liées, mais l'étude de cette liaison demande une analyse autrement plus fine que bien des analyses en termes de domination masculine, y compris quand elles sont l'œuvre de Pierre Bourdieu. J'avais lu, il y a longtemps, le livre dirigé par Slavoj Žižek, Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Lacan sans jamais oser le demander à Hitchcock (première édition 1988). Après avoir vu le film de Lounguine, je me suis dit qu'il serait possible, de la même façon, de présenter et d'approfondir les concepts et la grille d'analyse dont nous avons hérité de Jean Gagnepain à partir d'une série de films. Ce pourrait être Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Gagnepain sans jamais oser le demander à Lounguine (Luna Park sur le statut et l'identité, L'Île sur la culpabilité, Tsar sur la violence et la mal-mesure du pouvoir, etc.). Mais d'autres réalisateurs feraient sans doute aussi l'affaire.

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Tarkovski, saint Paul et le voile des femmes

Dans l'épisode d'Andreï Roublev intitulé «le jugement dernier», le flash-back dans lequel Roublev se souvient du temps où il peignait pour le grand prince commence par une lecture de l'«hymne à l'amour» ou «hymne à la charité» de la première lettre aux Corinthiens (13) :

1. Если я говорю языками человеческими и ангельскими, а любви не имею, то я — медь звенящая или кимвал звучащий.
2. Если имею дар пророчества, и знаю все тайны, и имею всякое познание и всю веру, так что могу и горы переставлять, а не имею любви, — то я ничто.
3. И если я раздам все имение мое и отдам тело мое на сожжение, а любви не имею, нет мне в том никакой пользы.
4. Любовь долготерпит, милосердствует, любовь не завидует, любовь не превозносится, не гордится,
5. не бесчинствует, не ищет своего, не раздражается, не мыслит зла,
6. не радуется неправде, а сорадуется истине;
7. все покрывает, всему верит, всего надеется, все переносит.
8. Любовь никогда не перестает, хотя и пророчества прекратятся, и языки умолкнут, и знание упразднится.
9. Ибо мы отчасти знаем…

Louis Segond (ci-dessous) traduisait ἀγάπη par charité, comme le fait la Bible de Jérusalem. Mais la traduction synodale russe qu'utilise Tarkovski emploie le mot Любовь (amour) comme le fera la TOB et comme le fait la traduction en slavon d'Église (любы).

1. Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit.
2. Et quand j'aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien.
3. Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien.
4. La charité est patiente, elle est pleine de bonté; la charité n'est point envieuse; la charité ne se vante point, elle ne s'enfle point d'orgueil,
5. elle ne fait rien de malhonnête, elle ne cherche point son intérêt, elle ne s'irrite point, elle ne soupçonne point le mal,
6. elle ne se réjouit point de l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité;
7. elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.
8. La charité ne périt jamais. Les prophéties prendront fin, les langues cesseront, la connaissance disparaîtra.
9. Car nous connaissons en partie, et nous prophétisons en partie…

Plus loin, ce n'est plus Andreï qui cite saint Paul, mais Sergueï, qui lit un passage des Écritures choisit au hasard, à la demande de Daniil. Il s'agit toujours de la première lettre aux Corinthiens, mais au chapitre 11 :

2. Хвалю вас, братия, что вы все мое помните и держите предания так, как я передал вам.
3. Хочу также, чтобы вы знали, что всякому мужу глава Христос, жене глава — муж, а Христу глава — Бог.
4. Всякий муж, молящийся или пророчествующий с покрытою головою, постыжает свою голову.
5. И всякая жена, молящаяся или пророчествующая с открытою головою, постыжает свою голову, ибо это то же, как если бы она была обритая.
6. Ибо если жена не хочет покрываться, то пусть и стрижется; а если жене стыдно быть остриженной или обритой, пусть покрывается.
7. Итак муж не должен покрывать голову, потому что он есть образ и слава Божия; а жена есть слава мужа.
8. Ибо не муж от жены, но жена от мужа;
9. и не муж создан для жены, но жена для мужа.
10. Посему жена и должна иметь на голове своей знак власти над нею, для Ангелов.
11. Впрочем ни муж без жены, ни жена без мужа, в Господе.
12. Ибо как жена от мужа, так и муж через жену; все же — от Бога.
13. Рассудите сами, прилично ли жене молиться Богу с непокрытою головою?
14. Не сама ли природа учит вас, что если муж растит волосы, то это бесчестье для него,
15. но если жена растит волосы, для нее это честь, так как волосы даны ей вместо покрывала?

2. Je vous loue de ce que vous vous souvenez de moi à tous égards, et de ce que vous retenez mes instructions telles que je vous les ai données.
3. Je veux cependant que vous sachiez que Christ est le chef de tout homme, que l'homme est le chef de la femme, et que Dieu est le chef de Christ.
4. Tout homme qui prie ou qui prophétise, la tête couverte, déshonore son chef.
5. Toute femme, au contraire, qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée, déshonore son chef: c'est comme si elle était rasée.
6. Car si une femme n'est pas voilée, qu'elle se coupe aussi les cheveux. Or, s'il est honteux pour une femme d'avoir les cheveux coupés ou d'être rasée, qu'elle se voile.
7. L'homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu'il est l'image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l'homme.
8. En effet, l'homme n'a pas été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l'homme;
9. et l'homme n'a pas été créé à cause de la femme, mais la femme a été créée à cause de l'homme.
10. C'est pourquoi la femme, à cause des anges, doit avoir sur la tête une marque de l'autorité dont elle dépend.
11. Toutefois, dans le Seigneur, la femme n'est point sans l'homme, ni l'homme sans la femme.
12. Car, de même que la femme a été tirée de l'homme, de même l'homme existe par la femme, et tout vient de Dieu.
13. Jugez-en vous-mêmes: est-il convenable qu'une femme prie Dieu sans être voilée?
14. La nature elle-même ne vous enseigne-t-elle pas que c'est une honte pour l'homme de porter de longs cheveux,
15. mais que c'est une gloire pour la femme d'en porter, parce que la chevelure lui a été donnée comme voile?

Tarkovski a-t-il voulu souligner ce qui lui paraissait être une contradiction dans Paul1 ? «Quelle pécheresse est-elle, demande Andreï, même si elle ne porte pas de voile ?»

Toujours est-il que c'est pendant la lecture de ce passage qu'était entrée dans l'église l'«idiote» (дурочка/durotchka), sourde et muette. Ce qui permet aussi à Andreï de conclure en riant : «Vous l'avez trouvée, votre pécheresse !» .

Avant cela, lors d'une discussion avec Théophane Le Grec, Andreï lui avait dit que «c'est vrai, c'est l'usage que les femmes en Russie soient humiliées et malheureuses à l'extrême».

C'est sûr que tout cela ne pouvait pas beaucoup plaire à Brejnev...

  1. Pour un point de vue d'historienne sur le sujet, voir ici. []
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