Dans le port du Cap (В Кейптаунском порту)

J’avais prévu un billet au sujet du film d’Alexandre Veledinski, Le géographe a bu son globe (Географ глобус пропил, 2013). Je n’ai toujours pas pris le temps de le faire. En attendant (peut-être) voici un clip avec des extraits du dernier film du même réalisateur, Dans le port du Cap (В Кейптаунском порту, 2019). Le film était en compétition au festival d’Honfleur la même année.

Clip et interprétation d’Alexandre F. Skliar et Garik Soukatchev.


Зайдя в тот ресторан,
Увидев англичан,
Французы были просто взбешены,
И кортики достав,
Забыв морской устав,
Они дрались, как дети сатаны!…

Les paroles de la chanson sur laquelle est construite le clip et qui donne son titre au film sont de Pavel Gandelman (voir aussi ici). En 1940, alors qu’il était lycéen à Léningrad, il les avait écrites après avoir entendu Моя красавица, une version instrumentale interprétée par l’orchestre de jazz de Léningrad de la mélodie de l’un des grands succès, originellement en yiddish, des années 1930, Bei Mir Bistu Shein.

Le voici interprété par les Andrew Sisters (une interprétation que l’on entend, si je me souviens bien, dans La promesse de l’aube, 2017) :

Dans L’ombre de Staline (2019), d’Agnieszka Holland, c’est la version d’Ady Rosner que l’on entend1 quand Ada Brooks met de la musique pour dissimuler sa conversation avec Gareth Jones :

Il en existe une autre version soviétique, datant de 1942-1943, avec cette fois des paroles satiriques anti-nazies : Le baron von der Pchik (Барон фон дер Пшик), interprétée ici par Léonid Outiossov :

  1. Un anachronisme de quelques années puisque le voyage de Jones en URSS et le Holodomor ont lieu en 1933. []
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Construction et déconstruction sociale de quoi ?

Je parlais dans mon précédent billet du succès et de l’abus de la notion de construction sociale, en faisant remarquer que Ian Hacking, dès 1999, la jugeait obscure et galvaudée. Je m’étais souvenu de ces remarques du philosophe canadien en découvrant sur Twitter, il y a deux ans, une polémique au sujet de déclarations de Laure Murat et Michelle Perrot sur France Culture à propos de la galanterie à la française. Comme cette polémique me semble être un exemple typique des us et abus de la notion, ainsi que de son obscurité, je la ressors de mes archives en complément du précédent billet.

Le tweet de départ était celui-ci :

La question de la galanterie en elle-même ne m’intéresse pas ici. J’observe seulement que les deux historiennes avaient raison de parler à son sujet de construction sociale. Comme la mode, comme les règles de politesse, et, pour aller vite, comme la totalité des usages sociaux, les usages en matière de galanterie sont des usages institués, qui sont variables selon les époques, les lieux et les milieux sociaux, dont on peut donc faire l’histoire, la géographie et l’ethnographie. Je dis bien aussi la géographie, car comme il existe des cartes des usages linguistiques, avec des isoglosses, on pourrait très bien imaginer des cartes de la galanterie avec des lignes imaginaires séparant des usages galants particuliers (en 2016, le journal Ouest-France avait proposé une carte de France du nombre de bises selon les départements ; je ne sais pas ce que ça vaut, mais pourquoi pas).

Les deux historiennes avant sans doute raison aussi de dire que cette notion de galanterie peut venir faire écran, cacher des relations de domination, voire des forfaits. Mais encore un fois, ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. Ce qui m’intéresse, c’est seulement ce qui est dit et compris quand on dit, d’une façon maintenant banale, qui déborde largement l’usage des spécialistes – dans des tweets par exemple – , que quelque chose est une construction sociale, voire, comme le disait France Culture au sujet de la galanterie, « une pure construction sociale » (je souligne). Car il me semble que l’expression, apparue d’abord dans l’usage scientifique des sociologues – le tout premier livre qui avait « construction sociale » dans son titre, comme le relevait aussi Hacking, semble avoir été celui de Peter Berger et Thomas Luckmann, The Social Construction of Reality: A Treatise in the Sociology of Knowledge (1966) – , est tombée maintenant dans l’usage commun (qui est parfois aussi celui des sociologues – ou des historiennes). Continuer la lecture

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Individualisme

Après avoir étudié le système des castes en Inde dans Homo hierarchicus (1967), Louis Dumont avait voulu étudier les sociétés occidentales contemporaines, caractérisées par le primat de l’économie. C’est ce qu’il fait dans Homo aequalis, un livre qui date de 1977, mais qui reste précieux sur ce sujet.

Le monde des castes était typique de ce qu’il appelait des sociétés «holistes» tandis que le monde occidental était caractérisé par une idéologie «individualiste». Je le cite :

La plupart des sociétés valorisent en premier lieu l’ordre, donc la conformité de chaque élément à son rôle dans l’ensemble, en un mot la société comme un tout ; j’appelle cette orientation générale des valeurs « holisme » […]. D’autres sociétés, en tous cas la nôtre, valorisent en premier lieu l’être humain individuel : à nos yeux chaque homme est une incarnation de l’humanité toute entière, et comme tel il est égal à tout autre homme, et libre. C’est ce que j’appelle « individualisme » (p. 12)

Il insistait ensuite sur la nécessité de distinguer deux sens du mot «individu» (p. 17) :

  1. « sujet empirique de la parole, de la pensée, de la volonté, échantillon indivisible de l’espèce humaine, tel qu’on le rencontre dans toutes les sociétés ; (homme particulier, agent humain particulier)»
  2. « être moral indépendant et autonome et ainsi (essentiellement) non social, tel qu’on le rencontre avant tout dans notre idéologie moderne de l’homme et de la société »

L’individu dans le premier sens, ajoutait-il, existe partout. L’individu dans le second sens est une vue idéologique propre aux sociétés occidentales modernes. La naissance historique de l’individu, au sens idéologique, est indissociable de la naissance de l’idéologie économique, c’est-à-dire l’idéologie selon laquelle le domaine économique est un domaine séparé, autonome. Dumont montrait que la plupart de nos contemporains, même les plus «libéraux», sont, de ce point de vue, spontanément «marxistes» : ils tendent à penser que l’économie est l’infrastructure qui détermine tout le reste ; ou, pour le dire autrement, cette idée n’est pas propre aux marxistes, elle est plus largement une idée occidentale moderne, libérale. Continuer la lecture

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Négligence

« Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité », écrivait Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques en 1955.

Il n’est pas nécessaire de voyager très loin en fait. Une des conséquences de la pandémie, ce sont les masques chirurgicaux jetés un peu partout. Impossible désormais de faire le moindre trajet, à pied, à vélo ou en voiture, sans voir une de ces saletés sur les trottoirs, sur la rue, dans les caniveaux, sur les parkings, dans les bois, dans les fossés des routes de campagne, sur les sentiers côtiers, sur les plages, sur les pelouses ou les escaliers des campus, aux abords des écoles, etc. etc. Continuer la lecture

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Essentiel ou pas ?

Je gardais ce livre depuis la fin du collège mais je ne l’avais jamais lu. Le confinement et un dimanche après-midi pluvieux ont été une occasion de bien avancer dans sa lecture. Quelques passages m’ont paru tout particulièrement actuels :

Cependant ayant appris avec une évidence souveraine de ma vie de tous les jours que produire et consommer est, comme les cuisines du palais, non le plus important mais seulement le plus urgent, j’en veux le reflet dans mon principe. Car l’urgence ne me sert de rien et je pourrais dire tout aussi bien : « L’homme est celui qui ne vaut qu’en bonne santé… », et en déduire une civilisation où, sous le prétexte de de cette urgence, j’installe le médecin comme juge des actions et des pensées de l’homme. Mais là encore, ayant appris de moi-même que la santé n’était qu’un moyen et non un but, je veux, de cette hiérarchie, le reflet aussi dans mon principe. Car si ton principe n’est point absurde, il est probable qu’il entraînera la nécessité de favoriser production et consommation, ou le souhait de la discipline pour la santé.

Ou encore :

Et si l’expérience m’a enseigné que les hommes heureux se découvraient en plus grande proportion dans les déserts, et les monastères, et le sacrifice, que chez les sédentaires des oasis fertiles ou des îles que l’on dit heureuses, je n’en ai point conclu, ce qui eût été stupide, que la qualité de la nourriture s’opposait à la qualité du bonheur, mais simplement que là où les biens sont en plus grand nombre il est offert aux hommes plus de chances de se tromper sur la nature de leurs joies car elles paraissent en effet venir des choses alors qu’ils ne les reçoivent que du sens que prennent ces choses dans tel empire ou telle demeure ou tel domaine. Dès lors, dans la prospérité il se peut que plus facilement ils s’abusent et courent plus souvent des richesses vaines.

(Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, CXLI et CXXXVIII)

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