Tchernobyl par la preuve

Je viens de terminer la lecture de livre de Kate Brown, Tchernobyl par la preuve. Vivre avec le désastre et après (Actes Sud, 2021 – traduction de Manual for Survival. A Chernobyl Guide to the Future, 2019). Le livre repose sur des années d’enquête de terrain en Ukraine, en Biélorussie et en Russie, ainsi que sur le dépouillement de très nombreuses archives aussi bien nationales que locales dans ces trois pays (Archives nationales de la sécurité de l’Ukraine, qui conservent celles du KGB de l’ex-république soviétique d’Ukraine ; Archives d’État de l’économie de la Fédération de Russie ; Archives nationales de la république de Biélorussie ; archives des régions – oblasti – de Tchernihiv, Jytomir, Gomel, Moguilev…). La table des archives consultés comporte une trentaine de lignes. Elle précède la liste des entretiens réalisés qui contient une cinquantaine de noms, dont ceux des nombreux scientifiques que la série Chernobyl de Craig Mazin a représentés à travers le personnage fictif d’Oulana Khomiouk : Youri Bandajevski, Valentina Drozd, Natalia Lozytska, Alekseï Nesterenko… Personne, avant Kate Brown, n’avait fait un tel travail et son livre est désormais une référence incontournable pour quiconque s’intéresse à l’explosion du réacteur n° 4 de la centrale de Tchernobyl et à ses conséquences à long terme pour les habitants des régions les plus contaminées par les radiations et au-delà. Il serait difficile de résumer le livre, mais on peut en retenir quelques éléments. Continuer la lecture

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За тех, кто в море! (À ceux qui sont en mer !)

За тех, кто в море ! (À ceux qui sont en mer !) est une formule de toast traditionnelle en russe, appelant à lever son verre en l’honneur des marins. Un article du blog Marin d’Ukraine (Моряк Украины) sur Livejournal nous apprend que ce toast aurait été prononcé pour la première fois par le général-amiral Fiodor Golovine.

Mais si j’en parle ici c’est parce que j’ai repensé à cette formule de toast en retrouvant dans le reportage dessiné de Raynal Pellicer et Titwane (Éditions de la Martinière, 2021), tiré d’une immersion de 18 jours à bord du porte-avions Charles de Gaulle, mention de la formule encore plus connue, attribuée tantôt à Platon tantôt à Aristote, et que j’avais un peu oubliée : « il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui sont en mer » (en russe : „Есть три вида людей: живые, мертвые и те, кто плавают по морям“). Raynal Pellicer (p. 108) précise que la formule est probablement apocryphe et que sa paternité « devrait plutôt être attribuée à Anacharsis ». Il ne donne pas de référence bibliographique, mais on peut trouver des précisions à ce sujet dans cet article de Jean-Marie Kowalski, historien de l’antiquité et responsable depuis 2007 du département sciences humaines de l’École navale (voir ici). La formule, selon Jean-Marie Kowalski, tire en quelque sorte la conclusion de la réponse d’Anarchasis, ce sage originaire de Scythie, rapportée par Diogène Laërce dans Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, à quelqu’un qui lui demandait si les vivants étaient plus nombreux que les morts : « Mais d’abord, ceux qui sont sur mer, dans quelle catégorie les rangez-vous ? »

L’anecdote, très exactement, figure au livre I (§ 104), de l’ouvrage de Diogène Laërce :

Ἐρωτηθεὶς πότεροι πλείους εἰσίν, οἱ ζῶντες ἢ οἱ νεκροί, ἔφη, « Τοὺς οὖν πλέοντας ποῦ τίθης; »

(Interrogé < au sujet de > lesquels sont les plus nombreux, les vivants ou les morts, il dit : « Ceux qui naviguent, où donc les places-tu ? »)

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Le prénom Fañch et l’état civil, un peu de sociologie

Saisi par quelques députés qui contestaient l’article 6 de la loi relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion, dite loi Molac, votée par l’Assemblée nationale le 8 avril dernier, le Conseil constitutionnel a donc rendu son verdict : le sixième alinéa de l’article L. 442-5-1 du code de l’éducation, créé par cet article 6 est reconnu conforme à la Constitution. Mais le Conseil, de son propre chef, s’est aussi penché sur les articles 4 et 9 de la même loi qui ont tous les deux été déclarés contraire à la constitution, en ce qu’ils en méconnaîtraient l’article 2 (premier alinéa : « la langue de la République est le français »):

  • l’article 4 « en prévoyant que l’enseignement d’une langue régionale peut prendre la forme d’un enseignement immersif »
  • et l’article 9 « en prévoyant que des mentions des actes de l’état civil peuvent être rédigées avec des signes diacritiques autres que ceux employés pour l’écriture de la langue française », ce qui reviendrait à reconnaître « aux particuliers un droit à l’usage d’une langue autre que le français dans leurs relations avec les administrations et les services publics ».

Bref, l’enseignement immersif tel qu’il est pratiqué en Bretagne depuis 1977 par les écoles Diwan ainsi que l’usage administratif de signes diacritiques « autres que ceux employés pour l’écriture de la langue française » sont déclarés inconstitutionnels. La décision fait les gros titres de la presse quotidienne régionale du samedi 22 mai : « Enseignement des langues régionales : le débat est relancé », déclare Ouest-France « La langue bretonne accuse le coup », ajoute Le Télégramme.

Je ne souhaite pas dans ce billet traiter de l’aspect directement politique de cette affaire, qui s’invite dans la campagne pour les élections régionales (le député Paul Molac, porteur de la loi dont le Conseil constitutionnel vient d’invalider deux articles, figure sur la liste « La Bretagne avec Loïg » du président socialiste sortant de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard). Mais c’est en sociologue un peu frotté de linguistique, que je souhaite apporter quelques réflexions en partant de la question des signes diacritiques « autres que ceux employés pour l’écriture de la langue française » et de l’exemple que tout le monde a en tête en Bretagne et qui motivait très largement l’article 9 de la loi précitée. Continuer la lecture

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Dans le port du Cap (В Кейптаунском порту)

J’avais prévu un billet au sujet du film d’Alexandre Veledinski, Le géographe a bu son globe (Географ глобус пропил, 2013). Je n’ai toujours pas pris le temps de le faire. En attendant (peut-être) voici un clip avec des extraits du dernier film du même réalisateur, Dans le port du Cap (В Кейптаунском порту, 2019). Le film était en compétition au festival d’Honfleur la même année.

Clip et interprétation d’Alexandre F. Skliar et Garik Soukatchev.


🎶 Зайдя в тот ресторан,
Увидев англичан,
Французы были просто взбешены,
И кортики достав,
Забыв морской устав,
Они дрались, как дети сатаны! 🎶 …

Les paroles de la chanson sur laquelle est construite le clip et qui donne son titre au film sont de Pavel Gandelman (voir aussi ici). En 1940, alors qu’il était lycéen à Léningrad, il les avait écrites après avoir entendu Моя красавица, une version instrumentale interprétée par l’orchestre de jazz de Léningrad de la mélodie de l’un des grands succès, originellement en yiddish, des années 1930, Bei Mir Bistu Shein.

Le voici interprété par les Andrew Sisters (une interprétation que l’on entend, si je me souviens bien, dans La promesse de l’aube, 2017) :

Dans L’ombre de Staline (2019), d’Agnieszka Holland, c’est la version d’Ady Rosner que l’on entend quand Ada Brooks met de la musique pour dissimuler sa conversation avec Gareth Jones (un anachronisme de quelques années puisque le voyage de Jones en URSS et le Holodomor ont eu lieu en 1933) :

Il en existe une autre version soviétique, datant de 1942-1943, avec cette fois des paroles satiriques anti-nazies : Le baron von der Pchik (Барон фон дер Пшик), interprétée ici par Léonid Outiossov :

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Construction et déconstruction sociale de quoi ?

Je parlais dans mon précédent billet du succès et de l’abus de la notion de construction sociale, en faisant remarquer que Ian Hacking, dès 1999, la jugeait obscure et galvaudée. Je m’étais souvenu de ces remarques du philosophe canadien en découvrant sur Twitter, il y a deux ans, une polémique au sujet de déclarations de Laure Murat et Michelle Perrot sur France Culture à propos de la galanterie à la française. Comme cette polémique me semble être un exemple typique des us et abus de la notion, ainsi que de son obscurité, je la ressors de mes archives en complément du précédent billet.

Le tweet de départ était celui-ci :

La question de la galanterie en elle-même ne m’intéresse pas ici. J’observe seulement que les deux historiennes avaient raison de parler à son sujet de construction sociale. Comme la mode, comme les règles de politesse, et, pour aller vite, comme la totalité des usages sociaux, les usages en matière de galanterie sont des usages institués, qui sont variables selon les époques, les lieux et les milieux sociaux, dont on peut donc faire l’histoire, la géographie et l’ethnographie. Je dis bien aussi la géographie, car comme il existe des cartes des usages linguistiques, avec des isoglosses, on pourrait très bien imaginer des cartes de la galanterie avec des lignes imaginaires séparant des usages galants particuliers (en 2016, le journal Ouest-France avait proposé une carte de France du nombre de bises selon les départements ; je ne sais pas ce que ça vaut, mais pourquoi pas).

Les deux historiennes avant sans doute raison aussi de dire que cette notion de galanterie peut venir faire écran, cacher des relations de domination, voire des forfaits. Mais encore un fois, ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. Ce qui m’intéresse, c’est seulement ce qui est dit et compris quand on dit, d’une façon maintenant banale, qui déborde largement l’usage des spécialistes – dans des tweets par exemple – , que quelque chose est une construction sociale, voire, comme le disait France Culture au sujet de la galanterie, « une pure construction sociale » (je souligne). Car il me semble que l’expression, apparue d’abord dans l’usage scientifique des sociologues – le tout premier livre qui avait « construction sociale » dans son titre, comme le relevait aussi Hacking, semble avoir été celui de Peter Berger et Thomas Luckmann, The Social Construction of Reality: A Treatise in the Sociology of Knowledge (1966) – , est tombée maintenant dans l’usage commun (qui est parfois aussi celui des sociologues – ou des historiennes). Continuer la lecture

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